‹ ThéâtreChapitre 3 sur 14 · liSQU IMA u lo · texte numérisé non relu

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elle jetait des sorts avec ses bras décharnés et nus sur la demeure du chef et sur ses attelages couchés dans la neige.

« AhlangA'ah, que veux-tu ?» demanda Secnteetnar d'une voix rauque.

Sans répondre, la sorcière murmurait une incantation. Elle se mit à psalmodier des paroles qui n'avaient pas de mesure :

« La barque a creusé un large trou dans la mer; et les Xetchuks y sont descendus;

« Ils rament ensemble sous les eaux et tournent avec vitesse ;

« Ils n'ont pas peur des squales et jamais ils ne se fatiguent,

« Parce qu'ils sont morts.

« Ils dérangent les saunions bleus et les cowesilliks, et ceux-ci remontent à la surface où les Netchewuks les capturent ;

« Mais ils tournent toujours en ramant plus vite, sans avoir besoin de nourriture,

« Parce qu'ils sont morts.

« Ils créent les tourbillons en enroulant les eaux de la mer;

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« C'est pour faire sombrer leurs ennemis, les lils de ceux-ci et les fils des fils; ils n'ont pas de pitié,

« Parce qu'ils sont morts.

— J'ordonne que tu te taises, sorcière ! » s'écria Scentcetnar en la menaçant avec un crochet aigu.

Ahlangyah fixa sur lui ses yeux rouges, et elle éclata d'un rire lugubre qui fit aboyer les chiens. Puis elle s'enfuit brusquement, en appelant avec frayeur : « Toogoolor I... Toogoolor!... »

Le prudent Seenteetnar, qui attribuait un mauvais présage à toutes les rencontres, rentra chez lui.

En ce temps-là, le beau Toogoolor devait avoir vingt ans. II n'aurait pu dire lui-même

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son âge d'une manière exacte, d'abord parce que les Irgonokois n'ont pas d'état civil, ensuite parce qu'ils ne savent pas compter au delà de dix, n'ayant imaginé d'autres chiffres que les doigts de leurs mains.

Toogoolor n'était pas un chasseur émérite ni un artisan renommé.

Il apportait bien une réelle conscience à tendre des pièges aux jeunes rennes et aux loutres marines; mais, en cas de déconvenue, loin de se lamenter comme ses concitoyens et de formuler des imprécations contre les ruses de ses adversaires, il s'en émerveillait.

C'est que, par une notion intime et confuse, il était sensible aux manifestations de l'intelligence.

Il s'était efforcé, sans succès du reste, d'améliorer la structure des embarcations.

Il inspirait, en outre, des sarcasmes à ses ennemis pour s'être construit une demeure sur le modèle des iglous des ours, qui lui semblaient plus habilement conçus que ceux des Esquimaux.

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Toogoolor s'entendait surtout à rouler des idées dans sa tête ronde, et à les exprimer en Hiisant des gestes. Il était le seul de sa tribu qui eût des rêves, la nuit.

On pense bien qu'avec cette façon de se comporter, il n'assurait guère ses moyens d'existence; mais il recevait quelques secours des Netchuks qui, depuis la mort de son père Okzenekjenwook, reposaient toutes leurs espérances sur son avenir.

Aux appels désespérés de sa mère, Toogoolor s'était avancé dans la direction indiquée par la voix, à travers la brume.

« Qu'est-il arrivé, femme? demanda-t-il.

— C'est une chose grave, répondit Ahlangyah essoufflée; Seenteetnar a voulu me frapper.

— Bon ! murmura Toogoolor ; je l'enfumerai dans sa retraite, ainsi que son épouse, avec un feu de graisse et de bois vert.

— Bien parlé, Netchuk! » exclama la vieille en montrant ses dents jaunes.

Le beau Toogoolor, après avoir rénéchi, continua :

« J'attendrai, pour suffoquer cette famille, le moment où la petite Ilignik sera sortie. »

La sorcière ne répliqua point. Elle soupçonnait la passion de son fils et n'osait ouvertement la combattre.

Toogoolor et Ilignik s'étaient connus dès leur enfance, et, sans prendre souci de la rivalité de leurs castes, ils avaient continué à se voir en cachette. Ils en étaient venus à concevoir l'un pour l'autre de tendres sentiments.

Quand la température montrait quelque clémence, les jeunes gens se retrouvaient à des rendez-vous discrets et lointains, derrière les vastes icebergs ou sur la pente des glaciers.

C'était pour s'y conter des choses naïves et peu variées.

De peur d'être saisis par le froid, ils s'étaient accoutumés à danser en cidence, sur un rythme qu'ils chantaient. Les mains posées mutuellement sur les épaules, ils se balançaient en sautant de temps à autre, avec de gracieuses pirouettes.

De la sorte, leur amour avait grandi.

En rentrant à plat ventre Jans son igloii, le prudent Seentcctnar proférait des menaces.

Son épouse préparait, pour le prochain repas, un foie de veau marin accommodé avec des feuilles de saule fermentécs. Dans une sorte d'alcôve, assise sur la litière de poils et de varech, la petite Ilignik, avec une aiguille d'ivoire, exécutait un travail de couture, à la lueur de deux lampes d'huile de baleine. Trois enfants nus bataillaient autour d'elle.

« Il faudra, s'écria Seenteetnar, que je fasse respirer de la fumée à cette sorcière! »

Et le chef raconta dans quelle attitude il venait de surprendre Ahiangyah. I! reprit :

« Qui donc me débarrassera de Toogoolor et de sa mère ? »

Ilignik se leva en frissonnant.

« Père, dit-elle doucement, je suis votre esclave soumise. Je ne songe pas à défendre les crimes de la vieille Ahlangyah et vous pouvez la traiter d'une façon sévère. Mais si mes supplications ne vous sont pas indifférentes, vous épargnerez en toute circonstance le beau Toogoolor que j'ai choisi pour mon époux. »

Le prudent Seenteetnar regretta subitement d'avoir fait connaître ses pensées; car il voyait bien que sa fille parlait avec résolution. Il fit un effort pour sourire et, sans répondre, regarda fixement Ilignik.

Celle-ci levait, avec angoisse, ses jolis yeux noirs relevés à la chinoise. Son teint cuivré brillait d'une animation extraordinaire, sous sa chevelure de jais nouée en touffe épaisse. Elle portait des bottes mignonnes de cuir de phoque, des bas en fourrure de renne et une petite culotte en peau d'ours. De sa chemise en peau de renard bleu, serrée à la taille par une la-

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niùrc, tombait une queue souple et b.iitaiit les talons.

Ilignik, ayant mis la main sur son cœur, s'enfonça dans l'ombre de la couche commune et fondit en larmes.

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Aux premiers jours d'avril, plusieurs Européens passèrent en traîneaux à Irgonok. Leur navire hivernait à une grande distance dans l'ouest.

C'étaient des sax-ants taciturnes et résolus qui, depuis plusieurs années, clierchaient une piste. Ils avaient reçu du gouvernement anglais la mission de secourir une expédition précédem-

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ment organisée par le gouvernement russe pour découvrir un détroit qui n'existait pas.

Par cet événement insolite, le village fut mis en émoi.

Les voyageurs, qui avaient le désir de recueillir des renseignements et de se procurer des pièces de conviction, se mirent en mesure d'e.xciter des convoitises. Ils déballèrent des vêtements de laine, des montres avec leurs chaînes à deux sous, des paquets de tabac, quelques fioles d'eau-de-vic.

Autour d'eux, les Esquimaux, sans distinction d'âge, de sexe ni de conviction, se bousculaient pour obtenir une part des libéralités. Ils apportaient, de leur côté, des boutons de manchette, des morceaux de toile fine, des sextants et des couteaux de poche qu'ils avaient acquis par industrie personnelle ou par héritage. C'étaient des objets dérobés dans les cairns où sont ensevelis tant d'explorateurs des régions arctiques.

Aussi les transactions eurent-elles un marché très animé.

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Seul, le beau Toogoolor n'eut rien à proposer en échange, parce qu'il n'avait jamais violé de sépulture.

Il s'approcha néanmoins du groupe formé par les étrangers et les regarda avec avidité.

Ceux-ci, lui voyant les mains vides, crurent qu'il venait mendier et ne lui accordèrent aucune considération.

Après un repos de quelques heures, les Anglais repartirent au galop enragé de leurs chiens.

Pendant une semaine, la petite Ilignik ne reparut point. Toogoolor, l'âme en proie aux plus sombres inquiétudes, parcourut les lieux divers où ils s'étaient jusque-là rencontrés, mais partout ses recherches furent infructueuses.

Il songea bien à pénétrer hardiment dans la

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