‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 58 sur 176 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

PAULINE

Pourquoi n'arranges-tu pas autrement ton existence? Tu n'as pas d'enfimt pour te conso 1er; prends le monde pour te distraire. Ne refuse pas les occasions de vivre le plus possible au dehors. Ici, dans cette maison si bien faite pour recevoir, où il y a une grande aisance, un homme bon garçon, en somme, une femme charmante, recommence à te montrer accueillante. Rouvre cette intimité que tu as peu à peu rétrécie et qui ne compte guère que moi, ta vieille sœur, pas bien divertissante, ton beaufrère, et, de temps en temps, un passant comme ce soir.

IRÈNE

Ce n'est pas de plaisir que j'ai besoin, c'est de bonheur. Je pleure l'absence de cette santélà : tu me conseilles de me droguer.

PAULINE

Encore une fois, Robert n'est sans doute pas l'idéal. Mais c'est toi-même qui fais ton malheur, avec les agitations de ta nature, avec tes songeries, avec les vivacités de ta jeunesse. Ça te passera, va, et plus vite que tu ne crois !...

l^S I, Lî s T E N A I L L E s

Peux-tu me faire un crime d'être différente de cet homme qui ne s'enthousiasme pcîur rien, qui ne se révolte de rien, qui n'est rien, rien de rien que mon maître!... que mon maître absolu, à moi!

PAULINE

A toi qui tends l'oreille à tout, qui te passionnes pour tout, qui es toujours prête à vivre ou à mourir de tout.

Je ne prétends pas être d'une essence supérieure. Je n'ai point de vanité. Je ne demandais pas à mon mari d'être un grand homme. Il m'aurait suffi peut-être qu'il fût un pauvre homme, un pauvre diable d'homme, ayant au besoin des défauts, même des vices, mais alors des émotions, des peines, à la rigueur, un tourment de vie enfin pour le mêler à la flamme intérieure de ma vie. Mais le mien ne me laisse pas seulement une possibilité de le plaindre, de dépenser pour lui un peu de mou cœur, qui est si çros.

ACTEI,SCHNEI I59

PAULINE

Pourtant, tu aurais de belles occasions d'en avoir un peu pitié!... Voyons : vos dissentiments en toute chose, vos brouilles, vos querelles, il y a de quoi le rendre enragé.

IRENE, avec une ironie méprisante.

Tu ne le connais pas!... Les gens de son espèce se sentent toujours tranquilles, dans leur conviction d'avoir raison. En se levant le matin, il est déjà prêt à avoir raison toute la journée. Il a raison avec les domestiques, avec ses chevaux, avec n'importe qui. Dans toutes les histoires qu'il rapporte, il y a toujours quelqu'un qui avait tort, et lui qui avait raison.

PAULINE

Il n'y a que contre toi...

IRÈNE, farouche.

Si !... Son droit de mari a raison contre moi, quand cela lui convient, et sans que cela me convienne.

PAULINE

Je me permets un peu de te prêcher ainsi en

paroles, parce que je te prêche aussi d'exemple. C'est moi qui t'ai mariée, en effet; mais tout comme j'avais été moi-même mariée par notre mère. Mon mari est identique au tien. Ils ont tous deux les mêmes façons comme il faut de se comporter, le même genre d'oisiveté dans leurs fortunes équivalentes. Leurs habitudes de cercle, de sport, de chasse, sont à peu près semblables. Dans leur monde de fils de famille riches, ayant eu des papas laborieux, ils sont une légion de maris pareils, qui ont sagement épousé, avant d'être trop chauves, avant d'être trop laids, des jeunes filles bien dotées comme nous, bien élevées à des couvents comme le nôtre. Et je vois tous ces ménages composer très correctement la bonne société moyenne. Et pour mon compte, je me satisfais fort bien de mon sort. Et, Ferdinand et moi, nous nous aimons sincèrement... ainsi que nous le devons.

IRÈNE

Oh ! je le reconnais : vous êtes un certain nombre d'épouses toujours contentes de votre sort. Mais c'est vous qui, à l'occasion, feriez aussi les veuves les plus résignées. Les unes et les autres sont du même bois.

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