I- nfin derrière cette phalange sacrée, de beaux
illards, qu'on appelait Tallophores parce
qu'ils portaient des branches d'olivier, se préparaient à marcher d'un pas vénérable.
La procession se dirigeait, entre l'Aréopage et la colline du Pnyx, vers l'Agora qu'elle traversait, au milieu d'un grand concours de peuple; et, gagnant les Propylées, elle gravissait le magnifique escalier de riarbrc que couronnait l'Acropole, avec le Parthénon et la statue d'ivoire et d'or, sculptée par Phidias, qui s'appelait « Aihéné combattant sur le front de bataille ».
La solennité comportait encore des jeux gymniques, des hécatombes.
Les poètes au regard inspiré venaient réciter en public leurs strophes où grondaient les vers magnanimes, où le rythme chantait mollement.
Le sujet habituel du concours était le panégyrique d'Harmodios qui avait tué Hipparque, et l'éloge de son ami Aristogiton qui aurait bien voulu poignarder Hippias, dans la fleur de l'âge.
UlOGliNE LE CHIEN 9
Athénée nous a conservé la chanson suivante, faite en leur honneur :
« Je porterai mon épée couverte de feuilles de myrte, comme firent Harmodios et Aristogiton quand ils tuèrent le tyran et qu'ils établirent dans Athènes l'égalité des lois.
« Cher Harmodios, vous n'êtes point encore mort : on dit que vous êtes dans les îles des bienheureux, cù sont Achille aux pieds légers et Diomède, ce vaillant fils de Tydée.
«Je porterai mon épée couverte de feuilles de myrte, comme firent Harmodios et Aristogiton lorsqu'ils tuèrent le tyran Hipparque, dans le temps des Panathénées.
« Que votre gloire soit éternelle, cher Harmodios, cher Aristogiton, parce que vous avez tué le tyran et établi dans Athènes l'égalité des lois. »
Les auditeurs applaudissaient avec ivresse; et leurs suff'rages décernaient à l'heureux vainqueur un vase d'huile et une couronne d'olivier.
UIUGUNt LU CIIII^N
Puis avaiciu lieu des banquets immenses et religieux. Ht lorsque la nuit tombait, la fètc prenait fin par les lampadodromics, c'est-à-dire par les courses aux flambeaux, entre les portes de la ville et le temple de Prométhée.
Ainsi se passait, en l'an III de la 98e Olympiade, la fête splendide des Grandes Panathénées, en l'honneur de Pallas.
Ce jour-là, Diogène, l'àme tranquille, le front haut et le corps libre, était entré dans le Pirée.
Il bénéficia de ce que les officiers du port avaient dû se consacrer spécialement à la répression des désordres qu'engendraient d'ordinaire les imposantes cérémonies offertes à la déesse de la sagesse.
Il put pénétrer dans la ville sans justifier de ses origines et se faire, en quelques heures, de nombreuses relations parmi la jeunesse que tant de réjouissances mettaient en belle humeur.
DIOGENE LE CHIEN
Pendant une année entière, Diogène mena la vie ûistueuse d'un satrape, grâce à tout l'or qu'il avait emporté.
Il s'efforça de prendre le bon ton, dans cette ville étonnante où les soldats de Marathon et de Salamine avaient appris le maniement des armes, où l'on parlait encore de la queue du chien d'Alcibiade. Il fréquenta les guerriers et les libertins, les savants et les courtisanes.
Parfois, il passait la journée entière, couché sur son lit d'ivoire, respirant l'odeur suave des aromates et goûtant des liqueurs délicieuses. Assises à ses pieds, de jeunes esclaves touchaient tour à tour, de leurs doigts fins, les cordes du psaltérion qui vibraient harmonicu-
12 niOGl'Nn LK CHIEN
scmcnt dans la salle aux colonnes de marbre phrygien, relic'cs entre elles par des tentures de pourpre d'Herniionc.
Parfois, nonchalamment étendu sur les souples coussins de sa litière, il se faisait porter à quelque bain splendide, où les jeunes élégants d'Athènes, debout dans les bassins d'eau froide, tenaient mille propos légers devant la statue d'Ilygie, fille d'Esculape et déesse de la santé.
Le soir, h sa table ouverte, il y avait place pour tous les convives de bonne volonté. Les hommes avaient le droit d'être joyeux et bêtes, ou tristes et spirituels ; on permettait aux femmes de se montrer, suivant leur humeur, impudiques ou chastes.
Souventd'illustres citoyens venaient s'étendre sur les lits à deux personnes, disposés dans la salle du festin. Et chacun parlait de mille choses, en buvant le vin doré de Syracuse. Démocrite, homme d'un naturel bienveillant, disait avec son léger accent abdéritain :
UIOGUNE I.F. CHIEN
K Tes poésies sont charmantes, Phérécratc. J'aime les sujets que tu traites avec un mètre nouveau. Cela repose du rythme monotone d'Homère et de quelques autres. »
Alors, se tournant vers Aristophane, Dcmocrite continuait à demi-voix :
«D'ailleurs, j'en parle à mon aise; je n'ai Tien lu d'Homère ni de Phérécrate. »
Mais le vieil Aristophane remuait la tête sans ouvrir les yeux ; car il méprisait les hommes des générations nouvelles et regrettait l'époque glorieuse des héros qu'il avait difflunés.
Zenon, qui était docte et toujours ivre, expliquait aux jeunes femmes sa théorie de la création et des astres :
« Le corps de l'homme a été formé par la Terre et par le Soleil. Son âme est un mélange de chaud et de froid, de sécheresse et d'humidité. Maintenant, écoutez-moi bien : le Soleil se dirige obliquement dans le cercle du Zodiaque et se nourrit dans l'Océan; ce qui fait que la Lune suit une route pleine de détours et s'alimente dans les fleuves. "Voilà pourquoi,
14 diogi\nu i.ii CHIEN
belles Athéniennes, les saisons changent et les femmes perdent leur fraîcheur, comme les roses passagères. »
A l'autre bout de la table, des couples amoureux causaient avec abandon.
Un bel adolescent, dont le père était mort, chuchotait, penché sur la brune Méiitta, habile à préparer les philtres thessaliens :
« Douce colombe, nous allons vivre toute une semaine ensemble, car j'ai gagné ma liberté, en disant à ma mère que je partais chasser les oies sauvages dans l'île de Salamine.
— Quelle joie, répondit Méiitta en lui caressant le visage, et comme les heures me paraîtront courtes, ô mon Timolaos, mon petit cochon d'Acharné! »
«Platon, murmurait une jolie blonde aux yeux de violette, quand donc me donneras-tu les deux mines que tu m'as promises pour payer mes pendants d'oreilles et mon tissu transparent de Cos?
— Méchante petite joueuse de cithare, fille
DIO G EXE LE CHIEN I5
menteuse et débauchée, criait Platon d'un air furieux, tu m'as fait te payer d'avance! »
Montrant du geste un jeune homme au visage intelhgent et fier, il ajoutait :
« Tu devrais aimer mon jeune élève Hippotaie qui, pour avoir de l'argent, n'a qu'à menacer sa mère de se faire soldat de marine. »
Et se levant avec noblesse, Platon allait prendre la taille et regarder les yeux d'Axiothée de Phlias, créature belle, riche et dépravée, qui tous les jours venait, habillée en homme, s'asseoir dans le jardin d'Académos.
Diogène, dans une attitude indolente, écoutait tous ces propos et se formait ainsi peu à peu le jugement et le cœur.
Et la radieuse Aurore paraissait souvent assez tôt pour éclairer dans la salle du festin, où s'étaient éteintes les veilleuses d'huile odorante, des femmes qu'on ne se lassait pas d'embrasser, des jeunes hommes qui se tendaient encore la grande coupe de cristal, et d'illustres vieillards qui se disputaient.
■NU m CIIIUN
Un bc.ui matin, Diogcnc, en ^'évcillint, se mil à ixllcchir et s'aperçut qu'il était absolument ruiné. Cette remarque l'ayant plongé dans un abattement profond, il resta plusieurs heures assis sur son lit, se tenant la tête dans les mains et méditant sur le parti meilleur à prendre.
Ne trouvant rien, il se leva, rendit la liberté à ses esclaves; et voulant emporter quelques ouvenir, il prit une timbale d'argent qui lui venait d'une femme honnête dont il avait été l'amant. Puis il sortit de sa demeure pour n'y jamais rentrer.
Il atteignit d'un pas traînant et incertain la place publique qui, à cette heure, était déserte. Il n'aperçut autour de lui que les statues divines : Zeus, Hermès, Poséidon et ce marbre majestueux devant lequel saint Paul s'arrêtait quatre siècles plus tard, qui était dédié au dieu Inconnu. Cette vue ne le réconforta point; et il se laissa tomber sur le sol, en pleurant d'une façon tout à fait lamentable.
m^^^féii^^^m
c[i^4TiT%n 'DEuxi e:\ce
A quelque distance des portes d'Athènes, dans le gymnase Cvnosargc, un certain Antisthène, surnomme Simple Chien, enseignait la philosophie.
Cet homme affichait des idées originales et des façons d'agir assez étranges. Au rapport de Dioclés, il fut le premier qui doubla son manteau, afin de ne point porter d'autre habille-
niOGÈNE Lit CIlinN
ment. Nous savons par Ilcrniippc qu'il avait eu l'intention de prononcer, aux jeux Isthniiques, l'é-logc et la censure des habitants de Thèbes, d'Athènes et de Lacédémone.
Il disait à qui voulait l'entendre que rien ne paraît extraordinaire au sage, et que la vertu des femmes consiste dans l'observation des mêmes règles que celles des hommes.
Il s'était couvert de gloire à la bataille de Tanagre, en tuant beaucoup d'hommes qui n'étaient pas de sa patrie.
On l'admettait dans quelques bonnes familles de la ville, bien que sa brusquerie fût faite pour décontenancer; mais il avait l'art de prononcer de beaux discours, dont les esprits délicats faisaient leurs délices.
« La Prudence, s'écriait-il une fois, est plus solide qu'un mur, parce qu'elle ne peut ni crouler ni être minée. »
Une autre fois, il disait :
« Le philosophe a dans l'âme une forteresse imprenable. »
Peut-être, en déclamant ces choses qui pro-
UIOGENE LE CHIEN
duisaicnt un grand effet, riait-il dans sa longue barbe rousse. Socrate lui avait souvent dit : « Antisthène, je vois ton orgueil à travers les trous de ton manteau. »
Un jour, sur la place publique, il avait une discussion des plus vives avec un citoyen austère qui prétendait qu'un charpentier était plus utile à la République qu'un orateur.
Antisthène, avec son esprit fin, fit sans doute valoir, en faveur de sa cause, une de ces mauvaises raisons dont il avait le secret et auxquelles il n'y avait rien à répondre.
Aussi son interlocuteur, à bout d'arguments, en fut-il réduit à lui reprocher de n'être Athénien que par son père, puisque sa mère était de Thrace. Le philosophe répliqua, avec beaucoup de sang-froid, qu'il ne fallait pas s'exagérer l'importance d'une nationalité qu'on partageait avec les colimaçons et les sauterelles.
La foule, qui faisait cercle autour des deux adversaires, applaudissait à cette riposte inattendue, quand un homme de haute stature, les cheveux ép.irs, les veux bouffis et rouges, se
20 UlOl. 1-NL LL CIIIUN
frayant des coudes un passage, vint se camper devant Antisthène et lui dit :
«Je m'appelle Diogène; si tu veux, nous vivrons ensemble : tu seras le maître et moi le disciple. »
Antisthène haussa les épaules et s'en alla. Mais son jeune admirateur le suivit avec cette humilité touchante et tenace des gens qui sont dans l'embarras. Antisthène, pour avoir la paix, usa de la prière, de la menace, même du bâton. Et, comme malgré tout il ne parvenait pas à éloigner l'importun, il finit par accepter sa compagnie.
Quelques personnes savent qu'Antistliène passe pour avoir préparé la voie philosophique à la doctrine stoïcienne. Celles-là se figureront aisément combien Diogène dut passer de niau-
DIOGENE LE CIIIEN
vaiscs heures, pendant les cinq années qu'ils vécurent ensemble.
Antisthène menait rudement son disciple, qui dut apprendre à dormir sur la terre, à laisser croître sa barbe et ses cheveux comme une crinière, à boire de l'eau pure, à se nourrir de gros pois et de pain cuit sur la braise.
Lorsqu'il commençait à s'assoupir, pendant la grande chaleur, vers le milieu du jour, son maître, qui n'avait jamais sommeil à pareille heure, venait s'installer auprès de lui en disant que l'homme devait s'accoutumer à triompher du besoin. Alors Antisthène développait des considérations interminables sur l'immortalité de l'àme, sur la justice et sur la piété.
« La vertu, disait-il un jour avec emphase (c'était la fête des Libations, le 12 du mois Anthestérion), la vertu est un bien qui ne peut être ravi ni par la guerre, ni par le naufrage, ni par les tyrans. Elle suffit pour rendre heureux ; elle est préférable à la richesse, à la santé, aux plaisirs des sens! Ainsi parlait Socrate, mon maître bien-aimé...
» I O G li \ U L E
— Ahl murmura Diogcnc avec une fatigue visible, il a pu en dire autant de la ciguë.
— C'est une bonne plante, interrompit soudain une voix railleuse; j'en cultive trois arpents. »
Les deux Cyniques levèrent l.\ tête et aperçurent un grand vieillard au teint hâlé, vêtu d'une peau de chèvre, qui tenait un gros sac de cuir d'une main et un hoyau de l'autre.
« Ah ! c'est toi. Timon ! s'écrièrent-ils ensemble; comme tu as l'air gai !
— C'est vrai, réponditTimon le Misanthrope, je ris encore de l'air hébété d'Apémante qui vient de m'offrir à déjeuner. En finissant, il m'a dit : « Q.uel bon repas. Timon, nous avons « fait ensemble! — Oui, ai-je répliqué, j'espère « bien qu'il va t'étouffer ! »
— Ah çà! répondit Antisthène, tu ne te réconcilieras donc pas avec le genre humain?
— Timon, ajouta Diogène, veux-tu t'asseoir un instant ici, et nous raconter ta vie que je suis curieux de connaître?
— J'y consens, répondit le Misanthrope,
niOGiiNTi I.E Cil in:
quoique je sois pressé de porter les débris de viande que j'ai dans ce sac à mes loups de l'Hymette. Du reste, l'histoire de ma vie est courte.
« Je suis né d'Échécratide, dans le bourg de Colytc. J'ai été riche, distingué, religieux, confiant et tendre. J'ai offert aux dieux des hécatombes entières; j'ai encouragé les arts et protégé les faibles. J'ai eu des amis, des maîtresses et des enfants. Mon patrimoine n'a pas résisté. Les amis et les femmes sont partis avec lui. Les enfants étaient morts un peu auparavant. Les dieux ont laissé ces choses se produire. Tout cela m'a fait du chagrin. Alors, en remarquant que ce que je croyais le mal était la loi du monde, j'en ai conclu que c'était le bien. Et encore!... Quoi qu'il en soit, j'ai transformé mon âme ; j'ai retourné mes idées comme je retournerai mon manteau quand ce côté-ci sera usé. Et j'ai bien vu que le jugement humain n'avait ni endroit ni envers. Jadis j'admirais la justice, aujourd'hui je suis tenté d'ap-
.F. CIIIRN
prccicr la force; je respectais le courage, et maintenant je reconnaîtrais volontiers que la lâcheté est un sentiment plus délicat. J'aimais la vie folle des cités, je la trouvais émouvante ; je croyais aux joies pures de l'agriculteur laborieux, je vantais le soleil et la brise des champs. Maintenant je hais les villes, le chaud, le froid, la terre, le travail; tout, du reste.
« Je suis beaucoup moins malheureux qu'autrefois, parce que le misérable spectacle de la société me procure des satisfactions. Comme je sais goûter les actes de perversité, de bêtise et d'ignorance, j'ai de fréquents sujets de gaieté.
« J'avoue qu'il m'arrive parfois de rencontrer un individu honnête et bon. C'est alors que je suis pris de ces accès de misanthropie qui me font descendre dans le Pirée pour y insulter les étrangers qui débarquent. Heureusement, là, mon humeur change vite. Je vois des mendiants estropiés, des filous, des prostituées. Quelquefois j'assiste à un incendie allumé par vengeance, à une mort subite, à une rixe entre matelots. Un jour même j'ai vu un je-unc homme égorger
DIOGliNELECKlEN- 2^
sa maîtresse par amour et deux portefaix, qui s'imcrposaient sans motif. Ces petits incidents me permettent d'attendre patiemment l'arrivée des pestes asiatiques, l'éclat des séditions et des guerres générales. »
En prononçant ces derniers mots, Timon s'était levé. Il jeta son sac immonde sur ses épaules, et il s'éloigna en faisant, avec sa lourde pioche de bois, de grands gestes, comme un faucheur.
Diogène restait pensif. Alors Antisthènc lui dit d'un air joyeux :
« Ne vois-tu pas que Timon est fou ? Il pense vraiment ce qu'il dit, ce pourvoyeur des loups et des corbeaux. Un jour, il y a bien longtemps de cela, il parla de façon à se faire massacrer par la populace. Rencontrant Alcibiade qui venait d'obtenir un grand succès dans l'assemblée,
alla lui serrer la main avec effusion, en di-
nt : « Courage, mon garçon, je te devrai la
perte des Aiiiéniens. »
26 DIOCl'iN'U 1. 1; CIIIEK
Apres lo frugal repas du soir, les deux philosophes, appuyés sur leurs bâtons, avaient coutume de gagner le Céramique et de s'y promener, en silence, sous les branches de myrtes et d'oliviers. Ils rencontraient, au tournant des allées, les hétaïres qui guettaient, de leurs prunelles brillantes, les jeunes gens de la ville, pour fuir devant eux en écrivant dans le sable, avec les clous rangés à cet effet sous leurs brodequins à haute tige : Suis-moi.
Ils regardaient d'un air hautain ces filles folles dont l'amour coûtait trop cher pour eux ; et celles-ci riaient d'un ton moqueur, en voyant apparaître, à la tombée de la nuit, ces grands hommes barbus, vêtus de manteaux troués et qui semblaient muets,
DIOGtNE LE CHIEN
Lorsqu'ils avaient, à leur gré, suffisamment parcouru le bois, ils cherchaient quelque portique pour y passer la nuit. Mais souvent, en attendant le sommeil et comme en proie à une obsession, Antisthène marmottait des phrases inintelligibles sur ce qu'il appelait « l'impétueux commerce des femmes ».
Quand approchait la nouvelle lune, on pouvait remarquer, sur les visages des Cyniques, les indices d'une joie contenue mais forte. En voici la raison :
C'était une chose connue qu'à la première apparition du beau croissant, Hécate, la déesse des carrefours, se promenait dans les rues, accompagnée des âmes des morts et poursuivie par les hurlements des chiens. Aussi les riches, dans le but de se concilier une divinité qui passait pour redoutable, disposaient, sur le chemin qu'elle devait vraisemblablement parcourir, des paniers garnis d'œufs, de miel et de fromages.
Au lendemain, les paniers étaient vides.
Or les deux Cyniques, qui savaient bien pourquoi, voyaient revenir avec un plaisir tou-
2& UIOCl'. NI'. LU Cllll. N
jours nouveau l'époque d'une solennité qui leur permettait de faire un solide souper, cii parlant de sujets intéressants et divers avec tous les gueux de la ville, amis ou simples connaissances.
Quelquefois Antistliène se montrait d'une humeur joviale et gouailleuse qui plaisait énormément à son élève. Ainsi, un jour, un jeune homme du Pont promit de lui faire un riche présent lorsque son navire chargé de choses salées serait arrivé d'Asie. Antisthène, ayant fait signe à Diogène de prendre sa besace, mena le généreux étranger chez une meunière voisine et lui dit:
« Brave femme, emplis-moi ce sac de farine. Ce jeune homme te paiera quand arrivera son navire chargé de choses salées. »
Cette boutade fit beaucoup rire Diogène, qui déjà mordait avec une joie étrange au fruit amer du scepticisme.
C'est qu'en cinq années il avait appris bien des choses. Il avait perdu ces illusions de jeu-
DIOGUNE LE CHiEN
ncsse qui enveloppent le cerveau et le protègent contre les premiers coups de la réalité. Il avait alors trente-deux ans; il commençait à bien comprendre la vie et il connaissait le caractère des hommes.
Aussi, sans plus tarder, jugeant son maître ennuyeux, hypocrite, méchant et moins savant que lui-même, il chercha un moyen décent de le quitter.
Il ne trouva rien de mieux que de l'accuser publiquement de lui avoir volé trois olives. Antisthène indigné le chassa immédiatement du Cynosarge et, pour se consoler, entreprit un grand ouvrage, dans lequel il parlait successivement de la Gloire, du Chien, de la Musique, d'Hercule, de la Science, de la Procréation des enfants et de l'Amour du vin.
CII^ITIT % E T % O i S 1 1: î\ C E
DiOGKNE était las de passer les nuits à la belle étoile, de se réveiller avec des douleurs dans la tête et de grands engourdissements. Il écrivit à un de ses anciens amis, qui lui devait beaucoup d'argent, de vouloir bien lui procurer une toute petite maison. L'ancien ami lui répondit qu'il y 'avait, dans le temple de la Mère des Dieux, un tonneau solide et confortable.
Diogène profita du conseil. Il s'empara du tonneau, défonça une des extrémités, garnit de paille les douves qui étaient un peu dures, et, tout heureux d'avoir un gîte, commença par y dormir vingt-quatre heures de suite, sans se retourner.
Pour premier usage de sa liberté, Diogène entama des relations avec une jeune marchande de dattes phéniciennes. Tous deux aimaient à s'égarer, le soir, sous les ramures du Céramique, où Antisthène ne venait plus. Et ils s'y livraient à des jeux impurs, comme s'ils avaient été réellement mariés. L'intimité dura pendant les mois de Thargélion et de Scirophorion, et se termina d'une manière amicale et naturelle, par suite du dégoût réciproque.
A quelque temps de là, Diogène, ne possédant rien pour son dîner, sinon une grande faim, se rappela qu'il connaissait, dans le quartier du Pirée, un riche marchand de tapis assyriens. Cet homme avait une femme que l'on disait charmante. 11 s'appelait Milas, et mettait
j2 nioGi.Ni: i.n cim: s*
son plaisir à recevoir à sa table les parasites lettrés, les diseurs de banalités, les artistes et les philosophes : tous ces gens d'humeur vagabonde qui ne vendent rien et qui sont pauvres.
Diogène alla donc frapper à la porte de Milas qui le reçut d'un air triste et lui dit :
« Ma femme bien-aimée est morte. »
Sur CCS entrefaites, un certain Eudoxe, qui était géomètre et astronome, arriva. Mihis lui fit également part du funèbre événement. Puis il pria les deux visiteurs de vouloir bien partager son repas.
Ah ! que Milas était désolé ! Il ne se lassait pas de parler de son malheur.
« Ma femme, murmurait-il, avait de grands yeux bleus, des lèvres minces et roses, des dents éblouissantes. Sa voix était argentine ; ses cheveux sentaient bon ; ses réflexions, pleines de justesse et de poésie, me charmaient. »
Et Milas faisait d'intimes confidences :
« Si vous saviez comme elle riait follement lorsque je lui disais des choses tendres! Elle acceptait toutes mes fantaisies; clic avait, sous
l'épaule gauche, un joli signe noir. Ma femme était adroite, polie, intelligente. Elle était légère comme la biche d'Artémis. »
Diogène écoutait cela avec une lourde oppression. Eudoxe essaya de consoler le malheureux époux. Il commença par dire que tout le monde était mortel, et, insensiblement, il en vint à causer des événements politiques, de la crise commerciale, du beau temps, de la science géométrique. A ce propos, il rappela l'anecdote de Pythagore immolant une hécatombe, après avoir découvert que le carré de l'hypoténuse du triangle rectangle était égal aux carrés des deux autres côtés.
Enfin l'amphitryon fatigué congédia ses convives. Eudoxe sortit tout content des belles phrases qu'il venait de tourner; mais, pendant longtemps, Diogène conserva un aspect bizarre et chagrin.
Il était amoureux de la femme de Milas, cette inconnue qui était morte.
La malheureuse passion qui brûlait dans le cerveau de Diofrène lui donna une fièvre ter-
UIOCJtNi; LE cil
riblc. Il ne prit aucun remède et guérit parfaitement. Alors, pour changer le cours de ses idées et achever de s'instruire, il résolut de parcourir la Grèce. Aussi, bientôt après, ayant placé son tonneau sous la protection de la divinité, se mit-il en route pour Lacédémone. Il emportait sa belle timbale d'argent, et il faisait tournoyer, d'un air capable, son grand bâton qui émerveillait tant Olympiodore, patron des étrangers.
Diogène Iranchit à gué le Céphise, traversa la ville d'Eleusis où l'on se préparait à célébrer des mystères en l'honneur de Perséphoné, et, longeant les falaises, rencontra le port Nisée qu'il tourna dans la ville de Mégare. Arrivé à l'Isthme, il se dirigea vers Mvcènes, en laissant
UIOGLNH LE CIlItN
Corimlie à sa droite. Il faillit être englouti dans rinachos et dut, pour se remettre, rester quelques jours à Argos, ville consacrée à la déesse Héra. Enfin il atteignit Tégée et pénétra dans la Laconie.
Après ce fatigant voyage, Diogène, poudreux et déchiré par les ronces du chemin, gravissait le mont Menelaïon, lorsqu'il se vit en présence d'une dizaine d'individus à la mine suspecte.
C'étaient des Hilotes qui avaient fui de Sparte à l'époque de la dernière Cryptie et qui, depuis, s'occupaient de trancher le nez des hommes libres, après les avoir détroussés.
Diogène, qui avait une frayeur terrible, se prépara néanmoins à la résistance. Mais le chef des malfaiteurs s'avança vers lui, caressant sa belle barbe blanche, et dit de sa voix la plus tendre :
« Frère, tu es le bienvenu. »
Le Cynique, blessé dans son amour-propre mais épargné dans sa peau, serra cordialement la main du vieux scélérat.
Après avoir dormi pendant deux heures dans
36 DIOGl^NU LU Clin. N
une caverne de la montagne et s'être restauré avec une aile de coq rôti, des figues et du vin doux, Diogène crut devoir, en partant, reconnaître l'hospitalité très convenable qu'il avait reçue, en communiquant à ses nouveaux amis quelques réflexions philosophiques, seule monnaie dont il fut riche.
Il se leva donc et se mit à parler, en marchant de long en large :
« Hilotes voleurs, ne croyez pas que je méprise votre profession. Je me demande seulement si elle est assez lucrative. Car il ne faut pas se poser d'autre question, lorsqu'on songe au choix d'une carrière. En effet, celui qui travaille pour gagner sa vie est forcé, à toute heure du jour, de faire taire sa conscience, à moins qu'il n'en ait pas; ce qui revient au même.
« Vraiment on ne pourrait, sans reculer d'horreur, examiner l'ensemble des actions d'un homme quelconque dans le miroir de l'équité.
« J'applique d'une manière égale ce que je viens de dire aux agriculteurs, aux montreurs
DlOGliNE LE CHIEN 37
d'ours, aux sophistes, aux marchands, aux banquiers, aux prêtres, aux patrons de navires, aux médecins, aux Archontes d'Athènes et aux Éphores de Sparte.
« Hilotes, je laisse donc de coté la question morale qui n'a rien à voir en pareille matière, et me plaçant au seul point de vue de votre intérêt, je me sens pris d'une douce pitié. Qir, nul de vous ne l'ignore, vous tombez sous le coup des lois faites par les hommes pour être appliquées spécialement à ceux qui ne les acceptent point.
« Il est certain qu'un jour les soldats s'empareront de vos personnes, et vous serez précipités dans le gouffre Barathre. Pourtant, à ce propos, laissez-moi vous dire qu'il ne faut pas envisager la mort comme une chose pénible, et qu'il est bon, surtout dans votre position, de s'y préparer de bonne heure, afin de la recevoir dignement, dans une attitude calme et distraite.
« Mais il me semble remarquer une certaine tristesse sur vos visni^es et je ne veux pas in-
3iS 1) I () G i"i N i; i.u CHIEN
sistcr davantage. Qu'il me suffise de vous rappeler que des puissances supérieures veillent sur tous les enfants de la Grèce. Ainsi Poséidon sauve des flots les marins intrépides; Ares garde les guerriers; Aphrodite favorise les femmes qui font l'amour; Pallas, celles qui ne le font pas. Et tandis qu'Héraclès donne la force aux hommes courageux qui massacrent les brigands, le dieu Hermès, que vous adorez, protège les voleurs actifs et intelligents. »
Cependant le soleil déclinait à l'horizon. Diogène s'éloigna d'un pas rapide, pour arriver à Sparte avant la nuit noire. Il descendit vers la plaine oia il rencontra l'Eurotas, fleuve qui vient des plateaux d'Arcadie. Il y prit un bain très court, et, rajustant son affreux manteau sur ses épaules, il pénétra dans la « creuse Lacédémone ».
On y observait, depuis quatre cents ans, des lois sévères et sages.
Il fallait partager les récoltes, se servir d'une lourde monnaie de fer, dédaigner les parfums
UIOGLNE LU ClIlIiX 59
et les ornements. Les marchands, les orateurs, les devins et les charlatans étaient bannis; les célibataires, notés d'infamie. On ne pouvait employer, dans la construction des maisons, d'autres instruments que la scie et la cognée. Il était de règle que les jeunes filles parussent à peu près nues dans les cérémonies publiques, afin d'être moins séduisantes. Nul n'avait le droit de payer ses dettes.
Telle était, dans ses parties essentielles, la puissante législation de Lycurgue, citoyen célèbre qui éleva un temple à Pallas Oplnhalmitide, en souvenir de l'œil qu'il dut laisser sur la place publique, le jour où il exposa son plan d'une meilleure répartition de la richesse domestique.
Diogène songeait à ces choses, en marchant au hasard dans les rues étroites, bordées par de vilaines maisons très basses. Il atteignit ainsi une place où une partje de la population s'était assemblée pour jouir d'un spectacle assez curitu.x.
^O DIOGLNE J, li Cllll-N
Des jeunes garçons de douze à quinze ans, absolument nus, se plaçaient tour à tour sur l'autel d'Artémis Orthia, où des magistrats intègres les fouettaient jusqu'à refTusion du sang.
Diogènc, très intrigué, voulant connaître le but de cette pieuse cérémonie, s'adressa à une jeune Lacédémonicnne qui, fort en peine de voir, se levait à côté de lui, sur la pointe des pieds.
« C'est, répondit cette dernière, la fête des Bomonices. Ceux qui supportent les coups sans se plaindre et sans mourir, reçoivent le titre de Victorieux à l'autel.
— Ah! très bien! » fit Diogène; et désirant remercier son interlocutrice par une réflexion galante, il s'embrouilla dans une longue phrase qui finit par signifier qu'il aurait eu grand plaisir à ce qu'une aussi jolie fille fût un jeune garçon.
Il lui demanda son nom, entendit qu'elle s'appelait Ampélis et en prit poliment congé.
Diogène reprit sa course à travers la ville. Il
U I O G li N E L I
vit des guerriers qui revenaient de l'exercice ; des gens d'un aspect ordinaire qui causaient entre eux ; des esclaves, surveillés par leurs maîtres, qui travaillaient; d'autres qui, n'étant pas surveillés, ne faisaient rien. Il aperçut encore des femmes qui allaitaient leurs enfants ; des gamins qui, pour s'amuser, se jetaient de grosses pierres à la tête ; des citoyens qui erraient dans un état d'ivresse propre à faire réfléchir les jeunes Hilotes.
Il traversa rilippodrome désert et arriva devant le pont d'Héraclès qui menait au Platar.iïte.
Dans cet endroit ombragé d'arbres magnifiques, il y avait une foule considérable, venue pour entendre une conférence du philosophe
.\z uioGiiNE 1. 1-; cm UN
llippias d'Klis, sur la gloire immortelle Je-. grands hommes de Sparte
Diogcnc entendit la péroraison du discours :
« Spartiates et Lacédémoniens, j'ai voulu retracer les vertus de vos morts illustres. Peut-être la tâche était-elle au-dessus de mes faibles forces ! Mais, pourtant, je veux croire que l'orateur qui s'inspire d'un si noble sujet ne peut dire que des choses utiles à la mère-patrie.
« Et maintenant j'ai adressé un dernier adieu à ces ombres majestueuses : Lycurgue, Léonidas, Agis, Pausanias, Cléombrote et tant d'autres que nous vénérons. Laissez-moi tourner les yeux vers l'avenir.
« J'aperçois des générations robustes et intelligentes. Elles se transmettent perpétuellement les sévères traditions des ancêtres et leurs grands sentiments qui ont fait de Sparte la reine de la Grèce et le flambeau du monde. »
Des applau.iissements elfroyables retentirent de toutes parts. llippias, !e front en sueur, le
UIOGliNH I.I£ CIIIliN 43
teint livide et le dos courbé, descendit péniblement du banc qui lui avait servi de tribune et sur lequel les assistants vinrent tour à tour déposer une modeste offrande.
Diogène méditait en regardant la vaste tête d'Hippias. II pensait qu'autrefois, sous ce crâne luisant où flottaient encore quelques touffes blanches, s'étaient abritées des idées extraordinaires que personne n'applaudissait ni ne comprenait.
Quand la foule se fut retirée, Diogène s'approcha d'Hippias qui mettait sa recette dans un sac, et lui dit en riant :
« Maître, je te salue. Tu viens de faire un admirable discours. »
Hippias leva la tête et répondit, en clignant de l'œil :
« Jeune homme, je crois t'avoir déjà rencontré au Cynosarge. N'es-tu pas disciple de mon ami Antisthène?
— En effet, maître, je suis Diogène. J'ai été le disciple du vieux Chien. Mais je l'ai quitté depuis un certain temps. »
44 DlOGhN'E 1. 1. cnii.x
Hippias reprit :
« Alors tu es content de mon discours. Du reste, j'en suis très satisfait moi-même. Il réussit partout. Je l'ai déjà prononcé quatre ou cinq fois ; il me suffit d'y changer quelques mots. Je célèbre, en Acliaïe, la gloire immortelle des grands citoyens d'.F.gion; en Arcadie, celle des grands citoyens de Mégalopolis, et ainsi de suite.
— Ah! fit Diogène avec déférence, tout à l'heure, tu n'étais donc pas sincère?
— Fou! s'écria Hippias, t'imagines-tu donc qu'il soit possible d'oublier les leçons de ces fiers sophistes qui démontraient le pour et le contre et réfutaient l'évidence? Crois-tu que j'aie été pour rien le disciple de Prodicos qui niait les Dieux; de Zenon d'Élée qui niait le Temps, l'Espace et le Mouvement; de Protagoras qui niait la Vérité, les Lois et la Vertu ; de Gorgias de Léontini qui prétendait que rien n'était réel et qui le prouvait? Non, non! Mais je suis vieux et pauvre. Il faut que je gagne de l'argent sans trop me flxtiguer. Au temps de ma
DIOGENE LE CHIEN'
jeunesse, j'aur.us pris plaisir à réfuter immédiatement le discours que tu viens d'entendre ; mais, maintenant, je suis résolu à ne plus dire que la moitié de ce que je pense. Suivant l'occasion, j'affirme ou je nie simplement. Adieu, Diogène. »
Hippias s'en alla. Diogène fut sur le point de courir à sa poursuite pour lui emprunter deux ou trois drachmes; mais il réfléchit que le vieux philosophe les refuserait, et il aima mieux ne pas s'exposer inutilement à un torrent d'injures.
Il se demanda ce qu'il allait faire, et, ne trouvant rien à se répondre, il s'étendit au pied d'un platane où il ne tarda pas à s'endormir. Il rêva que Sparte était Athènes; qu'Antisthène était Hippias; que toutes les villes étaient laides et sales; que tous les hommes étaient des fripons ; et qu'il avait souvent, au clair de la lune, conduit la jeune Ampélis sous les arbres du Céramique, pour y chercher dans l'herbe les gentils lézards et les scarabées.
DIOGtNE LIi ClIIliN
Quand Diogènc s'éveilla, le soleil déboiicliait do l'horizon, l'air était frais et pur, la campagne resplendissait. Il jugea qu'il connaissait suffisnmmcnt Sparte et sortit de la ville.
CH^4TiT%n ou^t%ie;^ce
UN jour, des gamins, qui se rcndaitMit à l'école buissonnièrc, aperçurent, discrètement rangé sous le portique d'un temple, le tonneau de Diogène, ce logis trop large mais un peu court, dans lequel le philosophe pénétrait les pieds en avant lorsque le ciel resplendissait d'étoiles, et la tête la première par les nuits pluvieuses.
48 UlOGÙNli Li; CIIIUN
« Ah ! fit remarquer le plus grand de la bande, voici la niche du chien Diogène. Si nous l'emplissions d'ordures?
— Non, répliqua vivement le plus petit, il vaut mieux planter, autour, des clous «iont la pointe dépassera intérieurement.
— Oui, oui, c'est cela, Miltiade a raison, s'écrièrent en chœur tous les jeunes enliuits. Mais qui nous fournira les clous et le marteau ?
— Je m'en charge, » fit d'un air entendu le petit Miltiade en se mettant à courir.
Il alla tout droit chez son oncle qui était constructeur de barques dans le quartier de Pha- 1ères et qui l'aimait de tout cœur.
« Mon oncle, lui dit-il encore tout essoufflé, j'aurais bien besoin de clous...
— Allons, répondit celui-ci, tu as envie de te blesser? »
Mais Miltiade fit semblant de ne pas avoir entendu et s'empara d'énormes pointes de fer.
Ensuite il ajouta :
« Mon oncle, j'aurais aussi bien besoin d'un marteau...
DIOGÈN'E LE CIllliN 49
— Je ne t'en confierai plus, répondit le charpentier, car tu as perdu celui que tu avais emporté pour casser des noix dans les champs, lors des dernières Dionysiaques, le jour de la fête lobachée... Un marteau qui m'avait coûté cinq drachmes ! . . . Non, par Héraclès ! je ne t'en confierai plus.
— Oh ! mon oncle ! supplia l'enfant.
— Non, non, non ! Du reste, je ne veux pas que tu te serves de ces dangereux outils. Vois dans quel état je me suis mis la main hier, en heurtant une méchante petite pointe... Et d'ailleurs, qu'est-ce que tu as imaginé de faire?»
Les joues du petit Miltiade étaient devenues rouges comme des pommes d'api, et il ne répondit rien.
Alors l'oncle prit un air sévère :
« Je gage que tu as quelque mauvaise idée (.n tête? »
L'enfant tenait les yeux baissés et se grattait Foreille.
(' Tu penses construire une boite pour cn-
jO UIOGÈNE I.E Cllir.N
fermer des chats volés aux vieilles femmes?... ou bien tu veux accrocher des chauves-souris, par les ailes, à la porte de quelque usurier? »
Miltiade se borna à remuer la tête, en signe de dénégation; mais, au même moment, il vit que son oncle, fâché pour tout de bon, allait le mettre à la porte. Il fit un effort sur lui-même et dit d'une voix basse et rapide :
« Tu sais, en passant par là-bas, nous avons vu la niche de Diogène. Alors nous avons pensé que ce chien allait bientôt revenir. Alors iEvéon a dit qu'il fallait lui faire une farce. Alors moi j'ai dit qu'il fallait garnir le tonneau de clous. En arrangeant bien la paille, le Chien n'apercevra pas les pointes. Et puis, il ne se couche qu'à la nuit. »
Le charpentier avait écouté en souriant :
«Ah! le garnement! fit-il... Tiens, voilà un marteau; aies-en bien soin. Fais-moi voir les clous que tu as pris... Oh! mais ils sont beaucoup trop courts et trop gros! »
L'artisan alla vers un casier où il fouilla de sa main rude. Il tria une centaine dç clous bien
DIOGÉNELECIIIHK 51
longs et affilés comme des dents de renard, et, les tendant à l'enfant, il ajouta :
« Prends ceux-là, petit. Ils ne feront pas éclater le bois; surtout enfonce-les bien droit. »
Miitiade, radieux, partit à toutes jambes. Son oncle le suivit quelque temps du regard ; puis il rentra dans l'atelier où travaillaient deux vieux esclaves dépréciés.
Comme il était de joyeuse humeur, il leur r.iconta le bon tour qui se préparait; et son récit fit rire à gorge déployée les deux nègres, ainsi qu'ils riaient autrefois en Ethiopie.
Cependant, sur la place au milieu de laquelle s'élevait le temple de Cybèle, le grand -ÎZvéon dirigeait les préparatifs.
D'abord, on avait couché le tonneau sur le
jU UIOGIiSLLUClIILN
flanc; on l'avait roulé le long du portique Jusqu'à l'escalier de marbre; mais au bord de la première marche, il s'était échappé des mains qui le tenaient et, par trois bonds, il avait sauté sur le sol en grondant. Là, les enfants lui prirent tout ce qu'il possédait : des croûtes de pain et des petits morceaux de laine qui devaient provenir des trous d'un manteau.
Et tandis que ce grotesque corps de bois enfonçait son large ventre dans le sable, la troupe joyeuse se mit à danser autour de lui, en criant à tue-tête une chanson populaire de l'époque qui n'avait aucun sens.
On aperçut enfin Milii-ade qui accourait de toute la vigueur de ses petites jambes. Il arriva vite. Le grand j'Evéon, à cheval sur le tonneau, se fit remettre le marteau avec une poignée de clous et commença à frapper d'une manière retentissante.
« Assez! assez! s'exclamèrent tous les gamins, quand il eut planté le dixième clou dans toute la Iqngueur d'une douve.
— Soyez tranquilles, répondit .Evéon avec
UIOGliNE Lli CHIE:
autorité, il y en aura partout... même dans le fond. Le Chien aura un beau collier de force. »
Les impatients de la bande poussaient déjà le tonneau pour lui faire montrer une nouvelle place où vinssent plonger les dards de fer.
.Evéon, voulant se cramponner, étendit les mains comme s'il cherchait une crinière ; mais SCS ongles glissèrent sur les lattes, et le tonneau l'envoya rouler dans le sable, ainsi qu'un bœuf couché dans la prairie jette parmi les herbes, d'un mouvement de sa puissante échine, un jeune chien qui le tourmente.
.Evéon se releva en maugréant, au milieu de bruyants éclats de rire. Car la foule déjà s'était assemblée, et les curieux se retrouvaient à ce rendez-vous qu'ils ne s'étaient pas donné. Vraiment on dirait que, dans les villes, les gens oisifs devinent où sont les spectacles, ainsi que les mouches volent d'instinct vers les cadavres et les fleurs.
Les assistants s'intéressaient aux efforts des gamins, et bien que quelques-uns d'entre eux ne comprissent pas neitement ce qui se passait.
54 nioGKNi; 1. 1- ciiiiix
néanmoins tout le monde s'amusait rcclicment.
.Mvéon, que sa chute et les plaisanteries des autres avaient mis de mauvaise humeur, ne voulut plus s'occuper de rien. Alors un jeune homme, qui s'était arrêté parmi les spectateurs, se chargea d'achever la tâche, et planta les clous d'une manière assez habile pour dessiner, avec leurs têtes, des poignards et des glaives. Cet artiste de bonne volonté se nommait Apelle; c'était un élève du peintre Pamphile, venu de Sicyone pour étudier les chefs-d'œuvre de l'art athénien.
Sur ces entrefaites, l'oncle de Mikiade arriva. Il avait fermé son atelier plus tût que de coutume, afin de venir un peu voir où les choses en étaient. Il apportait un sac de clous quadrangulaires qu'il avait trouvés dans un coin de sa cave, où il s'était rappelé vaguement les avoir autrefois déposés.
En jouant des coudes, il parvint au premier rang, et, après un rapide examen, il se mit a l'œuvre, lançant à toute volée son marteau
DIOGHXE LE CHIEN
habituel dont il s'était chargé, avec l'air grave d'un vieux charpentier qui se livre aux exercices de sa profession. Quand il eut vidé son sac, il s'accroupit devant l'orifice du tonneau, et là, frappant à l'intérieur de tous les côtés, il enchevêtra les clous, les croisa, les tordit, à gauche, à droite, en haut, en bas, partout où son bras pouvait atteindre.
Lorsqu'il se recula, le tonneau avait perdu son aspect réjouissant et débonnaire. C'était désormais un animal féroce brutalement excité, un monstre fantastique qui ouvrait une large gueule mauvaise, à plusieurs mâchoires armées de mille dents épouvantables.
La foule avait grossi lentement, comme en un jour de fête ou d'émeute.
56 DiOGi-Ni; LE cm us-
Un grand brouhaha s'élevait de la place envahie. Les curieux qui se pressaient dans les rues adjacentes demandaient ce qui était arrivé, et les bruits les plus contradictoires circulaient dans les groupes.
« C'est un discours, disaient les uns; — c'est un cheval mort, soutenaient les autres; — c'est un sacrilège... — ce sont des singes et des baladins. » Des chiens perdus couraient en tous sens, effarés et muets. Les hommes et les femmes se donnaient des poussées rudes, sans ménagement ni colère. Des enfants, portés dans les bras, criaient.
La foule augmentait sans cesse, avec une forte rumeur. Les exclamations et les appels, lancés à pleins poumons, passaient sur des centaines de têtes, allant au loin, ainsi que des mouettes glissent sur les vagues innombrables, avant l'orage. Des hommes du peuple qui portaient des viandes rouges sur leurs épaules nues, sifflaient, avec deux de leurs doigts, des notes stridentes. Une poussière épaisse s'élevait en brillant, dans le soleil.
DIOGENE LE Cl
Tout à coup, une voix tonna : « A la mer ! » Ce lut une révélation. Cinq ou six mille personnes se mirent à hurler sans trêve, comme si elles fussent venues pour cela : « A la mer ! . . . A la mer ! . . . »
Les curieux de la première heure, les inities, essayèrent de parlementer. On faillit les mettre en pièces, dans l'élan général. Sur la place, on s'écrasa jusqu'à ce qu'une trouée fût faite. Alors le tonneau, tournant comme une vrille formidablement emmanchée, pénétra dans la cohue. Il traversa des jardins et des places, une suite de quartiers, puis, s'enfonçant dans toute la longueur d'une rue droite, il vint se précipiter dans le Céphise.
La foule s'étendit rapidement sur la rive, curieuse de savoir pourquoi elle avait ainsi crié et couru.
Elle aperçut avec stupeur un tonneau de grandeur ordinaire qui prenait lentement le fil de l'eau, pendant que des énergumènes, longeant
5S DlOGÈNULi;
I.i berge, lui jetaient des pierres qui coulaient bas, sans l'atteindre.
Elle accompagna machinalement cette épave insolite qui s'en allait, avec un petit balancement, jusqu'à l'embouchure du fleuve.
Là, les citoyens d'Athènes, avant de retourner A leurs affaires urgentes, s'arrêtèrent un instant, pour rien, sans même avoir eu l'idée de rire.
Et devant leurs yeux le simple tonneau, tout paisible et débarrassé des hommes, partit sur les flots immenses où passent à tirc-d'aile les navires aux voiles blanches et où le ciel se baigne à l'horizon.
CH^rPIT%E CI%.OUIEME
CEPr.NDAXT Diogènc avait, de son côté, repris le chemin d'Athènes. En s'éloignant du petit bourg de Sellasie, il n'avait plus reconnu sa route et s'était vu contraint de demander quelque renseignement.
Le premier passant qu'il avait consulté s'était empressé de lui indiquer un sentier dans l'est; un second passant s'était contenté de lui mon-
UIOGLNL LE CIIILN
trcr du doigt un bois dont le sombre profil se perdait à l'ouest, dans la brume.
Le Cynique, sans remarquer leurs réponses, avait persisté à marcher droit devant lui, à tout hasard. Bien lui en avait pris, car il avait revu Tégée, plus tard la ville d'Argos et Mycènes.
Lorsqu'il rentra dans sa patrie d'adoption, il ne trouva pas que de grands changements s'y fussent accomplis.
Il vint présenter ses devoirs à Antistiiène, qui le reçut froidement. 11 ne manqua pas de faire visite, vers l'heure du repas, au brave Milas, qui s'était remarié et qui le congédia d'une manière rapide. Enfin Diogène alla voir ses amisPhérécrateet Olympiodore, ainsi qu'un chien de forte taille qu'il connaissait, dans le quartier de Mélitte.
En passant devant la demeure de Platon, il remarqua, sur le vestibule, l'inscription suivante :
« Que nul n'entre ici sans savoir la géométrie. »
Cela fit ricaner Diogène qui méprisait éga-
UIOGENE LL CHItN 01
lement les mathématiques, l'astrologie et la musique. Il demanda à voir le célèbre philosophe ; un esclave lui répondit qu'il était alors à Syracuse, auprès du roi Denys. Diogène n'insista pas; mais il alla conter partout que Platon se faisait entretenir par un tyran.
Aussi, lorsque ce dernier revint de Sicile, un ami commun lui ayant immédiatement révélé les propos de Diogène, il alla se promener dans l'Agora où il vit le Cynique modestement occupé à préparer son repas. Il se pencha à son oreille et lui dit tout bas :
« Si tu avais fait ta cour à Denys, tu ne serais pas réduit à éplucher des herbes...
— Et toi, cria de toutes ses forces Diogène, si tu avais épluché des herbes, tu n'aurais pas fait ta cour à Denys ! »
La foule s'ameuta subitement, et Platon dut s'esquiver, poursuivi par les invectives d'un peuple libre.
Diogène ayant rencontré Apémante, le seul ami de Timon, lui en demanda des nouvelles.
02 DIOCENE LE CHIEN
« IlOIas ! rcponJit Apcniantc, ne sais-tu donc pas que ce gueux est mort ? »
Et, voyant Diogène tout surpris, Apcniante continua :
« Figure-toi qu'il y a quinze jours, des petits pâtres qui conduisaient, dés l'aube, leurs brebis sur la pente de l'Hymette, entendirent de grands éclats de rire qui se répercutaient dans la montagne... Les enfants, ayant très peur, s'enfuirent. Pendant quatre jours, on entendit, du pied de l'Hymette, retentir les accents d'une joie sonore qui semblait être celle d"un dieu. Les prêtres ordonnèrent des offrandes et prédirent des événements terribles.
« Enfin le cinquième jour, comme la montagne était redevenuc silencieuse, quelques curieux se hasardèrent à la gravir. Ils arrivèrent bientôt devant un châtaignier, au tronc duquel Timon était adossé. Le Misanthrope s'était brisé la jambe droite en tombant de l'arbre, et il était mort, sans doute de fièvre ou peutêtre parce que ses loups avaient commencé à le manger.
1)1 OGÙNT: LE CHIEN 63
— Voilà un cvcncment bien tragique, dit Diogènc; et qu'a-t-on fiiit du cadavre? »
Apéniante répondit :
« On l'a enterré près de la mer, à Halès; et on a mis sur sa tombe l'épitaphe qu'il s'était composée : « Passant, ici gît un corps dont tu « n'as pas besoin de connaître le nom. Puisses- « tu avoir une fin misérable! » Quelques jours après, le terrain du rivage s'est éboulé, et les flots ont entouré le sépulcre, comme pour le rendre inaccessible aux hommes. »
Cependant Diogène s'occupa de sa réinstallation. Pour l'indemniser de la perte de sa pauvre demeure, quelques braves gens du Pirée imaginèrent d'ouvrir une souscription, oia '■ n recevait Içs dops en argent et en nature;.
niOGÈNE LE CHIEN
Les Atlicnicns se moiiticrent généreux. Ils aimaient beaucoup Diogèiie, tout en étant un peu jaloux de son sort; car le Cynique vivait insouciant et jo\eux, libre d'attaches, sans serviteurs, ni femme ni petits enfants.
Les dons en argent montèrent à huit cents drachmes; mais, par suite de circonstances, cette somme ne fut jamais remise à Diogène. Les dons en nature furent très nombreux. Il arriva trois peaux d'ours, six manteaux, cent cinquante œufs de poule, une grande tonne d'huile en terre grise et vingt outres couvertes de poils de chèvre, pleines de blé et de haricots.
Pour sa part, Diogène obtint un beau manteau vert, plus la tonne en terre grise que les braves gens du Pirée vidèrent dans leurs bonnes cruches, jusqu'à la dernière goutte, afin d'en faire un logis bien sec.
Alors Diogène, revenu sous le portique de Cybèle, la Grande Mère, fonda brusquement un système de philosophie sans avenir : celui
UlOGÙNli LL CIIILN 65
de la Tranquillité. Était-ce même un système? Voilà bien la première chose dont Diogène ne s'occupa point. Mais il aurait pu sans doute poser solidement son temple sur des principes, le charpenter avec des raisons hautes et le couvrir de quelque majestueuse théorie formant fronton.
Dans son livre intitulé « Mégariquc », Théophraste rapportait que Diogène avait pris son idée d'une petite souris qu'il avait vue courir.
Quoi qu'on doive en penser, il y eut un remarquable émoi dans la ville lorsque se répandit cette rumeur : « Diogène ouvre une école où il enseigne une doctrine nouvelle. » Qir, ainsi qu'il est dit aux Actes des Apôtres : « Les Athéniens et les étrangers qui demeuraient à Athènes ne passaient tout leur temps qu'à dire et à entendre dire quelque chose de nouveau. »
Aussi Diogène, qui restait pendant les heures de soleil au Pompéion, se vit-il bientôt entouré d'une foule sympathique. Il laissa les gens faire sans rien dire; et, pendant deux mois entiers.
66 DIOULNELQCIItliN
un monde intelligent et curieux vint se ranger sous les yeux du philosophe qui l'examinait d'un regard circulaire ou n'y prenait garde, se causant à lui-même, dormant, lavant son manteau, fliisant sa cuisine ou s'éloignant d'un air grave.
Vers le troisième mois, lorsqu'une centaine de personnes tenaces se trouvèrent assemblées sur la place, Diogène s'assit par terre, croisa lentement ses jambes et prit la parole en ces termes :
« O hommes athéniens, je vais vous enseigner la sagesse.
« Contre votre bonheur, deux ennemis conspirent : d'abord vous-mêmes, ensuite tout le reste. Avec vous-mêmes, le mieux est d'agir comme vous l'entendez. Quant au reste, dans les rapports auxquels vous êtes soumis avec les individus, les lois et les forces naturelles, il faut vous comporter ainsi qu'il vous est possible.
(' Maintenant je vous quitte pour aller chercher au bois les champignons nécessaires à mon repas du soir, ô hommes athéniens. »
niOG UNE LE CHIEN PJ
Diogène se leva et traversa la foule.
Un auditeur, qui le trouvait trop fier, lui cria :
a Je demande moins d'insolence à un homme pendu en effigie.
— Misérable, iui répondit avec calme Diogène, c'est ce qui m'a rendu philosophe. »
Un cabaretier reprit, pour faire l'important : « Ceux de Sinope t'ont chassé de leur pays.
— C'est vrai, répliqua Diogène; moi, je les y ai laissés. »
Et, drapé comme un empereur dans son manteau vert d'où sortaient ses grandes jambes nues, il regarda fixement l'auditoire où les uns vociférèrent, où les autres applaudirent : ainsi qu'il y a toujours des gens satisfaits et des mécontents.
De ce jour, Diogène se livra paisiblement à toutes les excentricités, dans la belle Athènes, n'ayant souci ni des mœurs ni du texte des lois.
II ne s'imposait aucune contrainte et quel-
qucfois il se promenait nu, pendant les grandes chaleurs, en Hùsant des gestes indécents.
Cela ne devait le mener à aucune position sérieuse.
Se trouvant sur un vaisseau qui allait à Hgine, il fut pris par des corsaires dont Scirpalos était le chef, et qui exerçaient, au péril de leur vie, ce métier courageux et dur de ravir les biens et la liberté des autres.
Par leurs soins, Diogènc fut conduit en Crète, l'île bienheureuse des archers doriens, pour être exposé dans un bazar d'esclaves.
Dans la ville de Cnosse, où régna le divin Minos, il existe un grand marché de femmes et d'hommes.
Vers la douzième heure du jour, les mar-
DIOGÙNF. LE ClIinX 6c)
chands, sortant de la voûte qui précède la cour ronde, amènent leurs esclaves et les poussent à la base des colonnes en marbre noir.
Voici, sur le premier rang, les beaux garçons d'Egypte, les eunuques à la peau douce, les bouffons, les filles d'Asie et les joueuses de harpe. On a rangé derrière ces esclaves de luxe, dont les pieds sont blanchis à la craie pour indiquer qu'ils n'ont pas encore servi, des nègres aux cheveux crépus et de lourds athlètes.
Dans le fond, on aperçoit encore quelques individus coiffés d'un bonnet et par suite vendus sans garantie. Ce sont des esclaves âgés ou vicieux : les uns marqués au front du fer rouge; les autres à l'oreille, d'un coup de rasoir. Et puis des femmes enceintes et des petits enfiints.
Déjà les enchères viennent de s'ouvrir et les acheteurs s'empressent autourde la plate-forme, sur laquelle on fliit successivement monter les i-sclaves, pendant que les jeunes fils de ftmille circulent, en devisant, sous la colonnade.
diogAni; le criiEN
Le criour lit, de sa grosse voix, la tabicttc suspendue au cou de chaque sujet :
« Pyrias — né en Bithynic — n'est pas enclin au vol, ni à la fuite, ni au suicide : — au prix de trois mines.
« Zopyrion — d'origine incornuc — sujet à l'épilepsie — caractère doux : — deux cents drachmes.
« Thratta — femme de vingt-cinq ans — née en Thracc — garantie féconde — bonne prostituée — manquent deux dents — à vendre : sept mines.
« Tibios — Paphlagonien très robuste — connaît la grammaire et la poésie — ivrogne — nage bien — occasion : cinq mines.
« Sacas — joli Mède âgé de seize ans — bien épilé : quinze mines; — tout châtré : vingt mines. »
Diogène assis sur la marclie d'un escalier, soutenant sa tête dans la paume de ses mains, vêtu de son manteau vert dont la brise marine a fortement altéré la couleur, regarde avec intérêt
UIOGLNE LU ClULN /I
ce spectacle dégradant et nouveau. Il pense à bien des choses : au beau temps qu'il fait, aux charmes de l'oisiveté, à ses amis d'Athènes.
Comme Platon, comme Antisthène s'amuseraient tout à l'heure s'ils étaient là pour assister à sa vente! Au fait, qu'est-ce qu'il va bien pouvoir coûter? Sans doute moins qu'une vierge, qu'un eunuque, qu'un jardinier, moins que rien : la valeur d'un philosophe. Qui sait cependant? Il pourrait convenir à un amateur, curieux de compléter une collection de philosophes n'ayant pas réussi. Lui Cynique, à côté de l'Érétrien, de l'Olympique ou du Philalète, prendrait rang et serait d'un bon usage pour discuter avec les fournisseurs, amener des courtisanes et chasser les mendiants!
Enfin, voici le tour de Diogènc venu. Un de ses maîtres le pousse d'une manière brutale sur le socle des enchères. Le crieur lui arrache son manteau, mettant à nu son buste puissant, SCS larges épaules, ses cuisses maigres et mus- V. lieuses.
-2 DIOGliNU LE CHIEN
« Q.UC sais-tu faire? demande un fabricant d'épées.
— Mépriser les liomnies pour te servir, » répond Diogène en s'asscyant négligemment sur la pierre.
Mais d'un coup de fouet Scirpalos le fait relever.
« Cricur, reprend le philosophe, appelle ce gros homme qui a sur sa veste une si belle bordure; il doit avoir besoin d'un maître. »
Et Diogène désigne, en parlant ainsi, Xéniade, célèbre marchand de Corinthe. Celui-ci s'approche en souriant.
« Achète-moi donc, dit Diogène ; je t'assure que tu me plais. »
Un rude cultivateur, qui a besoin d'un homme alerte pour tourner un manège, met quelques enchères; et c'est bien trois mines que doit payer le Corinthien Xéniade pour emmener Diogène dans sa ville.
Ce dernier reprend, avec un mouvement de plaisir, son vêtement et sa besace usée, dans laquelle les pirates n'ont pas soupçonné la pré-
DIOGENH LU CHIEN
scncc d'une timbale d'argent aux profondes ci-
L'esclavage est encore ce qu'on a trouve de plus charitable à offrir aux gueux.
En échange du simulacre de liberté qu'ils perdent, ils acquièrent la certitude d'obtenir une alimentation suffisante, d'être soignés en cas de maladie.
Accouplés pour la reproduction à des créatures saines, ils n'ont pas l'entretien des enfants qu'ils font, ni la charge de leurs vieux parents. Ils peuvent rester crasseux, s'enivrer du vin de Leucade mêlé de plâtre, devenir sourds et se livrer à des actes immondes, sans compromettre leur situation.
Sur le port de Ccnclircc, à soixante-dix stades de Corinthe, Xéniade habitait un palais renommé pour ses péristyles et ses vestibules.
Il y vivait des jours heureux, dans une atmosphère tiède, auprès de son épouse Musarie et de ses enfants.
Xéniade était le type parlait de l'Iioninie qui dirige une industrie prospère, jouit d'une bonne santé, possède une famille nombreuse et de beaux appartements.
Le lendemain de son retour de Cnosse, en se promenant seul, à quelque distance de sa demeure presque royale, il aperçut Diogènc qui se roulait au soleil, dans le sable chaud de la plage.
UIOGÈNE LE CHIEN
Lui ayant fait signe d'approcher :
« Quel est ton nom ? » dit-il.
Le philosophe répondit :
« Diogène de Sinope, Diogènc ou simplement Chien. »
Xéniade lui ayant ensuite demandé ce qu'il savait faire, le Cynique ne tarda pas à lui inspirer, par la forme de ses réponses, une haute idée de la vigueur de son esprit.
« J'ai deux fils, lui déclara son maître avec bienveillance, dont je ne puis rien obtenir. Dinias et Charmide sont deux jumeaux de dixsept ans; perles d'élégance et de prodigalité, ils n'entendent encore que monter à cheval, dresser les meutes de lévriers et chasser le renard. Veux-tu te charger de compléter l'éducation de mes deux enfiints? Je souhaiterais qu'ils apprissent la science mathématique, les dialectes, la musique, la peinture, les prodiges fabuleux, l'histoire, la thérapeutique et une foule de sciences dont j'ignore les noms. »
Diogène accepta cette proposition.
Dans l'espace de trois ans, il enseigna à ses
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élèves l'art de parler pou, de payer les services au juste prix, de ne point prêter d'argent, de partager l'avis des plus forts, et de mentir en principe; car il est toujours facile, si quelque avantage en résulte, de rétablir la vérité.
Quand ce temps fut accompli, Diogène alla trouver un soir Xéniade, qui était sur le point de s'endormir, et lui dit :
« J'ai fait, pour l'éducation de Dinias et de Charmide, mieux que tu ne m'avais demandé.
— Bon ! murmura le Corinthien en bâillant. Pour récompense, je t'accorde la liberté. Tu peux rester ici, vieillir oisif dans ma demeure, et lorsque tu mourras, on aura soin de ta sépulture. »
Mais le Cynique avait appris à connaître la valeur des promesses et ne s'y attachait point; il appréciait aussi l'importance des formalités.
Après avoir importuné son maître jusqu'à ce que celui-ci lui eût remis, sur une tablette, l'acte d'affranchissement, Diogène se rendit chez un héraut pour l'inviter à lire cette déclaration, dès le lendemain, dans les temples. Afin d'encou-
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rager le fonctionnaire à accomplir ponctuellement son devoir, il lui donna l'assurance, à tout liasard, que Xéniade le récompenserait bien.
Puis il regagna directement l'écurie qu'il habitait, dépouilla la tunique et les chaussures qu'il devait à la générosité de son maître et les posa proprement dans un coin. Ensuite il ouvrit un grand coffre qui contenait la provision des chevaux ; en v fouillant de toute la longueur de son bras, il retrouva son bâton, sa besace, son vieux manteau et sa timbale d'argent. La cachette d'ailleurs était choisie et sûre; car les cochers de Xéniade, qui, toutes les semaines, faisaient payer à leur maître une pleine fourniture d'avoine, se gardaient bien de vider le récipient jusqu'au fond.
Diogène, ayant repris les insignes de son indépendance, s'éloigna dans la ville.
La nuit était bleue, et les brusques aboiements des chiens traversaient le vaste silence dans toute sa largeur.
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DANS Corintlic, prévalait le culte de la douce Cvpris. Les hommes étaient vigoureux, les femmes belles et les lois indulgentes. Il en résultait beaucoup de volupté.
Quiconque voulait mener à bien son entreprise promettait à la puissante Aphrodite de lui offrir un certain nombre de petites filles qu'on allait acheter un peu partout, dans les familles
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pauvres, et qui devenaient en quelque temps d'excellentes hétaïres.
En l'an II de la 105^' Olympiade, il n'était bruit, dans toute la Grèce, que d'une Corinthienne nommée Laïs, fille ingénieuse et jolie qui avait déjà satisfait un grand nombre d'amants et ruiné beaucoup d'hommes riches. Aussi étaitelle fréquentée par les personnages de distinction.
Elle se montrait vicieuse, ce qui lui valait la sympathie des gens spirituels; elle était généreuse, et s'était fltit ainsi beaucoup d'ennemis.
Un certain Épicratc, poète assez mince, qui avait reçu d'elle un secours d'argent et qui ne le lui avait jamais pardonné, venait de composer une méchante comédie : l'Anti-Laïs.
Un philosophe aimable, Aristippe le Cyrénéen, avait répliqué par une étude intitulée : « Laïs et son miroir », qui avait fait sensation.
L'héroïne de ces ouvrages tenait donc une énorme petite place dans la vie corinthienne.
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C'ctait la frivolité ravissante et détestable qui ennuyait tout le monde, d'une cliarniaiite façon .
Vétuc d'une éclatante tunique blanche qui dessinait ses formes, depuis la pointe des seins jusqu'aux talons chaussés d'or, elle passait habituellement ses journées dans l'Amphithalamos, où des lits, dressés en manière d'estrades, offraient une pose douce à ses compagnes qui venaient perpétuellement la visiter et tenir propos sur les ajustements, dépenses, indispositions, rivalités et toutes choses féminines.
Comme la plupart des amoureuses de profession, Laïs était lente à s'éveiller et surtout à s'endormir.
Le soir elle se plaisait à bavarder sur les phénomènes de la vie courante, avec les débauchés étendus sur sa couche, lorsque ceux-ci lui étaient connus.
Une fois, en devisant de la sorte, elle entra en querelle avec un opulent patron de navires phéniciens. C'était un avare toujours préoccupé
DIOGÈNE LE CHIEN
de défendre rintégritéde sa fortune qu'il avait acquise, petit à petit, par un travail opiniâtre.
Laïs, pour la seule joie de l'éblouir, lui racontait les merveilles de son luxe et les dépenses flibuleuses de son train de maison. Mais l'ancien navigateur sentit un danger, ainsi qu'il sentait venir jadis les vents Étésiens. Alors il recourut à des plaisanteries lourdes sur la prodigalité des femmes entretenues, et finit par dire assez insolemment à sa compagne qu'elle s'était toujours livrée par l'appât du gain.
Profondément indignée de ce légitime reproche de vénalité, Laïs résolut de prendre sa re%'anche avant l'aurore.
Quand l'autre fut plongé dans un profond sommeil, elle appela l'esclave phrygienne qui se tenait toujours à portée de sa voix, et la chargea d'aller quérir, par les rues de Corinthe, le plus misérable vagabond qu'elle apercevrait.
Peu de temps après, quelqu'un était introduit dans un salon de l'hétaïre corinthienne. C'était Diogène, que la jeune négresse avait
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trOllVL■ (.ioniiant à ciel ouvert pour fêter sa libération.
Il s'avança tranquillement dans la pièce, posant avec plaisir ses pieds nus sur les tapis babyloniens où s'entrelaçaient des fleurs bizarres et des animaux fantastiques.
Il étendit le grand bâton dont il était muni sur une table d'ivoire, au milieu des coupes et des fragiles amphores; il accrocha sa besace à un trépied de bronze et s'assit nonchalamment dans un grand fauteuil qui avait pour bras deux sphinx.
Il regarda entrer Laïs d'un œil qui ne s'étonnait plus et, sans exiger d'explication, la vengea sommairement.
C'est ainsi que Diogène le Chien fit connaissance de la courtisane Laïs.
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Par un merveilleux concours de circonstances, le Cynique fut bientôt à même d'agir en maître dans cette maison où le hasard l'avait amené.
De fait, Laïs eut un caprice très vif pour lui ; et ce sentiment fit place dans la suite à une solide amitié.
Mais Diogène était un garçon d'une humeur singulière. Sans raisons apparentes, il se lassa de manger le pain d'une prostituée et de finir, en sa compagnie, des nuits commencées par elle avec des gens qu'il méprisait.
« Laïs, dit-il un matin, je vais retourner à Athènes. Il est probable que je n'aurai pas de peine à l'oublier; mais, en ce moment, je me
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rappelle bien toutes les joies que tu m'as fait goûter et je t'en remercie. Je voudrais, en outre, pouvoir te donner de l'argent; mais j'en suis complètement dépourvu. Du moins, je te prie d'accepter ce petit souvenir... »
Et Diogène tendit sa précieuse timbale d'argent à la jeune femme, qui n'avait pas envie de rire ni de pleurer.
Il s'en alla d'un pas égal et rencontra, près de la porte, le beau chien de garde qui lui fit fête.
Profitant de sa distraction, Diogène lui déroba son écuelle et la jeta lestement dans la besace qu'il portait sur le dos.
ClUrPIT%Li SETTIJ-^CIS
Au conimcnccnKiU de Fan 365, Diogùnc était revenu habiter sous les colonnes du temple de Cybèle.
Ayant repris, chez Xéniade et Laïs, l'habitude du luxe et du bien-être, il adopta deux résidences comme le grand roi Darios.
Dès les premières chaleurs, Diogènc partait pour Corinihe, en faisant rouler devant lui sa
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vieille tonne en terre grise qu'il lui suffisait d'inonder d'eau pendant les ardeurs de la température pour y trouver la fraîcheur.
Il retournait passer l'hiver à Athènes, où il garnissait sa demeure avec des chiffons moelleux.
C'est alternativement dans ces villes qu'il instruisait ses disciples : Monime, un ancien domestique ; le riche Cratès; Ménandre, qui admirait Homère; Hégésée de Sinope; l'Jiistoriographe Anaxiniène de Lanipsaque et Philiscos d'Égine.
Le Cynique vieillit peu à peu, au milieu de cet entourage d'hommes modestes et sans préjugés. Sa longue barbe et ses cheveux blanchirent; mais il ne cessa pas d'enseigner ses préceptes favoris :
« Les choses et les personnes devaient être communes; la noblesse et la gloire n'avaient que de vaines apparences.
« Il n'était pas déraisonnable de manger de la chair humaine, ni intéressant de rechercher si L'S dieux existaient ou non.
LE CIIIKN
« Les femmes avaient des formes déshonnêtes ; les orateurs mentaient effrontément.
« Les philosophes Chiens devaient caresser ceux qui leur donnaient quelque chose et aboyer après ceux qui ne leur offraient rien. »
Diogène avait conservé, en outre, des façons particulières de se comporter.
Si on le quittait pendant qu'il parlait encore, il ne laissait pas que d'achever sa phrase.
Lorsqu'il avait envie de rendre publique une pensée, il annonçait une harangue. Souvent les promeneurs continuaient indifféremment leur chemin. Alors Diogène se mettait à. chanter quelque complainte lamentable; et, dès qu'il avait réussi à former un attroupement, il s'en allait en haussant les épaules avec mépris et en disant :
'( Pourtant j'aurais parlé juste et j'ai chanté
fLlUX. ))
Q.uand on lui rapportait que des gens fats et sans intelligence l'avaient plaisanté, il répondait, après réflexion :
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« Je ne m'en tiens pas pour moqué. »
Il déblatérait, d'une voix affaiblie par l'âge, contre les passants, les célibataires, les époux, la fortune, les tireurs d'arc, les fonctions naturelles et le reste,
Il faisait des traits d'esprit :
Voyant, aux thermes, un jeune garçon qui avait la réputation de dérober les vêtements, Diogènc lui demanda s'il était venu pour prendre un bain ou simplement des habits. Quelqu'un l'ayant heurté d'une poutre en lui disant, trop tard selon la coutume : « Prends garde! » il lui donna un coup de son bâton taillé dans un olivier franc, en s'écriant : « Prends garde, toimême. ')
Pour éprouver l'atlection d'un ami, il le pria de porter un demi-fromage à une distance de cinquante pas. L'autre, croyant à une pure plaisanterie, se fâcha furieusement ; et Diogêne lui dit avec mélancolie :
« Un demi-fromage a romipu notre amitié. »
Le Cynique employa de la sorte trente ans
DIOGUNE LE ClIIIiX
de sa vie. Il atteignait sa soisante-dix-septième année, lorsqu'il entra en rapport avec Alexandre de Macédoine.
Alexandre le Grand, ainsi que les autres hommes, était doué de bons et de mauvais penchants.
A la vérité, il tua son compagnon Clitos dans un repas; mais son désespoir fut tel qu'il renonça, pendant quelques jours, à l'ivrognerie.
Assez dédaigneux des usages, il ne commanda pas de crever les yeux de trois mille barbares qui s'étaient livrés à sa merci, après la bataille du Granique.
Lorsqu'il eut fait mutiler et mettre à mort Callisthène, dont la hardiesse était insupportable, il donna les instructions nécessaires pour
qu'on exposât le corps à la curiosité dos gens que ces sortes de spectacles intéressent.
Enfin il perça lui-même d'une sarisse Oxyantc fils d'Aboulitès, parce que c'était un mauvais satrape.
Il importe de connaître CCS particularités d'un cœur magnanime pour trouver vraisemblable l'anecdote qui suit, bien que les circonstances en aient été popularisées.
En l'an 365, les Grecs, assemblés à l'isthme de Corinthe, venaient de confier à Alexandre les fonctions de généralissime.
Le roi de Macédoine étant venu se promener, vers la tombée du jour, dans le Cranion, suivi d'une foule nombreuse, écoutait, avec un sourire d'encouragement, un projet grandiose que lui exposait l'architecte Stasicrate :
« J'ai trouvé, disait avec feu cet artiste, que tu ressemblais au mont Athos. En y retouchant un peu, j'en ferai ta statue inébranlable. Tu poseras les pieds sur le rivage de la mer; tu tiendras, dans la main gauche, une ville de
DIOGLNK LE CniL>
dix mille habitants ; et, sous ton bras droit, une urne penchée versera un fleuve dans la plaine. Tu auras pour chevelure des forêts peignées par les vents...
— Quel est cet homme sordide, interrompit Alexandre, qui ne se lève pas à mon approche?... »
Et il désignait du doigt Diogène, réinstallé de la veille à Corinthe, qui se reposait, dans sa tonne, des fatigues du voyage.
Puis, sans attendre de réponse, le général en chef des Grecs s'avança vers le vieux philosophe qui ouvrit un œil.
« Je suis, dit-il, le grand monarque Alexandre!
— Moi, répliqua l'autre, je suis Diogène le Chien. ><
Alexandre avait entendu parler des singularités de son interlocuteur; il avait même conçu pour lui une certaine sympathie et lui en offrit la preuve.
« Que puis-je faire pour toi ? )> demanda le futur conquérant de l'Asie, avec majesté.
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Le Cynique s'ngitait depuis un instant, dans son tonneau, comme un liomme qui ne se trouve pas bien tel qu'il est place. Quand il fut assez réveillé pour apprécier la cause de son malaise :
« Retire-toi de mon soleil, » répondit-il en montrant l'horizon.
Alexandre, un peu décontenancé d'abord, ne tarda pas à se remettre et à se retirer en déclarant que s'il n'avait pas été Alexandre, il aurait voulu être Diogène.
Au reste, ce propos ne l'engageait pas à grand'chose.
Après cette aventure, le (Cynique vécut encore onze ans.
Mais l'extrême vieillesse lui avait donné une
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humeur sombre et pénible à supporter. Il ne se décidait plus à parler que lorsqu'il était seul. Il restait chez lui durant des journées entières, immobile et couché sur le ventre.
Il mourut à Corinthe, dans le cours de la première année de la 114e Olympiade; et les causes de sa mort sont diversement rapportées.
Les uns prétendent qu'il succomba à un épanchement de bile, causé par un pied de bœuf cru qu'il avait mangé. D'autres soutiennent qu'il termina son existence en retenant son haleine.
On dit encore que, voulant partager un polype à des chiens, il fut tellement mordu par un de ces animaux à un nerf du talon qu'il en rendit l'àme.
Ses disciples étant venus le voir un matin, selon leur coutume, le trouvèrent enveloppé dans son manteau. Après une longue attente, étonnés de la rigidité de son corps, ils découvrirent leur vieux maître; et le trouvant expiré, ils supposèrent que c'était volontairement, par un désir de sortir de h vie.
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Il y eut une dispute entre les disciples pour savoir qui l'ensevelirait; et menu ils en vinrent aux mains, afin de se mettre d'accord.
Enfin Diogène fut enterré près de la porte qui conduisait à l'Isthme.
On mit sur sa tombe un chien en pierre de Paros.
^ Jean Tsichari.
L'ESQ^UIMAU
cn^-î'PiT%E TXt^Min%
û2J/<^r>cjc u DELA du cercle polaire arctique ^jnvV^. et du 70*- degré de latitude, non jy/^TVvT, loin de l'Alaska, sur la mer Gla- -» — ^Sïic>> cialc,se trouve le village d'Irgonok. L'hiver, c'est un groupe d'une quinzaine d'iglous ou maisons de glace en forme de grosses cloches, où l'on pénètre, en se mettant à plat
ventre, par une étroite ouverture pratiquée au ras du sol.
Pendant dix mois de l'année, une couche de neige, épaisse au moins d'un mètre, couvre toute la région. Dès les premiers jours de novembre et jusqu'à la fin d'avril, un sombre crépuscule s'abat sur les blancheurs éblouissantes de la surface terrestre, et les éteint.
Parmi ces mornes espaces, les ours et les loups rôdent silencieusement, sous des aiguilles de glace plantées dans l'atmosplière par la force du froid.
Au mois de mai, le soleil réapparaît pâle et enveloppé de brumes. Puis il arrive de l'horizon, en excitant son incandescence dans sa marche rapide.
En juillet, un été court éclate. Il brise la mer de glace et renverse les icebergs, avec des fracas grandioses. Une flore vivace perce la neige et la colore. C'est un épanouissement des roses saxifrages sur le violet des anémones et la tête d'or des renoncules. Bientôt le dégel forme d'immenses marais autour des saules nains dont
verdissent les rameaux pendants. L'argile brune se couvre de marguerites des prés.
C'est le moment attendu par les habitants d'Irgonok pour planter, sur les éminences du sol ou bien autour des rochers moussus, leurs appareils de petits pieux taillés dans les arbres rabougris de la côte, et sur lesquels ils font reposer les tentes en peaux de bêtes.
Enlin les vents de septembre reviennent sécher le territoire de leur âpre souffle et préparent la place aux grandes neiges.
11 y a quelques années, le prudent Seenteetnar venait d'être élu ordonnateur des chasses et des pèches, juge et médecin d'Irgonok. Il gardait le dépôt des tctes de bois sacrées et pouvait donner aux crânes de loups les vertus protectrices.
lOO L ESQLMMAU
C'était un homme dans la vigueur de l'âge, trapu et redouté, que l'une des deux factions de la tribu reconnaissait pour chef.
Car les soixante-douze habitants d'Irgonok ne s'étaient divisés qu'en deux factions.
LespartisansdeScenteetnars'intitulaicntavcc orgueil Netchewuks, c'est-à-dire « Phoques au nez en vessie ».
L'autre parti avait accepté la qualification de Netchuk (Phoque commun) dont il avait été gratifié.
La dissension remontait à une époque éloignée et avait déjà engendré plusieurs luttes à poings fermés. Elle reposait sur un motif assez futile en apparence, un principe de droit coutumier.
Les Netchuks voulaient que tout morse capturé appartînt à celui qui s'était donné la peine de le harponner, souvent au péril de sa vie. Les Netchewuks, au contraire, prétendaient en attribuer la propriété à celui que favorisaient les hasards de la trouvaille.
Les Netchuks se recrutaient parmi ceux qui,
L ESQUIMAU lOI
n'ayant pas de provisions en réserve, se trouvaient dans la nécessité de se livrer à des chasses perpétuelles, bien qu'elles ne dussent pas souvent leur profiter.
Des qu'un Netchuk avait réuni un certain amoncellement de subsistances, il se faisait admettre parmi les Netchewuks et se contentait de guetter désormais, au bord de la plage, le gibier rabattu que ses anciens alliés étaient réduits à traquer au large.
Cette haine politique était surexcitée par un souvenir vivace.
Une fois, lors des grandes pêches d'été, un vaste kaïak de bois et de côtes de baleine avait gagné la haute mer, sous le commandement d'Okzenekjenwook, inspirateur des Nctchuks. Un deuxième kaïak, dirigé par le prudent Seenteetnar, attendait les résultats de la battue, en longeant le rivage.
Le premier équipage, ayant harponné un morse gigantesque, ne tarda pas à être attaqué à son tour par une troupe de ces braves animaux, ardents à secourir leur compagnon, qui
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réussirent à fracasser la barque sous l'effort de leurs mâchoires.
L'équipage de Sccnteetnar se garda d'intervenir et contempla le désastre avec une impassibilité satisfaite.
C'est ainsi que de petits faits révèlent les génies variés des espèces.
Okzcnekjenwook fut noyé avec tous les siens. Il laissait une femme déjà vieille, Ahlangyali, et un fils, le beau Toogoolor.
Au moment où commence ce récit, par une obscure matinée de mars, le prudent Seenteetnar sortait de son iglou, lorsqu'en se relevant il aperçut la sorcière.
Vêtue d'une robe flottante en peau de renard, les clicvcux épars ainsi que ceux d'un homme,