‹ ThéâtreChapitre 4 sur 14 · I. r.SQUlMAU · texte numérisé non relu

I. r.SQUlMAU

demeure de son amante ; mnis la réflexion lui fit abandonner le projet d'une tentative qui aurait pu exposer cette dernière au courroux paternel. Il n'osa davantage interroger aucun de ses concitoyens, n cause de leur malveillance instinctive pour toutes les questions de scniinient.

Enfin le huitième jour, sans forces et désespéré, Toogoolor se coucha dans son iglou, avec l'intention de ne plus se relever.

La sorcière Ahlangyah, inspirée par la tendresse maternelle, lui tenait des propos consolants. Elle assurait à Toogoolor qu'Ilignik le méprisait, et que cette fille, rusée comme les loups, lui préférait le robuste Adelekok ou Narleyow qui possédait au delà de dix rennes.

A plusieurs reprises, Toogoolor avait soulevé ses paupières et jeté sur la vieille des regards terribles. Celle-ci avait reculé son escabeau en ricanant, comme c'était son habitude lorsqu'elle avait peur.

Ahlang}-ah, s'étant dirigée vers un gardemanger en cuir, v prit une petite fiole plate qui

contenait de l'eau-de-vie et une assiette de bois couverte de sang gelé. Avec un ton de piièrc, elle murmura :

« Soutiens, mon enfant, les forces de ton corps; bois la liqueur des étrangers. Elle donne le courage et chasse les tourments ; elle est plus chaude que l'haleine des jeunes filles et sèche bien les larmes. »

Au moment où la sorcière achevait cette phrase, un léger grattement fit tourner la tête du Xetchuk vers l'orifice de l'iglou.

Sous la tenture en peau de phoque soulevée avec précaution, la petite Ilignik apparut. Toogoolor se redressa d'un bond et, saisissant à deux bras la jeune fille confuse, couvrit de baisers son visage sans trouver une parole.

Tout à coup il se rappela que sa mère était présente et, se retournant vers cette dernière, il lui dit d'une voix dure :

« Va-t'en ! »

Comme elle ne bougeait point, il fit un pas vers elle. Alors la vieille Ahiangyah s'enfuit au dehors, en poussant des éclats de rire épouvantés.

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Le beau Toogoolor revint vers Iligiiik et, l'ayant assise à ses côtés, se mit à lui adresser des reproches sur sa disparition.

La jeune fille s'excusa dans un court récit :

« Les étrangers venus récemment avaient eu la fantaisie de lui acheter ses guêtres. Certes, pour rejoindre son bien-aimé, elle n'aurait pas craint, jambes nues, de parcourir la neige. Mais sa mère l'avait empêchée de sortir avant qu'elle se fût confectionné des chaussures nouvelles. Le temps est long pour préparer une peau, et les fils en nerf de renne sont faciles à rompre. »

Toogoolor avait écouté en liochant la tête, et sa sérénité était revenue.

« Au moins, fit-il, les étrangers t'ont laissé un généreux cadeau ? »

Ilignik sourit d'un air entendu. Elle fouilla dans la poche de sa culotte, et en tira un jeu de cartes qu'elle étala triomphalement.

Toogoolor eut un cri d'admiration.

Ce n'était pas, du reste, un jeu de cartes grossier comme en livre la régie française.

Au lieu des rois aux visages uniformes, in-

cultes et sans expression; au lieu des reines blafardes, dépourvues de dignité et couronnées sur l'oreille ; au lieu des valets à la physionomie ahurie et ingrate, c'étaient des monarques solennels, couverts de velours et de broderies, armés de glaives, rasés de frais ou relevant en crocs leurs moustaches bleues; c'étaient aussi des dames au teint rose, douées de sourires et de regards variés ; des pages aux cheveux d'or, avec des mines intelligentes, ambitieuses et hardies.

Toogoolor, qui se livrait volontiers aux suppositions, émerveilla de son génie la petite Ilignik.

Il exprima l'avis que ces images d'êtres surnaturels, à deux têtes, représentaient les dieux que les gens du Sud adorent ; et, emporté par sa poésie native, il leur attribua le pouvoir de vaincre la maladie, d'étouffer les remords, de consoler des trahisons et d'apporter la richesse à ceux qui savent se les rendre favorables.

« Quant à l'infortuné que ces dieux ont en haine, reprit-il avec un geste prophétique, ses amis l'abandonnent, son épouse le frappe, sa

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demeure s'(5croulc, ses mains se mettent à trembler et ses yeux se vident... d

Hmue par ce tableau sinistre, !a petite Ilignik appuva son corps à celui de Toogooior et pciiclia sa tête sur la poitrine du jeune homme, dont la voix s'éteignit.

C'était la première fois qu'ils se trouvaient seuls, ensemble, sous un abri sur et protégé du froid. Envahis par des curiosités instinctives, ils subissaient peu à peu l'attraction des sexes.

Sans échanger de paroles, comme de jolis animaux couverts de poils doux et brillants, ils en vinrent aux caresses licencieuses et aux extrémités de la passion.

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EN juillet, une expédition amcricaino parvint un soir à Irgonok. Elle était à la rcclierchc des Anglais venus trois mois auparavant à la découverte des Russes, et dont on était depuis doux années sans nouvelles, à la Société Royale Géographique de Londres.

Cette mission se composait d'un capitaine de baleinier, d'un interprète et de quatre honnncs d'équipage.

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Parmi ces derniers, se distinguait un individu de mœurs irréguiières et du nom de i"raiicl< Outlaw.

Tour à tour pliarmacien, directeur de banque, écuver de cirque, gardien de cimetière, chef de train, somnambule et professeur de maintien, cet homme avait en outre trouvé le temps nécessaire pour faire un séjour d'une durée convenable dans chacune des maisons de force que possèdent les trente-huit Jùats de l'Union.

Un jour de misère noire, àXew-York, lassé par les tracasseries de la police, il s'était adressé à une Société de bienfaisance qui s'occupait des malfaiteurs sans place jusqu'à leur arrestation. Par les soins des Dames patronnesses, il avait été installé comme cuisinier à bord d'un navire en partance pour la mer Glaciale ; et c'est ainsi que sa destinée l'avait conduit à Irgonok.

Avec son esprit actif et fertile en inventions, Outlaw ne pouvait être satisfiiit de pratiquer les accommodements de grossières salaisons, ni de mettre à bouillir des eaux grasses. Aussi

avait-il cherché le moyen de Hiire produire à son voyage des résultats lucratifs.

A peine descendu de son chariot, Franck cliargca l'interprète d'aller quérir le premier magistrat de la tribu. Quelques instants après, le prudent Seenteetnar arrivait, et un long conciliabule s'ensuivit entre les trois hommes qui s'appliquèrent mutuellement à se tromper d'une manière indigne. Ils ne se séparèrent qu'après avoir convenu d'un rendez-vous pour le lendemain, chez le chef.

Les voyageurs se logèrent ainsi qu'il leur fut possible chez les habitants ; et Seenteetnar rentra dans sa demeure, pour y dormir d'un sommeil agité.

Dès le matin, les négociations reprirent et l'accord se fit aux conditions suivantes :

Seenteetnar s'engageait à fournir un Esquimau adulte et bien portant à Franck Outlaw qui l'emmènerait à sa suite.

En retour, ce dernier récompenserait le concours du chef par l'abandon de trois boîtes de conserves, d'une pipe en terre, d'une gourde

d'cau-dc-vie et d'un foulard jaune où se trouvait imprimé le plan do l'exposition de Philadelphie.

L'interprète avait passé sous silence la gourde, qu'il se réservait.

Le prudent Sccntectnar était en proie à une vive perplexité. La pensée lui était bien venue de tirer parti de la circonstance pour se défaire du beau Toogoolor, à d'aussi avantageuses conditions. Mais les usages ne lui permettaient pas d'user de violence envers son rival.

Chez les Esquimaux, le droit à la patrie est sacré.

Ces hommes simples ignorent les pratiques de l'ostracisme et du bannissement; jamais un des leurs n'a été condamné à la transportation dans les pays civilisés.

C'est pourquoi Seenteetnar, après une méditation profonde, résolut de recourir à la ruse et d'exploiter la passion amoureuse du Nctcliuk.

Assisté de ses deux complices, il alla le trouver impudemment.

Très surpris par la visite de son ennemi, Toogoolor entra d'abord dans une colère violente lorsque celui-ci lui en eut expliqué le motif.

Mais le prudent Seenteetnar le calma doucement au moyen de flatteries discrètes et par des allusions au rôle prochain que la destinée politique réservait au jeune homme.

Il lui vanta, malgré son ignorance et avec l'aplomb qui résulte de l'âge, la science mystérieuse des étrangers ; et il ajouta :

« Tu apprendras à leur contact des recettes inconnues, et tu reviendras dans Irgonok avec la puissance et la renommée. »

Toogoolor restait silencieux et grave.

Seenteetnar, encouragé, fit un effort suprême ; il dit:

<' Je connais ton amour pour Uignik; mais

la naissance et des raisons de famille vous séparent à jamais. Pourtant, si tu accomplissais le devoir que je viens de te tracer, j'attendrais ton retour pour la marier et je consentirais à ce qu'elle te choisît pour époux. »

A cette perspective radieuse et lointaine, le petit Esquimau ne put retenir un soupir. Il appuva la paume de ses mains sur ses joues colorées et se laissa choir en gémissant.

Alors Franck Outlaw se prit à l'exhorter avec l'énergie qu'il avait apportée à toutes les entreprises de sa vie. Comme jadis lorsqu'il lançait des affaires véreuses dans le Connecticut, il exposa un boniment superbe et si chaleureux que ses paroles traduites gardaient encore, dans la bouche de l'interprète, une réelle éloquence et une force de persuasion.

Peut-être fit-il pénétrer en cette âme obscurcie par les nuits du pôle, mais avide de connaître et généreuse, une notion vague de l'existence des grandes villes, de la lumière électrique, du système représentatif, des institutions de crédit et de la vaccine.

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On n'aurait pu le savoir.

Toujours est-il que les bourreaux penchés sur leur victime en obtinrent un murmure de soumission.

Pour gage solennel de cette promesse confuse, le prudent Seenteetnar se fit remettre le sac d'amulettes avec les trois pierres plates que Toogoolor portait au cou.

Quand il eut été laissé seul, le Netchuk éclata en sanglots pressés et sonores ; et, dans des bégaiements, il criait :

« O ma petite Ilignik!... »

Le moment du départ arriva bientôt.

C'était un matin, dans le temps du soleil et des fleurs. La maison de glace de Toogoolor achevait de fondre, et bientôt il ne devait plus rester rien de cet asile de tant d'amour.

Lorsque Franck Outlaw vint remettre à Sccntcetnar le prix de ses services, il trouva le chef paisible en compagnie d'Ilignik, dont le visage était inondé de larmes. Toogoolor, qui avait revêtu son plus somptueux costume, la soutenait, prêt à défaillir lui-même.

Franck, dont le génie commercial était toujours en éveil, demanda immédiatement, par gestes, à Seentectnar de lui céder sa fille; et il lui offrit, en échange, la lorgnette de son capitaine que ce brave officier lui avait confiée.

Les yeux du patriarche brillèrent de convoitise à cette proposition magnifique; mais il réfléchit que cette nouvelle combinaison réunirait les deux amants, et, l'aveuglement des passions netchewukes l'emportant sur les conseils de la raison, il fit un signe de refus.

Les adieux de Toogoolor et d'Ilignik s'effectuèrent dans une douleur tragique; mais cependant chacun d'eux gardait au cœur des souvenirs inaltérables et la flamme de l'espérance.

Les attelages de rennes furent dirigés vers la

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