LA MATRONE ADULTERE
— une bien grande dame! — mais, du moins, clic présentait toutes les apparences d'une bourgeoise riche, bien élevée, distinguée par ses goûts et ses manières, fort confortablement mariée. Malgré l'ampleur discrète de sa robe, on devinait pourtant que des maternités heureuses et fortes avaient passé par là et tout épanoui ces flancs. Si logiquement même qu'à côté de ceux-ci, mes yeux s'étonnèrent presque de ne pas apercevoir la grande fille dont les nattes pendent encore librement, ni le collégien déjà barbu sous son képi, qui, le dimanche, accompagnent d'ordinaire un tel genre respecté de tvpes féminins... La personne marchait, en une dignité indifférente et parfaite, les coudes modestement accotés sur ses hanches, tenant son ombrelle ouverte d'une de ses mains moulées dans de la peau de Suède, et de l'autre son livre de messe relié de cuir russe...
Tout à coup, mais presque imperccptible- ...cnt, elle eut à son tour un tressaillement qui :;t étincelcr contre son buste l'or d'un bracelet porte-bonheur.
ZOZ l.A MATRONL ADLLTLKL
L'homme, chapeau bas, l'avait abordée, dans un avancement brusque; et il se campait devant clic, lui barrant la route, avec une impudence gênée, une familiarité timide. II marmottait quelque chose.
Elle ne répondit point, mais elle ne se récria pas non plus. Elle eut l'air de ne pas le reconnaître, mais non (nuance bien saisissable !) celui de ne pas le connaître. Elle n'esquissa aucun geste de frayeur ni d'indignation. Entre eux le passé avait donc établi une histoire?...
Cette réflexion, comme un éclair, alluma les foyers de ma badauderie toujours en état.
Le regard des deux êtres se croisa. — Lui semblait près de pleurer; à travers leur enveloppement, ses traits émirent alors des brins d'expression qui étaient extraordinairement grotesques, à mon gré, toutefois. Elle, la face rigide, effectua un détour et passa outre.
Mais d'une enjambée il la rattrapa, toujours tête nue, toujours très humble. Ses dents serrées ne laissaient d'issue qu'à un seul mot... Oh! de quoi avait-il pu être composé, ce mot?...
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Une formule magique? à moins que ce ne fût rien que son petit nom, à elle?... Celle-ci s'arrêta brusquement et fixa l'homme avec une dure pénétration.
Il voila ses prunelles et, la main sur son cœur, se mit à jaser très vite. Les phrases coulaient pour ainsi dire de source par sa bouche, que je voyais à présent béante comme un robinet... Autant que le lui permettait la rotondité de son buste, il se pencha bientôt vers une oreille où maintenant on le laissait chuchoter. Parfois, sans s'interrompre, il épongeait des sueurs perlées sur son front chauve.
Pour moi, me rapetissant dans l'encoignure d'une boutique, j'étais anxieux de leur dissimuler ma présence persistante, dont ni l'un ni l'autre, d'ailleurs, ne se préoccupait... Quel est le physiologiste, le psychologue qui déterminera jamais la cause de cet intérêt aigu que nous prenons souvent aux affaires d'autrui, surtout lorsque notre concours n'en est point sollicité? Faut-il donc croire, selon le Livre, que nous sommes tous sortis du sang d'un seul père,
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et que les chairs de tous les hommes restent les molécules d'un même ensemble?...
La rencontre se prolongeait donc. Vivacitéloquace, d'une purt; invincible nuilisnie, mine armée, de l'autre.
Au début, étant constaté l'écart qui, incontestablement, existait entre le rang social de chaque partie, je me demandai (mais cette supposition ne dura qu'une seconde) si l'homme n'était pas quelque fournisseur congédié qui, afin de rentrer en grâce, eût choisi cet endroit pour présenter inopinément sa supplique. Mais la figure qui implorait ne se serait point, dans ce cas, aventurée si avant dans l'intimité de la figure adverse... Je fus alors conduit à penser que le rôle actif pouvait bien être joué par un parent affligé de ses torts. Un cousin pauvre, par exemple, qui se serait mal comporté dans une succession ?... Ou même encore, pourquoi pas? à la rigueur, un mari coupable, ayant déserté depuis longtemps le toit commun, et revenant de l'Irlande, du Chili, déconsidéré, aux trois quarts ruiné, repenti?... Et, là-dessus.
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j'avais redouble d'attention, essayant de sonder le contenu possible des poches du paletot gris, avec l'abominable curiosité d'un de ces drames latents comme en relate chaque jour la bonhomie des gazettes. Le fait divers, si froid à la lecture, allait peut-être éclater, devant moi, dans toute l'émouvante intensité de sa vie. Les phénomènes de ces retours conjugaux ne sont-ils pas d'une régularité classique? Le torrent du vitriol succédant à celui des larmes. Après quelques instants de prière, quelques coups de revolver. Pif, paf, pan!... Mais je dus encore abandonner cette conjecture. Les vêtements du héros n'étaient point de capacité suffisante pour receler d'autre excédant que celui de sa graisse. En outre, malgré sa sorte d'audace écoutée, ce dernier conservait dans tout son individu l'attitude d'une certaine subalternité. 11 s'adressait à Madame plutôt à la façon de quelqu'un qui aurait été le principal employé de Monsieur, ou encore avec la déférence qui aurait convenu à un professeur de ce fils absent, par moi pressenti, de ce collé<j;ien imaginaire et barbu.
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... L'homme, sans se taire, se rapprocha davantage encore de la dame. Alors celle-ci se décida à riposter des mots brefs, dressant son front, que l'autre front touchait presque, avec la fierté d'un être qui fut offensé dans la sincérité de ses sentiments. Son regard sec, en s'enfonçant dans le regard humide de l'interlocuteur, avait ce dédain des âmes généreuses qui n'ont pas été bien servies... Et toutes leurs paroles, articulées sans retentissement, lancées bouche à bouche, se croisaient, invisibles et pressées comme des langues, dans la fureur d'une passion...
Aucun doute ne m'était plus possible devant ces circonstances caractéristiques : j'assistais à une tentative de réconciliation entre amants; et, à cette idée, les penchants mauvais, les préjugés acquis grouillèrent au fond de ma conscience. J'eus une envie d'intervenir dans une certaine mesure, de faire comprendre à ces irréguliers du monde, par des aspects d'ironie, que leur manège n'avait édifié sur leur compte. J'aurais aussi trouvé du plaisir à manifester en rocourrcncc conibicn j'étais malin, et à réclamct
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la considération, les égards qui me semblaient dus à ma perspicacité... Mais une tentation plus perv-erse me suggéra de laisser les choses aller, croître le mal. Et, dans mon for intérieur, j'en venais à désirer le scandale d'une surprise par quelque tiers; mon rire méchant et contenu, devançant l'heure finale de l'exemple, prévoyait avec complaisance l'explosion du châtiment nécessaire qui confondrait les coupables et ferait du bien à la société...
Sur ces entrefaites, l'homme au paletot gris remit son couvre-chef. Il noua ses bras, dans une pantomime explicite qui signifiait :
« Cela ne peut plus durer. On ne vit pas ainsi!... '>
Maintenant, c'était à la dame de parler seule. Sa volubilité augmentait d'énergie. Le feu de l'inspiration animait sa verve et empourprait peu à peu ses pommettes... Que disait-elle? que disait-elle?...
Son auditeur se frappa rapidement la poitrine et, pivotant sur les talons, cessa de me : lire (ixcc.
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Mais je vis alors la ligne externe de son bras droit couper itérativement l'atmosphàrc brûlante. A n'en point douter, voici ce qu'il exprimait ainsi :
« Vous l'aurez voulu !... Malheur à vous!... Malheur à moi!... Malheur à tous!... »
Oui! en une seconde, il exprima tout cela, ce bras droit.
Les joues de la dame s'étaient décolorées. Ses dix doigts se serrèrent contre son livre de messe hautement soulevé, et une recrudescence de vivacité bavarde agita ses lèvres pâlies sous leurs fines moustaches.
Brusquement l'homme se retourna. Dans sa physionomie, l'expression de volonté s'était enhardie. Il proféra quelques syllabes; et son même bras, qui venait de trancher dans le vide avec autant de vigueur que s'il exécutait la fin du monde, se fit souple, attirant, arrondi. Puis son gros index se tendit, semblable sous le gant à un saucisson.
« C'est là, montrait-il doucereusement, à deux pas, là tout près... »
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Les marques d'une hésitation craintive sillonnèrent la figure de la dame.
Lui s'empressa de hocher la tète, avec des brandillements minuscules qui ajoutaient :
« N'ayez donc pas peur!... Êtes-vous assez enfant!... Puisque je réponds de tout!... Moi! Vous pouvez bien vous en rapporter à moi ! »
Elle, sans abandonner sa mine sévère, haussa plusieurs fois les épaules.
« A quoi bon essayer encore? répliquait ce mouvement... Ne screz-vous pas toujours le même?
— Non ! laisaient en brandillant les bords du gibus, non, je ne recommencerai plus jamais ! Voyons, venez- vous?... »
Et toute la charpente de l'homme, brandillant une dernière fois depuis la plante des pieds jusqu'au sommet du crâne, fit : « Viens-tu? » dans un appel persuasif et vainqueur comme un tutoiement.
Là-dessus, le séducteur ventripotent, dont une hâte continuait à faire dandiner le buste, descendit de son trottoir en me jetant un coup
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d'œil oblique et sournois. Il essuya ses yeux rougis, se moucha, tandis qu'il francliissait la chaussée, et gagna vite l'angle d'une ruelle latérale.
Celle qu'il venait de conquérir, ou mieux de reconquérir, renonçant à son itinéraire premier et pieux, rebroussa chemin et suivit cette nouvelle piste. En me croisant sur l'autre côté de la rue, sans doute malgré elle, son regard vint à. moi. Ce regard était... il était... hnmcnse. Le mien y tomba comme dans un abîme.
Droite et noble dans sa marche, elle s'éloignait lentement. Le dos de ses épaules, que de faibles trémulations continuaient à parcourir, répétait sans trêve ses insolubles : « A quoi bon?... »
Quand elle eut disparu, j'étais hors de moimême, sous l'empire d'une indicible influence. Je courus, à toutes jambes, sur ses traces. Au tournant, je ralentis mes pas.
Lui n'était déjà plus dehors. A ses trousses (indubitablement) elle s'engageait, au rez-dechaussée d'un misérable hôtel meublé, dans un
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couloir salo, obscur et si bas qu'au contact du plafond, les géraniums fleuris du chapeau rouge oscillèrent sur leurs tiges.
... Égaré par des sensations violentes, je me campai, pour un instant, au seuil du bouge. Un vague besoin de crier des choses indéfinies m'oppressait. Et, comme pour mieux me contraindre à demeurer muet, je plongeai instinctivement deux doigts jusqu'au fond de ma bouche, tandis que mes paupières s'écarquillaient.
Bientôt la forme, qui allait en diminuant, noire au long de l'allée sombre, déboucha parmi la demi-lumière d'un vestibule. Ses deux coudes reposaient toujours sur les fortes hanches où se révélait l'épouse dont le ciel avait jadis béni l'union.
... Que se passa-t-il alors dans mon esprit? Quelle démangeaisond'exploit mesquin ?Q.uelle éruption d'idées préconçues? Quelle protestation épicière? Quelle jalousie, peut-être?...
Toujours est-il qu'entre la fourche de mes doigts crispés et inconsciemment préparés, mon
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souffle macllinal lança un coup de sifflet strident, atroce, diabolique, qui s'cngoufiVa 1u<,hibrcment par l'étroit corridor.
La créature, avec une légèreté navrante, car cela n'était plus de son âge, avec une prestesse de gamine, fit instantanément volte-face. Je la vis bouleversée, décomposée, frissonnante. Par terre, était tombé le livre de la messe qu'évidemment elle allait manquer. De loin, elle recula, éperdue devant mon apparition passagère, ainsi que pour un spectre de toutes les ruines matérielles et morales qui pouvaient la menacer... Hélas! le mystère honteux et pourtant sacré de sa vie venait d'être brutalement transpercé par mon sifflement irréfléchi, railleur, cruel et bête comme les considérants des tribunaux et de la société.
... Instruit par ce tableau subit d'une misère humaine, consterné de mon action, le cœur bourrelé de remords, je m'enfuis. Longtemps j'arpentai des boulevards, songeant aux merveilleux accomplissements de l'amour que n'arrête ni le convenu, ni le ridicule, ni le sinistre.
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ni l'indigne; sentant sa loi au-dessus de toutes les lois; m'attristant, pour des avenirs incertains, d'appartenir à la race esclave de ses préjugés, qui s'intitule reine de la création; et cherchant, sous le soleil radieux, un couple impudique de chiens vagabonds pour le saluer jusques à terre.
ATTENTAT A LA PUDEUR
^4 [Maurice 'Beauboiirc.
ATTENTAT A LA PUDEUR
JÇS^YÇ^ ^' «-1^' •ii'-'S premiers empressements y| li^l iy 'o''^'!^'^ j'eus revêtu la robe de stallX^Jj )l g'^iirt', fut d'en profiter pour asii'^îrâ^ sistcr à une audience de huis clos. Dans la grande salle de la Cour d'assises, où l'appareil de la justice donne impassiblement la question à des âmes humaines, nous étions une dizaine d'avocats, vieux ou jeunes, en
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apparence graves et sceptiques, au fond agités par les caprices de l'attente obscène qui sèche un peu la langue et met une lueur spéciale sous la paupière des plus hypocrites.
Sur le banc d'infiimie était assis largement un gros homme d'une soixantaine d'années, chauve, avec des moustaches blanches, de bonnes joues roses et des yeux bleus, très doux, à fleur de tête : M. Laquoix, maître d'une petite fabrique de produits chimiques.
Lorsque j'arrivai, raff"aire était fort avancée. L'interrogatoire de l'accusé, la déposition des témoins avaient fait leur œuvre; le réquisitoire commençait. Néanmoins, je fus vite au courant des faits.
M. Laquoix avait, trois mois auparavant, conduit dans une chambre d'un hôtel meublé de Pantin une enfant de douze ans, fille de son contre-maître, fille unique, ainsi que le répéta plusieurs fois l'organe du ministère public. Mais la providence des vieillards débauchés ne lui avait accordé que cinq minutes de bon temps. La propriétaire du garni, habituée à ne favo-
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riser que les ébats de couples mieux assortis, s'était avisée de venir soudain cogner à la porte. M. Laquoix avait ouvert, tout vêtu, tout rouge, et, pris de peur, s'était enfui, abandonnant sa jeune compagne, toute vêtueencore, toute rouge aussi.
La victime, ou plutôt la pseudo-victime, était là, assistant aux débats sans paraître les écouter. C'était un affreux petit être, grêle, au teint bilieux, aux yeux frangés de cils sanguinolents. Pour se désennuyer, tantôt elle enfonçait les poings dans les poches de son tablier d'écolière qu'alors elle tendait devant elle, fort, fort, longtemps, longtemps, comme pour en faire une petite tablette bien lisse ; tantôt, par l'effort d'une main, elle superposait un à un les doigts raides et courtauds de l'autre. Elle avait ses cheveux dans un filet à mailles épaisses et d'un blond encore plus filasse qu'eux, et les pieds dans des souliers blancs de première communion, qui avaient du être mis de côté pour servir à un renouvellement et que la solennité de la comparution avait exceptionnellement tirés de l'armoire.
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Deux personnes encadraient la fillotte.
A gauche, la propriétaire du garni : une femme carrée, blafarde, dont la figure et la mise décolorées, fanées, flétries, semblaient avoir reçu à la hâte, pour ce Jour-là, ce coup de lessive et de plumeau superficiel, ne fouillant jamais sous les meubles, avec lequel elle avait dû mettre en état, trois mois plus tôt, le cabinet de société loué à M. Laquoix.
A droite, c'était le père, un bel homme, à figure franche, dure et hâlée, à la fois rustique et martiale. On eût dit un garde forestier, endimanché par sa redingote noire et le port d'une chaîne de montre en or. Je parierais que cette chaîne lui avait été donnée par M. Laquoix.
Qiiand l'avocat général conclut en requérant un châtiment exemplaire, le contre-maître exhala un gros soupir et regarda à la dérobée son patron. Celui-ci tenait baissés ses yeux aimants et vagues et sa tête, dont la grasse encolure, plissée hors de la chemise, sous l'occiput, laissait filtrer des gouttes de sueur.
A son tour, la défense eut la parole.
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La matérialité de l'acte, c'cst-à-dirc de la tentative d'acte, ne fut pas contestée. L'avocat se borna à en atténuer le caractère, en insistant sur l'âge de M. Laquoix et sur le petit nombre de minutes qu'il avait eues pour en corriger les inconvénicnts.Cet argument fit sourire quelques jurés, et m'inspira un sentiment de gêne, celui d'une sorte d'humiliation inutile pour le patient.
Puis le défenseur plaida les vraies circonstances atténuantes. Il retraça la vie de son client, toute faite de travail, de probité, de bienfaisance. Ce dernier resta paisible, jusqu'au moment où il entendit rappeler l'époque de sa nomination comme répartiteur. Alors il fondit en larmes; et son contre-maître, qui s'en aperçut aussitôt, ne put étouffer un gémissement.
Les pleurs sont toujours impressionnants sur les vieilles faces. Comme l'apparition d'un fleuve dont je sais que la source est là-bas, là-bas, ils me communiquent une émotion profonde, parce que je songe qu'ils viennent de bien loin, qu'ils ont traversé bien des choses résistantes et charrié bien des poids.
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Ensuite l'avocat, ayant réserve cet eiïct pour la fin, révéla que M. Laquoix avait eu pour la famille de son contre-maître des générosités fraternelles. Celui-ci était entré à son service, dix ans auparavant, dénué de tout et traînant à sa charge une femme paralysée. M. Laquoix, par une sympathie bien placée envers un sujet méritant, avait payé les frais du ménage : médecins, médicaments, obsèques pour l'épouse, et fait la position du veuf.
A la citation de chacun de ces bienfaits, le père de la victime, hochant le front, exprimait : « C'est vrai... c'est vrai... c'est vrai!... » dans des signes empressés et douloureux.
Enfin, il y eut un résumé du président, rapide et froid. Le jury ne délibéra pas longtemps. II usa d'indulgence, et son justiciable ne se vit infliger que deux ans de prison.
Pour le prononcé de la sentence, M. Laquoix s'était levé, et le père avait fait comme lui. Le condamné salua et remercia la Cour, avec une grande expression de politesse et de bonté; et les gardes municipaux l'emmenèrent sans qu'il
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fit aucun mouvement de résistance ni qu'il montrât de faiblesse.
Mais son contre-maître se mit à crier déscspcrément, comme un être à qui on arrache les entrailles :
« Monsieur Laquoix ! Monsieur Laquoix !... » Il se tourna vers la femme du garni et lui dit rudement :
« C'est vous qui êtes cause de tout!... » Puis il prit sa fille en ses bras, l'embrassa éperdument; et, tandis qu'il l'emportait, tout le monde l'entendit encore murmurer, dans une stupeur inconsolable et folle :
« Monsieur Laquoix ! . . . Monsieur Laquoix ! . . . Monsieur Laquoix!... »
<^i C\Ciin-cl Scbwob.
.^^ E son nom, il s'appelle Jean Varcc. fiA\y Bien que son âge soit d'une soixan- ^))/) taine d'années, avec sa taille d'un mètre dix à peine, ce n'est qu'un galopin étique, toujours lancé sur la grande voie, entre Aix et Grenoble, ou d'Annecy à Moutiers. L'opinion unanime de ses concitoyens a classé Jean Varce, dés sa prime en-
flmce, dans la catégorie des idiots. Et les voituriers, les aubergistes, ceux de la nioma^iie ou des vallées, reconnaissent de loin la tournure naine de ce squelette agile qui, sans y jamais déranger un atome de poussière, ne cesse d'arpenter rétendue infinie des routes blanches.
Si les hasards de la villégiature vous conduisent, un jour, en Savoie, vous avez mille probabilités de rencontrer, au moins une fois durant votre séjour, l'impressionnant individu.
Son buste très grêle et ses épaules tombantes, mesurant une circonférence à peu près aussi étriquée que le cou, ont l'air d'un simple manche qui porte au bout sa tête. Les os décharnés de ses jambes, qu'il fiche en des sabots fort larges, le maintiennent debout et raide comme un petit mannequin sur des rondelles de bois. Des loques, dépourvues de boutons, habillent sordidement cette carcasse et bâillent à toutes les jointures. A l'entrée d'une poche externe et parallèle au flanc gauche, toujours pointe l'extrémité aiguë d'un fer quadrangulaire. En manière de taquinerie, filles et gars soutiennent
que Jean cache par là une arme mauvaise ; lui proteste, en trépignant, contre l'accusation dont est l'objet un outil qui lui sert uniquement, prétend-il, à réparer ses « galochins ».
Maintenant, si la complaisance du lecteur va jusqu'à souhaiter une vision absolument exacte de la physionomie du petit vieillard, à coup sur, aucune description ne saurait être aussi démonstrative de la couleur et des formes que cet expédient :
Prenez une bottine de chasse neuve, en cuir jaune très clair, et appliquez-en la semelle contre le mur... Bon! Vous voici face à face avec Jean. La pointe en l'air de la chaussure, c'est son front chauve. Immédiatement au-dessous, mais à des hauteurs qui ne correspondraient point tout à fait ensemble, supposez deux petites taches de cirage : ce sont les yeux ternes. La tige de cuir qui s'avance figure la région du nez aplati et la proéminence des mâchoires. Pincez, entre les doigts, dans le sens de sa largeur, l'orifice de la chaussure, et vous tenez ainsi la bouche. Jean possède cinq ou six poils
gris de moustaches, mais nuls favoris ni barbe. Du reste, il n'a pas de joues, pas de lucuton ; le débordement des oreilles, à la place, et une excroissance du gosier. Enfin le développement de sa lèvre supérieure est tel qu'en retombant sur l'autre, il intercepte presque rémission de la voix et rend, du moins, les paroles indistinctes.
Une des rares résidences à laquelle se soit attaché Jean Varce, est l'anfractuosité d'une montagne calcaire, sur le chemin du col du Petit-Saint-Bernard, à côté d'une mince cascade, issue des neiges voisines, qui susurre perpétuellement. Lorsque le solitaire se hasarde à y venir laper un peu de l'ondée glaciale, dans sa paume
trop froide cllL"-mcme pour rien réchauffer, il ne cesse de surveiller les environs, car sa conviction est qu'un serpent, un gros serpent hante le cours d'eau. Cette obsession, probablement inspirée par quelque propos d'un colporteur jovial, est si notoire que Varce ne peut traverser un hameau de la Tarentaise sans que les gamins lui crient :
« Dis, Jean !... Et ton gros serpent ? Il ne t'a donc pas encore mangé!... »
Aussitôt, il chute, par une saccade du poignet, ces clameurs qui risquent de I' « cnguigner » ; et il accélère sa marche superficielle.
Son logis souterrain consiste en un trou tellement noir et fétide que les chiens eux-mêmes, atterrés devant le seuil qu'ils n'osent franchir, s'arc-boutent sur leurs quatre pattes, flairent et reniflent d'une façon si désespérée qu'on s'attend à ce qu'ils hurlent à la mort. Oui, cet endroit est peut-être le seul centre d'immondices, par tout l'univers, où les représentants do la race canine, ces meilleurs amis de l'homme, répugnent à plonger leur gueule sympathique.
Quant à Forigiiic du sobriquet, c'est une mystification permanente, dont Jean Varce est à la fois la dupe et le héros. Dès que celui-ci se croise, dans quelque localité, avec un touriste nouveau, aussitôt un loustic indigène surgit et se taille un succès estimé de ses pareils, par les moyens qui suivent, en plein carrefour des diligences ou ailleurs.
« Holà! Jean!... Bonjour! Jean!... »
Guignol s'arrête court. Du bras droit, il transpose son sac sous le bras gauche (car il n'erre jamais sans une sorte de besace en toile à matelas qui fut bleue ou rose, mais qui n'a plus que les teintes assorties de crasses diverses), et, mettant contre la ligne approximative de ses
sourcils absents l'abat-jour de cinq doigts toitucux, il effectue une ribambelle de clignotements soupçonneux.
« Jean, veux-tu boire la goutte?... »
A rencontre de cette invitation, le petit monstre soulève l'infime relief de ses épaules, décoche un regard rancunier, et se dispose à poursuivre en grommelant sa pérégrination. Dans les épaisseurs ténébreuses et molles de son cerveau, le souvenir l'a piqué de ce qu'il a souvent souffert, après qu'on s'était amusé à l'enivrer.
« Écoute donc, Jean!... Ne veux-tu pas me raconter pour cinq sous... pour dix sous... de tes histoires?... »
Inévitablement, celui-ci accepte le marché, par un bredouillement qui n'a point la force de déranger le long pan de sa lèvre jaune. En voici le texte probable, selon l'avis des meilleurs commentateurs, qui sont automédons, merciers ambulants ou cabaretiers du cru :
« Seigneur Jésus!... j'avais bien vu que vous étiez une brave personne!... »
Jean s'est assis. De préférence, par terre; car, lorsqu'il est juché sur un siège, une bizarrerie constante lui fait craindre que des roquets n'accourent lui mordiller les « gambiiles» pendantes et sans trêve agitées. Il tient précieusement son sac sur ses genoux.
Attention! La comédie, ou plutôt la tragédie, hélas ! va commencer.
« Jean, est-ce bien vrai ce qu'on dit, que tu as beaucoup voyagé?... »
Tout en marmottant des choses sous l'abominable lambeau de chair qui le bâillonne. Guignol dirige tour à tour son index vers les limites opposées des horizons.
« Oui ! C'est bien vrai ! (Ainsi expliquent les interprètes compétents)... Oh! que j'ai voyagé! voyagé ! voyagé ! . . . J'étais encore jeune comme un poulet!... »
Après cela, son vague murmure devient plus rapide et néanmoins roule, sans secousses, un tlux de noms très dense. L'étrange aventurier est en train d'énumérer la liste des lieux qu'il a visités sans encombre.
Soudain il mâche les termes, apparemment moins vite, entre ses dents invisibles. Il dresse la nomenclature des grandes villes où il a dû séjourner plus longtemps, grâce à sa prédestination, commune chez tous les vagabonds, pour les maisons d'arrêt... En ponctuant chaque syllabe, Jean Varce se penche vers l'auditeur, avec une mine de défi orgueilleux. A ce qu'on a cru deviner, il clame à tue-tête, de plus en plus violemment :
«Lyon! Paris! Rouen! Amiens! Dijon!...
Vous ne connaissez pas Lyon? Paris?... etc. »
Du moms, les ouïes non exercées ne perçoivent que :
« Euh!... Euh!... Euh!... Euh!... »
A ce point, si l'interlocuteur veut mettre un terme à ces questions géographiques, force lui est d'y satisHiire par une réponse affirmative ou négative. Puis, adressant un sourire d'intelligence à la galerie :
« Dis-moi donc, Jean!... Les habitants?... Ont-ils été gentils pour toi?... »
Dés lors. Guignol quitte son attitude séden-
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taire. Si le décor lui fournit un tertre, il y grimpe et, là-haut, joint les pieds, se hisse sur les pointes, raidit son torse, érige un bras autant que possible au-dessus de sa face grimaçante et caricaturale.
« Les messieurs de par là (débiterait-il)... Ils sont grands! grands! grands comme ça!... Seigneur Jésus! Bien grands!... »
Avec une déférence craintive, il contemple alternativement le bout de ses doigts tendus et la superficie du sol en contre-bas de l'éminence où il professe, afin d'en toiser la distance.
Ensuite le petit être redescend, ei débite avec une volubilité renaissante le récit de ses déboires qu'un traducteur spontané rend intelligible à la compagnie.
Son légendaire tour de France, Jean l'a parcouru dans le servage de plusieurs de ces messieurs grands, grands, grands, qui lui avaient confisqué sa liberté. Des batteurs d'estrades, valides et vigoureux, et justement jetés hors des habitations rustiques, quand ils avaient l'imprudence d'y solliciter l'aumône. Mais une fois
que Jean fui tombé sous leurs mains, les maîtres successifs de cette créature pitoyable et inapte au labeur la commissionnèrent avantageusement pour la mendicité, sans relâche, la dépouillant aussitôt de ses aubaines toujours signalées par un espionnage soigneux.
« Alors, Jean, comme ça, ils ne te laissaient rien pour toi ? Comment ça s'arrangeait-il?... »
Sous les blessures avivées de sa sombre mémoire, Guignol s'excite. La rumeur de ses grondements internes ne cesse de croître. II va mimer les épisodes d'une lutte inégale et acharnée. Un point s'éclaire et luit au milieu des deux maculages noirs qui composent son appareil visuel.
D'abord, il court de-ci de-là, éperdu, et simule des tentatives de fuite, aisément contrecarrées. Fixe à présent, il pivote sur sa base, avec une célérité vertigineuse, dardant ses ongles pointus, comme une volée de flèches dans l'espace. Ensuite ployant la charnière de ses reins qui craquent sous cet cflfort instantané, il fond, le cr.ine en avant, contre un des assis-
tants. Qu'on ne s'alarme point : Guignol a l'iiabitudc des mesures et se refrénera à temps.
De nouveau, il tourne sur lui-même, en s'accablant d'une grêle de gifles contre les pommettes, contre les omoplates, l'estomac et les cuisses, partout où il peut s'atteindre, et juste ainsi que le traitaient les messieurs grands, grands, grands!... Veut-il donc arracher ses énormes oreilles, pour les tordre d'une pareille sorte? Dieu! comme il se démène! comme il se débat ! . . .
Ah! sa pantomime est bien grotesque assurément ; mais l'envie qu'elle suggère n'est pas celle de plaisanter...
Et le drame augmente toujours d'intensité. Une tourmente de sang empourpre et bouleverse cette horrible face jaune. Les cinq ou six poils gris se sont hérissés vers les trous de narines écrasées que des spasmes contorsionnent. De la poitrine sort le ronflement des chaudières prêtes à éclater... Alors Guignol, sous l'envahissement définitif du courroux inconscient, de la douleur suprême, grâce auxquels se
rompent tous les liens d'esclavage, le petit Guignol empoigne un bâton ferré, de la dimension d'un porte-plume, le fameux outil des « galochins » qui pointe hors de sa poche ! ... Et hardi ! bravo! camarade!...
Sous les applaudissements, il brandit cet engin en guise d'épieu, avec une fébrile férocité; et il ne tardera guère à esquisser par des gestes de lignes amples le simulacre d'une déroute subite parmi ses assaillants imaginaires...
Enfin, maître du terrain de bataille, le chétif vainqueur respire à longs traits. La main sur son cœur pour en comprimer les battements, il se rassied avec une lenteur majestueuse et dévisage tout son entourage, afin de n'y perdre .lucune des marques d'admiration passagère.
En gOiK-ral, l'excursionniste qui s'est involontairement exposé à ce spectacle improvisé en son honneur, voudra profiter de cet entr'acte pour s'esquiver. On ne lui en laissera point le délai .
Guignol, haletant encore, n'a pas terminé seulement d'étancher sur le dos de sa main, qui, elle, n'a point dégelé, l'abondante sueur de ses tempes, que déjà le barnum amateur incite l'artiste à s'acquitter de la dernière partie de son rôle; la plus intéressante, de l'avis unanime. On y a droit pour ses cinq sous comme pour dix sous.
« Et ta femme, Jean?... Tu sais bien? La
Roussine?... L'aimais-tu encore quand elle a péri?... Ne mens point! n'est-ce pas que tu l'aimais toujours?... »
Guignol, qui se recueille dans le silence, a entr'ouvert son sac d'où il commence par exhiber un sale carré de papier qu'il déplie avec précaution. C'est sa carte d'électeur, on peut la contrôler, au nom authentique de Jean Varce.
Le second objet qu'il exhume est un reste pétrifié de son gâteau de mariage, vieux de plus de trente-cinq ans, à cette heure. L'époux le considère longuement, tristement, avec une espèce d'attention hypnotique...
« L'année que tu l'as choisie... ta femme... hé! Jean!... ne te doutais-tu point déjà qu'elle te fournirait bien des paires de cornes? Ohé donc! Jean! Ohé! le galant!... »
A la fin des fins, celui-ci brandit vers le ciel ses mains certes plus expressives chez lui que l'organe particulier du langage. Les déclarations qu'il s'efforce simultanément de proférer sont, paraît-il, des formules de malédiction...
« Mes parents, c'est eux qui ont f.iit mon
maîlk'ii ! Oui! mon malhcul... C'est eux qui m'ont oblige à me mnricr... Malgré mon idée!... Je voulais point! je voulais point! je voulais point! Mon père, ma mère, je les envoie en enfer!... »
Et sous le talon sonore de ses sabots il écrase des grains de cette terre, au sein de laquelle gisent les auteurs de son exceptionnelle destinée...
Des interrogations adroites vont stimuler ses réminiscences dociles et les diriger...
« Était-ce beau, ta noce?... A-t-on bien ripaillé, au moins?... Montre-nous donc combien la Roussine était mignonne!... »
Et la représentation de la cérémonie religieuse s'exécute. Guignol, cambrant sa taille ridicule avec une exagération de dignité, affecte de gravir les marches de l'autel... Mais bientôt il se dépêche de passer à la description du repas des noces. Les stigmates de la gloutonnerie affligent davantage sa mine, tandis que le désordre de tous ses membres et les gonflements de son abdomen cave concourent à dénoncer
les efforts pour s'empiffrer une masse d'aliments...
Aïe ! aïe ! La situation se corse : la nuit est tombée. Guignol circule à tâtons, les paupières fermées, le coude plié en arrière, avec des allures béates, dans une obscurité qu'il suppose... Quelques minutes s'écoulent... Le conjoint frémissant, du genou, heurte le talus de la route. Vite, il y grimpe, après plus d'une vaine enjambée, et s'y couche au long de sa besace déroulée, qu'il a tant bien que mal disposée en compagne de lit.
Ici, les convenances commandent au metteur en scène de s'interposer éncrgiquement, en dépit des récriminations qui volontiers échappent aux commères attirées par la nature de ce divertissement ; car, dans sa probité industrielle. Guignol n'épargnerait aucune pantomime...
Allons, hop! Il n'est que temps. On lui cogne rudement les sabots, ou même, en axs de nécessité urgente, la saillie de ses côtes éniaciées.
Guignol rouvre ses yeux hagards, au sortir
d'un rêve absorbant, et les remue à toute vapeur, en s'établissant sur son séant où il demeure immobile...
Mais les incidents du réveil nuptial vont se précipiter...
Guignol, debout, frotte vigoureusement ses paupières lasses. Subitement son regard se braque sur la besace symbolique... Oh! quels flots d'impétueuse passion, jaillissant de sources à l'ordinaire taries, montant par toutes les veines, inondent alors le visage souillé de Guignol!... Qui lui a procuré, sinon les plus adorables mystères de l'amour, ce masque immatériel dont la séductrice douceur voile ses ignominies physiques, à Guignol, lorsqu'il se penche vers les formes inertes de son sac, en arrondissant ses bras et en s'agenouillant dans l'extase des tendres prières?...
Tout à coup... mais si inopinément!... malheur!... le tourtereau recule, d'un saut effaré... Il chancelle, comme sous l'irrési-stible rebuffade d'un adversaire qu'animeraient toutes les brutalités de la colère et du dégoût...
GUIGNOI. 245
« Eh là! quoi donc? Jean! gare à toi!... »
Mais, avant même qu'on ait eu le temps de le protéger contre l'excès de son propre délire, Guignol s'est jeté, du sommet du talus, à la renverse. Son occiput a fait toc, toc, en rebondissant sur une pierre. Et, sans se relever, la victime se met à brailler autant qu'un goret qu'on saigne. Des pleurs, pas plus gros que la tète des épingles, et si résistants qu'ils ne s'effilent point, roulent dans les multiples canaux de ses rides.
Vraiment là, si blasé qu'on puisse être, après cet affreux incident, on estime que les originalités de cette fètc villageoise ont par trop dépassé les bornes entre lesquelles s'amuser est permis...
Il serait pourtant inutile de s'ingénier en consolations ou de s'empresser autour de Guignol. Déjà il est redressé sur ses pieds, en possession de tous ses moyens; et, tandis que sa dernière larme s'égoutte, il vocifère :
« Ma femme! Elle m'avait épousé pour mon bien! Pas pour avoir un boiiiiiie! un homme! un homme!... »
Ce vocable est, de sa bouche, le premier jusque-là qu'il ait été loisible de percevoir, sans expérience spéciale. Un homme! Lui, être un homme! Sans nul doute ce terme résume sa prétention suprême, son ambition la plus effrénée; car, dans un vaste rictus, la traîne de sa lèvre supérieure s'est prodigieusement retroussée pour livrer issue à cette revendication exaspérée du titre d'homme. Durant quelques secondes, un tel débordement de monstruosité submerge tous les vestiges anthropomorphes sur le faciès de Guignol, qu'on croirait avoir affitire à une bête sauvage et inconnue, si la carte d'électeur, frissonnant à terre sous le vent déplacé par tant de cris et de gestes, n'attestait la présence d'un compatriote, votre égal en droits civiques.
Désormais répiloguc. L'apothéose.
« Voyons voir un peu, Jean, si tu te rappelles comment le feu a pris chez toi?... Tu sais? quand ta baraque a flambé, avec la Roussinc dedans?... »
Guignol indique, au firmament, des nuages, et décrit entre eux un choc d'où l'orage éclate. Sa gorge caverneuse lance des bruits de tonnerre; et le tranchant de ses mains, comme une furie d'éclairs, coupe l'atmosphère en zigzag. Affolé de terreur, il court vers un abri qu'il semble apercevoir. Soudain il s'arrête net, et geint en frottant son nez contre lequel une porte (celle de sa chaumière sans doute) vient d'être repoussée. Il y frappe timidement d'abord,
de l'os anguleux d'une phalange; puis il tambourine avec SCS sabots qui s'escriment de plus en plus fort dans le vide. Rien. L'huis reste clos. Guignol feint d'y coller son oreille... Qu'écoute-t-il ainsi?... Un frémissement de rage le prend. Il réfléchit, en mordant ses ongles. Ensuite, il fait celui qui bat un briquet, s'interrompant parfois pour tracer des éclairs, tandis que sa voix tonne, et aussi pour quérir, à droite et à gauche, des brassées de matériaux indéfinis...
Ah! miséricorde! Voici le tour de l'incendie!...
Guignol s'est réfugié à l'écart, après avoir paralysé les gonds de la porte en y plantant un coin.
« Pf ! pf ! pf ! » fait-il, à chaque bouffée de fumée qui est censée se dégager. On entend crépiter des étincelles ; et la flamme, enfin, une véritable flamme, prend son essor dans le foyer infernal des yeux de Guignol...
Oui, en cfiet, c'est une joie diabolique dont s'épanouit cette physionomie où apparaît, comme
un reflet fugitif, une lueur de vive intelligence, qui doit être le génie de la destruction !
« Tu la laisses donc brûler comme ça, sans remède, ta maison?... Hein! Jean?... Tu ne taches pas un peu de sauver la Roussine?... »
L'incendiaire secoue négativement la tête avec une expression radieuse ; et, s'étant lestement baissé pour ramasser des cailloux, il accable de projectiles la géhenne idéale dans laquelle une créature, peut-être deux, implorent et se consument. Implacable justicier, ainsi que le peuple qui jadis lapidait les adultères...
Il convient ici de fliire remarquer que, suivant la conviction de ses prochains, le nain se vanterait, en prétendant être l'auteur d'une catastrophe imputable seulement à la foudre locale, qui fréquente les parois de ces montagnes et tour à tour y allume presque tous les toits de chaume. Mais nul n'oserait, en conscience, prêter un serment sur ce point.
Du moins Guignol prolonge longtemps ses ricanements dont la malice paraît savante; et sa denture, convulsivement découverte, pro-
duit à la lumière du soleil quatre crochets vcrdâtres, d'une inoubliable horreur.
Mais enfin la durée fixée à son rire est expirée. Ses cordes vocales se détenacnt. Ses pupilles s'éteignent. Les ténèbres du crétinisme, comme un rideau de thé.urc, sont retombées sur lui. Le spectacle est fatalement terminé.
duiconque a, par ignorance, consenti à en devenir témoin, ne peut, dès qu'un intérêt cruel a cessé d'égarer le sens des devoirs sociaux, contenir une protestation indignée. Mais cet élan naturel ne tarde pas à s'adoucir devant l'étonnement sincère et les explications plausibles d'un paroissien qui ne songea point à mal agir,
« Bah! obscrve-t-il ingcnumcnt... Ça le distrait!... »
Sur ce, une courte méditation vous amène à vous demander si ce n'est pas accomplir acte me'ritoire de tirer, pour un instant, un juste hors des limbes, que d'évoquer du fond de la cervelle de ce pauvre petit vieux Guignol son moi défunt et qui peine dans les ombres mélancoHques de la solitude morale?...
Et puis, quoi, après tout?... On lui a fait artificiellement vivre des sensations qu'il était incapable de se procurer : celle de la lutte et du triomphe, celle de la haine, de la volupté, du vagabondage, de la vengeance heureuse; tout ce qui aide notre race, en somme, ainsi que l'aiguillon pour le bœuf sous le joug, à supporter le fardeau de l'existence.
Soit ! Puisque les moyens qui viennent d'être suivis sont les seules voies qui mènent jusqu'à l'intime retraite d'un esprit extraordinairement indigent, on est tenté d'admettre que cet itinér.iire rebutant doive être adopté par des âmes assez bonnes et mieux douées. Celks-ci vont
ainsi rendre une visite de charité chrétienne à une autre âme humaine, que le passant banal délaisserait dans le taudis cérébral où sa misère est celée. Soit donc ! A l'occasion, tout averti que vous soyez, ne refusez pas d'être conduit, comme j'ai dû l'effectuer à l'improviste, jusqu'au bout de cette démarche fraternelle.
Car, ainsi que les Écritures sont là pour la confusion de ceux qui voudraient me démentir, toutes les âmes d'ici-bas et des espaces, la vôtre, lecteur, et celle de Jean Varce, aussi bien que la mienne, notre Créateur les a conçues selon une même image, dans ses tout-puissants vouloirs qu'enveloppe un secret éternel.