‹ ThéâtreChapitre 5 sur 14 · liSQLMMAL · texte numérisé non relu

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côte, dont ils allaient continuer à parcourir les sinuosités.

Une vieille femme, échevelée, les suivait en riant à. perdre haleine.

Sa poursuite extravagante dura pendant dix heures; puis, exténuée, elle s'arrêta devant un gouffre béant, au milieu des anfractuosités de la glace.

Elle appela par trois fois : « Okzenekjenwook!... » et, après s'être penchée pour entendre une réponse, elle entra satisfaite dans l'éternelle nuit de la mer.

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CII^TITTin ni\AT%lliî\CR

LE Jardin d'Acclimatation est un parc cIl'gant, situé dans le bois de Boulogne, pourvu d'arbres bien taillés, de cours d'eau et de groupes en plâtre.

Sa désignation lui vient sans doute de ce que les Parisiens y mènent leurs petits enflmts pour les acclimater au bruit terrible des concerts en plein vent et aux bousculades de la foule, pendant les grandes chaleurs de l'été.

Dans cet établissement, on apprend à la jeu-

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ncsse Fart de monter le chameau, l'éléphant et l'autruche, comme si cela pouvait servir dans la suite.

Grâce à des efforts constants, on y réussit assez bien l'élevage des espèces répandues dans nos régions : les cerfs, les chiens, les moutons, les paons, les canards, etc.

Par-ci par-là, dans le Jardin, on voit encore ruminer un bison qui a la vie dure, un vieux kanguroo sauter, ou un maigre lama cracher.

L'idée d'exhiber à l'état captif, dans un léger treillage de laiton, le plus indépendant et le plus singulier des mammifères, c'est-à-dire l'homme, devait nécessairement venir à une administration soucieuse de réaliser tous les progrès et d'accroître sa prospérité.

Évidemment, le Comité Zoologique pouvait se contenter d'offrir à la curiosité publique des spécimens d'Auvergnats ou de Tourangeaux qui auraient eu, pour le moins, autant de titres à figurer au Jardin d'Acclimatation que les chèvres de leurs plateaux ou les gallinacés de leurs plaines.

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Si le goût du jour était à tics varictc-s plus rares de l'espèce humaine, il suffirait de promettre aux exposants les deux repas par jour pour faire accourir sur leurs poignets les culsde-jattc de la cour des Miracles, pour attirer les Landais sur leurs échasses, les crétins du Valais et les albinos d'Afrique.

Mais nous vivons à une époque de science pratique et de civilisation raffinée qui comporte d'autres exigences. Cela fut parfaitement reconnu en conseil ; et, après des recherches actives, on aboutit à un de ces résultats qui déconcertent la critique.

Certain barnum américain venait d'acquérir un Esquimau tout harnaché, au prix de mille dollars. La Société française se fit céder, pour un an, le droit d'exhibition, avec faculté de reproduire le sujet par le dessin ou la photographie.

Au printemps de 18**, une nuée d'affiches jaunes, rouges et blanches venaient s'abatlre sur les murs de Paris et de la banlieue.

Elles portaient, au-dessous d'une face d'iiomme

l'esquimau

bestiale, avec des cheveux de noyé, ces simples renseignements :

ESQUIDiC^U

Bientôt la quatrième page des journaux, l'intérieur des omnibus, les kiosques des boulevards et les tables des cafés recevaient la même vignette, composée avec un art exquis pour inspirer le dégoût, l'horreur tt la curiosité.

C'est le dernier dimanche du mois de juin que Toogoolor fit son apparition en public.

On l'avait installé dans le plus beau parc, et il avait la jouissance d'une cabane aussi grande que celle du tapir.

La lourde chaleur du soleil le faisait cruellement souffrir, car il avait dû conserver ses fourrures polaires. Le public, toujours en méfiance, n'aurait pas admis qu'on pût être à la fois Esquimau et vêtu de coutil.

Toogoolor se disposait à s'étendre à l'ombre, sur quelques touffes d'herbes, lorsqu'un gardien l'invita, par signes, à marcher autour de son enceinte près de la haie profonde des spectateurs.

Le début de Toogoolor faisait recette. La multiplicité des réclames avait causé, chez les Parisiens, une préoccupation banale ; et même quelques discussions scientifiques avaient été suscitées de la sorte, entre des gens graves qui échangèrent des mots vifs.

Aussi, une marmaille joyeuse, bruyante et pomponnée se faufilait au premier rang, en écrasant sans retenue les pieds des grandes personnes.

Il y avait là des ménages pauvres et des familles riches, des pensionnats de jeunes Anglaises, des militaires avec leurs gants de coton

blanc, des élèves de Sainte-Barbe, des frères de la Doctrine chrétienne, des paralytiques traînes en voiture, etc.

Ce monde tenait des propos variés, imprévus, naturels ou stupéfiants. Les uns soutenaient que les Esquimaux étaient anthropophages et qu'ils se jetaient sur les voyageurs, comme les ours blancs; d'autres cherchaient des ressemblances entre Toogoolor et les gens qu'ils connaissaient.

On prétendait aussi qu'il ne se laissait approcher que par celui qui lui apportait sa nourriture.

Un de ces farceurs, qui abusent les foules, désignait un marin venu là par hasard, en disant : « Voilà celui qui l'a pris. »

Par-dessus le treillage, un bébé joufflu jetait des morceaux de mie arrachés à son énorme pain de seigle, et ses parents riaient en s'attendrissant. f

Enfin un gamin des faubourgs, au moment où le regard morne de Toogoolor croisa le sien, lui cri.i : « Ça t'épate, mon vieux! »

Oui, cela l'cpatait, effroyablement.

Ainsi, c'était pour exercer cette profession dégradée par la concurrence d'animaux inférieurs, qu'il avait quitté sa patrie et tout ce qu'il aimait!

C'était pour la distraction de ces spectateurs indifférents et impitoyables qu'il s'était confié loyalement à des étrangers sans crédit reconnu dans Irgonok ; qu'avec un héroïsme obscur et digne qu'on le méditât, il avait affronté le mystère des locomotives monstrueuses et du steamer qui disparaît sur les océans mobiles!

Les péripéties de cette triste journée suggérèrent au jeune homme des réflexions qui anéantirent presque en son cœur, déjà épuisé par les angoisses de la solitude morale, les rêves d'amour heureux, de grandeur civique et de retour triomphant.

Heureusement, il se coucha, le soir, avec une insolation dont la fièvre divertit un peu ses noires idées.

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PENDANT trois mois entiers, Toogoolor intéressa de nombreux visiteurs. Il marchait tout le jour, sans même qu'on le lui enjoignît, avec le pas leste et brusque des fauves qui sont tombés dans un piège. En revanche, il prenait peu d'aliments et dépérissait.

Sa raison s'était considérablement all'aiblie; mais on ne pouvait le soupçonner, car per-

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sonne n'était en état de tenir une conversation avec lui.

Toogoolor avait pourtant un ami. .son voisin le plioque.

Quand tout le per.sonneI du Jardin d'Acclimatation le croyait endormi, l'Esquimau sortait par la fenêtre de sa cabane, et, escaladant le treillage, il allait trouver cette bête qui était comme lui un Netchuk, un phoque commun, le dernier partisan qui lui restât !

Couchés tous deux à plat ventre sur un tertre de gazon à côté du bassin, ils s'entendaient.

Toogoolor sifflait tout bas à son camarade les airs du pays natal, et contait ses malheurs dans un style sobre. Il demandait conseil.

Le phoque écoutait sans impatience, les pattes croisées, en regardant au clair de lune son interlocuteur avec de gros yeux attentifs et doux.

De la sorte, les nuits s'écoulaient rapidement. Une fois même, Toogoolor fut surpris par une ronde matinale. C'est qu'il avait voulu terminer

au phoque le récit des canaillcries de Secntectnnr et lui confier les tendresses d'Ilignik.

Il fut, du reste, réintégré dans son enceinte sans avoir à souffrir de brutalités. Les gardiens étaient bienveillants pour ce pensionnaire dépourvu de tout vice, qui ne donnait pas de coups de tête ni de ruades, et ne mordait personne.

Pour fournir un excellent prétexte à la réclame, Toogoolorfut conduit un soir à l'Opéra. Deux cornacs le firent grimper aux troisièmes galeries et s'assirent à ses côtés. On jouait h Prophète.

L'Esquimau n'avait manifesté aucune admiration en présence du grand escalier et de l'éclairage a giorno de la salle. Car ces étages lui paraissaient aussi pénibles que d'autres à gravir, et la lueur du gaz fatiguait douloureusement ses yeux sauvages.

Mais, dès le commencement du spectacle, ses oreilles et ses yeux se tendirent, et il aspira fortement la musique par ses narines dilatées.

Soit qu'il trouvât un sens aux gestes pailié-

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tiques des acteurs, soit qu'il interprétât les sons émis par eux avec des voix chaudes et pénétrantes, Toogoolor comprit que les amours de deux jeunes gens étaient contrariées par le chef d'une tribu. Il se passionna pour leur cause et, faisant un retour sur lui-même, il en vint à pleurer.

Peu à peu, devant ses prunelles obscurcies par les larmes, un mirage s'étendit. Au lieu des héroïnes inconnues Bertha et Fidès, il crut apercevoir distinctement la petite liignik et la vieille Ahlangyah.

Au décor des patineurs, ce tableau d'un paysage neigeux et glacé grandit encore l'hallucination de Toogoolor. Il se leva, en tendant les bras et en balbutiant avec force des paroles émues dans sa langue bizarre.

Ce fut un scandale, et des protestations forcenées s'élevèrent de toutes parts.

En effet, parmi tant de traditions qui vont se perdant, le peuple a encore le culte du silence au théâtre autant que dans la chambre des morts.

Toogoolor, violemment tire par ses deux compagnons, les regarda l'un après l'autre avec stupeur et, revenu à la réalité, se rassit paisiblement.

Les chagrins, la fatigue, le changement de climat et les nuits passées dehors auprès du phoque avaient donné au Netchuk le germe de la phtisie pulmonaire.

Cette grave maladie fit, en automne, des progrès rapides. Cependant Toogoolor, par une notion instinctive du devoir professionnel, ne voulut pas suspendre son service.

On put le voir encore, pendant le mois d'octobre, marcher sans trêve dans son enceinte, sur les feuilles jaunies des arbres dénudés.

Les visiteurs se faisaient plus rares de jour

en jour, et les enfants sages tourmentaient leurs mamans pour des distractions nouvelles.

Toogoolor voyait bien que son modeste rôle touchait à sa fin, et il pensait l'avoir tenu honorablement. Selon l'habitude des poitrinaires, il s'abusait sur sa position et renaissait à l'espérance.

Il bâtissait des plans de retour et ne s'inquiétait pas des obstacles. Parfois il reconquérait tant de confiance en l'avenir, qu'il s'abandonnait à un rire silencieux, entrecoupé par une toux sèche.

Il préparait les explications qu'il aurait à fournir là-bas sur l'emploi de son temps d'absence; et, avec une rouerie naïve, il composait des récits mensongers où il accomplissait de grandes choses.

L'image de la petite Ilignik était toujours présente à son esprit.

Il avait arrêté la liste des cadeaux de noce qu'il lui rapporterait.

C'était de la vaisselle, un bahut, deux chaises de paille, l'éléphant et de la pommade.

Il emmènerait aussi le phoque pour ne point Lùsser de regret derrière lui.

Un matin, ses forces défaillantes ne lui permirent plus de se lever. Toogoolor accepta cette épreuve comme un temps de repos nécessaire, avant son grand voyage.

L'agonie sereine dura quelques jours. A mesure qu'approchait la mort, le jeune homme se fiait davantage à sa destinée.

A l'infirmier qui, sans comprendre, hochait la tête en signe d'approbation, il dépeignait son entrée dans Irgonok en fête. Il entendait des musiques éclatantes au son desquelles dansaient des patineurs netchuks, dans l'illumination d'une aurore boréale.

Enfin, à la tombée de la nuit, il expira en murmurant le nom de sa bien-aimée.

Le lendemain, on enferma soigneusement le beau Toogoolor dans un linceul de grosse toile et on l'ensevelit à proximité d'un lieu consacré.

En le débhabillant, on avait trouvé sur son

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cœur, dans une petite poche de la tunique, des marguerites desséchées dont les queues avaient été faufilées adroitement le long d'une carte à jouer. On se perdit en conjectures sur l'origine de ce féticlie, et la presse en parla.

Quelque temps plus tard, le barnum américain écrivit à la Société d'Acclimatation pour régler la succession, et demander qu'on lui expédiât son Esquimau dès qu'il serait empaillé.

ARGILE DE FEMME

K.1 Charles Le T^an'Y.

ARGILE DE FEMME

^^f i-cy i;s que Villevray a eu hérite de «I ^/C^' ^°" P'""'^*^' '^ '^ donné sa démission P\ Im^VT^ d'inspecteur des Finances. Lors- ^rV.«^^i qu'il a eu hérité de sa mère, il s'est marié avec la jolie Germaine de Courbières, dans un dépit de celle-ci qui avait été à moins de deux doigts d'épouser Saint-Arc. Quand Villevray a été installé en ménage,

ly

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la première année, il a donné à Germaine un petit garçon; la deuxième année, il y a ajouté une petite fille. La troisième année, ce fut une fausse couche. Et, maintenant, il ne saurait plus être, entre eux, question de quoi que ce soit qui pourrait renouveler rien de tout cela.

Une des pensées que Villevray exprime le plus fréquemment, s'il se sent en compagnie d'un véritable ami, est ainsi conçue :

« Ah! mon clier, tu feras bien de ne jamais te marier! »

Sur ces mots, on le dévisage, malgré soi, d'une façon qui doit lui dire, — trop lui dire : « Voyons, conte-moi ça? Je ne crains pas les détails; conte-moi bien comment toute l'affaire t'est arrivée ? » Et l'on remarque comme une énergie dévoyée, dans la réplétion de sa figure poupine, où l'animosité du regard a quelque chose de vaguement sevré.

« Oh! réplique-t-il avec vivacité, la pauvre petite, je ne lui reproche rien, ce n'est pas sa faute; sûrement, c'est elle la plus à plaindre. Et Dieu sait si elle fait preuve de courage, de

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patience, de bonne liumeur!... Mais, tout de même, ce n'est pas de chance pour moi!...

— Quoi donc?

— Eii bien! mon cher, voici plus de deux ans que ma femme passe un total d'environ onze mois et demi sur douze étendue tout du long d'une chaise longue. Elle n'est pas plus tôt rétablie que, crac!... »

Et là-dessus, Villevray vous initie à la mystérieuse infirmité de M^e Villevray, avec les complaisances de langage qu'un vraiment bon garçon a toujours pour les sujets qui l'intéressent exclusivement; mais aussi avec les réticences d'un galant homme parlant d'une maladie de femme, que sa femme a. On ne parvient jamais à tout à fait entendre ce que c'est. Villevray a des chuchotements de seuil de temple. On se représente confusément ; on devine ténébreusement. On courbe le front, incapable de rien répondre; on baisse les paupières dans le respect d'un tabernacle, quand la voix de Villevray s'atténue, s'arrête à certains points, oscille et se détourne de ce qu'il

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