‹ ThéâtreChapitre 8 sur 14 · UNE · texte numérisé non relu

UNE

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cfrss. ^<^vv^ Qui des deux avait, le premier, proféré cette menace? Était-ce Grutch qui s'était ainsi exprimé à l'égard de Bonchon? ou bien Bouchon à l'égard de Grutch ? Le propos, d'ail-

IJB UNE S Ci; NE UE COLLEGK

leurs, fut-il seulement tenu à l'origine p.ncelui-ci ou p.ir celui-là? Quel témoin en auraiton pu citer?...

A coup sur, :iucun des élèves les plus notoirement connus au collège de Boulogne pour ne rêver que plaies et bosses, et toujours rôder à l'affût des querelles qui prenaient l'essor. Aucun. Ni l'intraitable coterie des frères Blélian I , Hléiian II et Bléhan III, de la rue Neuve- Chaussée; ni le gros nègre Jean, d'Haïti, qui gloussait plutôt qu'il ne parlait à travers l'obliquité de ses dents et qui mendiait sans cesse leurs bouts de siiqiic iro:^c cà ses camarades ; ni le fils du médecin de Desvres, qu'on appelait P'tit Roux à cause de ses cheveux ; ni le petit Irlandais O'Skill, à tête de mort, rageur jusqu'à se jeter en des crises d'épilepsie; ni même Lazareff ou plus simplement Azor, le juif polonais de dix-neuf ans, dont le correspondant refusait d'acquitter les frais d'entretien, et que l'administration gardait en gage, bien qu'Azor fumât partout : au dortoir et dans certain endroit de solitude spéciale, et encore en pleine

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étude, une fois, derrière son pupitre levé, à la barbe du père chose, niacliin... Un fichu nom aussi, ce profcsseur-là !

Du moins, l'annonce de ce défi, dont personne ne se prétendait le héraut régulier, se propagea parmi toutes les classes avec une extraordinaire célérité.

Entre les quatre murs des diverses salles où les répliques scolaires avaient seules le droit de retentir à la suite des interrogations des maîtres, la nouvelle toute chaude fit éclore mille chuchotements qui remplacèrent avec une impudence égale le bourdonnement des niouches tuées depuis longtemps par les rigueurs de la saison. Dans les locaux du Moyen Collège, notamment, l'émoi prit une proportion de véritable délire.

Il en résulta, içà et là, plusieurs pensums généraux et des privations de sortie en nombre inaccoutumé.

UNE S ci; NE DE COL LIGE

Ronchon, dont la seixièmc armée était juste révolue, appartenait à une excellente famille de la ville, que le commerce héréditaire des combustibles avait avaricieusement conduite à l'aisance. Lui-même, par un curieux phénomène d'atavisme, présentait en quelque sorte l'aspect d'un sac de charbon, avec ses vêtements de tons si foncés, avec sa crinière noire et ses mains perpétuellement sales, avec sa figure assombrie sous la végétation naissante de poils très bruns et sous l'épaisseur des sourcils qui ombraient ses regards déjà ténébreux. Grâce à une veste trop ancienne, qui sanglait le buste en y multipliant des bosses, et un ample pantalon, prématurément transmis par quelque frère aîné,

UNli SCLNE DU COI.LLGE lOI

la tournure de Bonchon ctait aussi large à la base des pieds qu'au sommet des épaules. Un foulard graisseux et fripé semblait fermer son corps en étranglant l'encolure dépour\'ue de tout linge.

Bonchon était un très bon garçon ; et, d'ailleurs, Grutch, de quelques mois plus jeune, le valait bien sous tous les rapports du caractère.

Celui-ci, originaire de Folkestone, traversait la Manche deux fois par an, depuis sa prime enfance, pour aller embrasser sa mère et rentrer en pension une semaine après. De la meilleure foi du monde, il répondait : « Du diable, si je le sais! » lorsqu'on le questionnait sur la profession des siens. Tantôt il paraissait croire que son père était mort ; et tantôt il exprimait l'espoir d'être autorisé, vers l'époque de sa majorité, à le rejoindre aux Indes.

Grutch, grand et maigre, portait des culottes courtes d'où s'échappaient ses jambes nerveuses dans leurs bas de laine rouge. Il avait un immense col, rabattu et empesé. De cette ouverture jaillissait la tige mince, longue et mobile

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au bout de l.iqucllc son museau de rougeur était monté. Le front de Grutch fuyait et chaque autre partie de son visage se dirigeait en s'amincissant vers l'extrémité de son nez pointu. Sa chevelure fine, frisée, était blonde, oh ! mais blonde ! ... Et la vertu colorante d'un bleu tendre se manifestait dans ses yeux telle qu'elle en irisait l'entière surface. Toutefois, les cils du jeune étranger étaient d'une soie très blanche, et ses paupières avaient cette transparence de peau que possèdent les tout petits cochons.

D'où provenait le différend entre Bonchon et Grutch? Ou plutôt d'où ne serait-il pas provenu?

Grutch était Anglais; cl Bonchon, l'rançais. Le premier était en lettres; et le deuxième, en

sciences. Le sergent à la gymnastique, c'était Gruîch. Mais qui était préposé, par la confiance du Principal, au maniement de la cloche pour carillonner les divers appels? Bonchonl

Evidemment Grutch comptait comme le chef des coureurs aux barres, et constamment Ronchon devenait son prisonnier. Oui ! mais ce dernier jouissait des fonctions honorifiques qui consistent à reporter au net les listes des mises en retenue pour la promenade du jeudi. Et si, par hasard, Bonchon s'avisait d'omettre un nom dans sa copie, on peut hardiment jurer que ce n'était jamais celui de Grutch.

Et puis, quoi? Eh bien, Grutch était Grutch ; et Bonchon, Bonchon. On voit donc bien qu'il fallait que cette affaire fût tirée au clair, pendant une récréation de midi, avant les vacances de Noël.

164 LNE SCÙNr. DE COLLÈGE

... Quand l'heure de se divertir fut arrivée, à la fin de la matinée où la grande nouvelle s'était répandue, aucun des jeux ordinaires ne fut entrepris : ni le cheval-fondu, ni sautemouton, ni foot-ball!...

La foule des élèves observait curieusement les champions. On s'entretenait d'eux, à voix basse, sans les interpeller. Ceux-ci ne parurent point prendre garde à«ces façons. Ils persistèrent à errer négligemment parmi les groupes, engageant la conversation sur des sujets indifférents, comme si de rien n'était.

Et le délai de repos s'acheva ainsi, dans un désappointement universel, sans le moindre incident.

... A midi, le lendemain, l'anxiété du public

se traduisit par le même désœuvrement symptomatique. Et l'attitude respective des personnalités en cause ne se modifia pas davantage.

Cette situation pouvait-elle durer? Non!

Alors le remède indiqué était d'avertir charitablement les intéressés. Bon ! O'Skill se chargea d'agir avec énergie à l'égard du représentant de l'île-sœur; et les trois frères Bléhan furent délégués auprès de leur concitoyen boulonnais, pour lui déclarer ce qu'on attendait de lui.

Dans le premier tête-à-tête aussi bien que dans le second rassemblement, on débattit longtemps avec l'éloquence des mots et celle des gestes. La discussion ne se termina, de part et d'autre, que sur les réclamations prématurées et fébriles des spectateurs. Dès qu'ils revinrent en arrière, Bléhan II et Bléhan III furent très entourés. Pour O'Skill et Bléhan I , retirés ensemble intraitablement à l'écart, ils se communiquaient des appréciations cordiales mais sérieuses, à en juger par leurs mines.

Sur ces entrefaites, Bonchon et Grutch avaient commencé à se promener, en sens inverse, sui-

l66 UNE SCÈNE DE COLLÈGE

vant toute l'étendue de la cour. Contemplant avec fixité leur ligne de bitume parallèle, ils ne distribuaient aucun regard ni entre eux ni de quelque côté que ce fût. Bonclion allait, les mains plaquées sur les poches de ses chausses comme s'il eût craint de laisser fuir par ces fentes un des morceaux de charbon dont il semblait bâti. De temps en temps, Grutch s'occupait très gravement à parcourir une série d'espaces à pieds joints, par des bonds saccadés de kanguroo, en remuant sa tête minuscule qui reniflait la brise...

Ah çà ! dans un pareil moment, à quoi songeaient donc Bonchon et Grutch?... Si, du moins, ils eussent échangé quelques invectives ou contracté leurs traits par une expression d'hostilité mutuelle, la galerie eût peut-être prouvé plus indulgemment sa patience... Mais nul signe précurseur de bonnes dispositions, ni chez Grutch ni chez Bonchon ! Sans le moins du monde réussir à les échauffer, les ardents rayons de quatre-vingt-six paires de prunelles converceaient vers eux!...

A la longue, des attroupements, dont quelque énergumcne était le centre, se formèrent aux quatre coins de la cour. Les plus surexcités étaient Azor et Jean. Pour écouter tour à tour ces brillants péroreurs, les petils franchissaient la distance dans un galop diagonal. Le Haïtien avait mis à nu son bras noir pour y indiquer la place où l'avait mordu jadis un chien de Port-au-Prince « g'and comme un lion » ; et afm de mieux faire comprendre comment il avait terrassé ce fauve domestique, Jean se démenait dans une espèce de bamboula dont l'énergie stupéfiait son entourage. De son côté, le Polonais décrivait l'héroïque contenance qu'un de ses oncles avait su opposer aux violences d'un seigneur lithuanien; et il faisait le simulacre de se décocher à lui-même cent coups de poing dans la face sans y laisser tressaillir un muscle ni même cligner.

... Tout à coup, le Principal apparut sur le perron de son cabinet ; et, par des gestes sévères et démonstratifs, il rappela à la réalité lionchon qui se précipita sur la corde de la

100 UNI- S Ci; NE vu COI.LhGE

cloche, en s'efforçant de racheter son inexactitude par sa vigueur.

Cette fois, tout le personnel des élèves niurnuirait en réintv'irrant les salles de travail...

... Et cette inaction décevante continua pendant prés d'une semaine.

A midi, s'interdire les jeux quotidiens, séjourner dans l'atmosphère gelée, sans autre mouvement que celui de battre la semelle, vous l'avouerez, c'était intolérable.

Les moyens suprêmes furent résolus.

Au nom de l'honneur national, les Boulonnais conjurèrent Ronchon de se décider, P'tit Roux alla même jusqu'à offrir sa suppléance pour la lice. Mais, s'apercevant que sa propo-

sition était scrieusement examinée par quelquesuns, il ajouta :

« Bien sûr, si je n'avais pas cette sacrée écharde au doigt du milieu!... »

Sous l'enseigne adverse, les neuf pensionnaires anglais relancèrent Grutch, par l'organe du grêle O'Skill, qui s'évertua à rendre engageant l'aspect rigide de son teint d'ivoire.

Azor et Jean profitèrent de ce que leur naissance exotique les dégageait des réserves du patriotisme, en adoptant l'excellente voie des injures. Ils glissèrent successivement dans l'oreille de Bonchon et de Grutch, que l'un était lâche comme tous les Français et l'autre comme tous les Anglais.

Ce dernierprocédé réussit. Bonchon et Grutch répétèrent, presque simultanément, la phrase populaire dans le collège :

« Soit! Le compte sera liquidé avant les congés de Noël!... »

Au reste, c'était peut-être la première fois qu'ils la prononçaient. Quoi qu'il en soit, le soupir de soulagement fut général.

uni; s c li S' i;

« Mais quand ça?... Il n'y a plus que trois jours!...

— Hh bien, demain!...

— Pourquoi pas aujourd'hui:... »

Sans accord préalable, instinctivcmcnt.Grutch riposta : « No ! » et Bonchon fit : « Non ! »

« Allons, pour demain ! » concédèrent Azor, Jean, P'tit Roux, O'Skill, les frères Blchan et leurs soixante-dix-neuf collègues des Grande et Moyenne Cours réunies.

Mais, comme par un fait exprès, le lendemain, à midi, le terrain du combat était tellement couvert de neige, qu'on interdit aux élèves de sortir. Des clameurs indignées ébranlèrent les cloisons des études. On renversait les bancs. Les parquets tremblaient sous la houle des piétinements.

Le nègre Jean, dont le dos frileux se dressait contre le poêle, conseilla de disposer un emplacement convenable au milieu de la pièce. Le juif Azor, dont le balai s'était si souvent escrimé à Wilna devant le seuil du cabaret de son oncle, se faisait fort de déblayer, dehors, un champ clos, en cinq minutes...

« Bonchon et Grutch, insinuait-il, s'y rendront seuls ; et nous pourrons tous regarder à travers les vitres, en nous alignant par rangs de taille... »

Les pions eux-mêmes, mis au courant de la question, sans opiner précisément, hochaient la tête avec bienveillance, lorsqu'on affirmait qu'il valait mieux en finir tout de suite une bonne fois.

Mais la discussion entre ces systèmes contraires, discussion maladroite s'il en fut, épuisa le laps de temps du loisir.

... Enfin, Dieu merci! vingt-quatre heures plus tard le dénouement de l'affixire devait arriver !

Les assistants forment une double haie. A chaque bout de l'allée ainsi tracée, chaque adversaire, après l'invitation de ses tenanciers, s'avance, derrière le rempart de ses bras, à la rencontre de l'autre. C'est la volonté de l'orgueil qui manifestement les dirige, malgré la voix de la nature.

Les bas rouges de Grutch s'agitent en de raides

17^ L'NE SCLNE DU COLI.LGE

cnjambccs. Ronchon se rapproche plus lentement du but; et, tandis qu'il se dandine d'un soulier sur l'autre, son impulsion ressemble à celle dont un sac debout et lourd serait nui par un homme de peine.

Bientôt ils se trouvent face à (ace, muet*^, effarés comme s'ils cherchaient en vain à comprendre quelque chose de terrible. Un silence mortel règne autour d'eu.x.

Soudain Bonchon recule d'un pas, Grutch avance d'autant. Bonchon met en mouvement ses bras comme s'il dévidait un échevcau. A son tour, Grutch recule, et Bonchon avance. Lestement Grutch lui darde un talon, puis l'autre, puis l'un, puis l'autre, sur les orteils, et encore, encore, encore!... Bonchon, qui bat en retraite du plus vite que lui permet sa corpulence, commet la faute d'égarer son attention sur la région attaquée. A cette seconde, Grutch l'appréhende de la main gauche par le gilet, et lui imprime en longueur sur le nez quatre phalanges d'une main droite qui sont dures comme des crans de fer.

« Hourra! Hip, hip, hourra! » entonnent O'Skill et plusieurs voix joyeuses.

Cet enthousiasme grise le jeune Anglais. Sous le choc, Bonchon a été ébranlé. Tout étourdi, il éternue; son front dodeline, ses narines saignent. Son ennemi, qui a hâte d'en terminer, se rue, le buste ployé, la pointe du crâne en avant...

« Gare, Bonchon! « a clamé P'tit Roux.

A l'instant où Grutch va l'aborder, Bonchon pivote en faisant un collet de l'ouverture d'un de ses coudes, qu'il referme aussitôt que le gibier s'est pris, aveuglément, dans le piège... Les jambes et les bras de Grutch sillonnent épcrdumcnt le vide derrière Bonchon qui serre, qui serre, qui serre...

Oh! les yeux de Grutch, alors! Leur désespoir jette un éclair bleu, vite éteint par deux larmes; ses paupières roses se convulsent; et il pousse un cri si inhumain et si perçant, qu'on jurerait entendre un petit goret imprudemment engagé entre les barreaux d'une palissade.

Mais voih'i que le bras libre de Bonchon se

met à tourner comme une aile de moulin sous la tempête subite, et qu'à chaque tour son poing s'accroche dans une saillie ou un creux de la figure de Grutch.

Des bravos assourdissants éclatent :

« Hardi, Bonchon! Hardi, Bonchon!»

Le nègre Jean écume, et de ses lèvres blanches s'échappe un gloussement dont les loups auraient peur. Azor trépigne, en suggérant a\'i:c insistance :

« Attention au Principal!... »

Des interpellations ironiques se détournent jusque vers la petite phalange anglaise oij O'Skill et ses compatriotes, très loyalement d'ailleurs, marmottent :

«Well! Ail right! Go on!... .)

Et, à des intervalles très courts, apparaît audessus de l'assistance, comme une balle élastique, la frimousse ronde de Bléhan III qui, trop petit pour rien voir du second plan, saute sur place. Et sa bouche, sa mignonne bouche de premier communiant, vocifère plus haut que toutes :

UNE SCLNE DU COLLÙGE I75

« HnrJi, Bonchon! Hardi, Bouchon!... »

... Combien de minutes se sont écoulées?... Grutch est enfin lâché. Il trébuche, si penché vers la terre que tout le monde tressaille quand, par un soubresaut d'une prodigieuse détente, il se redresse pour se rabattre à la renverse.

Les surveillants, assistés d'Azor et d'O'Skill, transportent dans la loge du concierge, qui se récrie, la victime inanimée.

Déjà Bonchon, sans mot dire, les manches retroussées, se rince le visage à la fontaine. Entre ses semelles, un ruisseau court sanguinolent...

Bléhan I , Bléhan 1 1 , Bléhan III, P'tit Roux, l'assaillent de demandes :

« Ça te cuit-il fort, Bonchon? — Bonchon, que ta flanelle est tachée ! — Tu perds ta cravate!... Tiens, là, Bonchon, tous tes boutons qui déboulinent!...

— C'est surtout la pointe des pieds, » grommelle seulement le vainqueur.

... Un quart d'heure plus tard, Grutch réapparaît, fort congestionné, en tête du cortège

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qui Fa emporte. Sa ciéniarchc est mal assurée. Néanmoins, il se dirige droit vers Bonchon qui, inquiet, se rétablit sur la défensive. Mais Grutch tend aussitôt une main cordiale, dans laquelle Bonchon s'empresse d'apposer ses doigts humides et froids... Ensuite, Bonchon ouvre de nouveau la boucle de son coude gauche et il y insère le poignet de Grutch, dans la place même de l'étau qui venait de servir au vaillant martelage.

Puis ce singulier attelage se met en branle. L'un sautillant comme un kanguroo blessé; l'autre oscillant, dégrafé, et semant le sol de petits lambeaux de drap, comme perd ses substances un sac crevé qu'on déplace...

Et tous les deux, érigeant leurs faces tuméfiées, très fiers, très amis, ils parcourent vingtcinq fois le circuit de la cour, bras dessus bras dessous, salués au passage par cet incessant tonnerre d'applaudissements dont leur lutte a d'abord déchahié l'orage.

KRAB

A Léon TDaildcl.

KR AB

L ne sV-tait rendu sympathique à personne, durant le temps qu'on l'avait employé aux grands magasins des Nouveautés Parisiennes.

Ses fonctions l'avaient attaché au rayon des Fourrures, dans lequel pourtant tout le personnel faisait bon ménage. Mais Krab avait une de ces natures que chacun sent être différentes

de la sienne. Et, chez lui, cette différence s'accusait, en outre, par un témoignage matériel : il avait une jambe de bois. Et puis, il était si velu, que ses collègues éprouvaient envers lui le recul instinctif de le laisser appartenir au groupe étranger et hirsuteux des peaux de bêtes dont les comptoirs étaient entourés, plutôt qu'à l'harmonie de leur société.

Le jour où son compte lui fut réglé, il eut, pour dernier office, d'aller effectuer la livraison d'un tas d'astrakan ; et, après son départ, Mi'e Lucie dit à M"e Irminc :

« C'est embêtant : nous ne saurons jamais si c'était Krab ou son ballot qui avait décidément cette odeur-là ! »

M. Biaise exprima le vœu que la Direction n'imposât plus d'estropié au Rayon, ni surtout d'invalide à jambe de bois, dont l'accessoire dur, taillé en pointe et inconscient, est la plus redoutable menace à laquelle puissent être exposés les orteils à proximité.

«Tclquejesuis, ajouta simplement M. Biaise, je ne vivais plus, dès que Krab m'approchait.

— Eh bien ! et moi ! et moi ! » fit-on en chœur.

Pendant un moment, ce fut à qui ferait reconnaître à SCS bouts de pieds la qualité d'être le plus sensibles.

Seul, Malblond, le chef du Rayon, se tenait en dehors de ce concert de congratulations intimes. Personnage de caractère oisif et de façons occupées, son plus récent travail avait été d'obtenir le renvoi de Krab. Et déjà ce résultat lui inspirait presque du regret. Maintenant il devinait confusément que Krab allait lui manquer, que l'absence de Krab allait lui nuire. Krab avait fourni jusqu'alors à Malblond le bien-être de pouvoir croiser son regard avec quelqu'un que l'on sait plus antipathique que soi. En somme.

depuis plusieurs mois, Krab avait magistralement tenu l'emploi de «bête noire ». Abominée mais chère bête noire, partout nécessaire, et tutélaire d'autrui ! Et à qui donc ce rôle allait-il désormais être dévolu par l'assentiment des commis? Pas à M. Biaise, à coup sûr, qui était doux et timide, comme un homme toujours en crainte pour les extrémités inférieures de son être... Pas à M. Vincent qui, sans un souci au monde, était le boute-cn-train, le boute-joie, le boute-tout du Rayon... Pas à la petite Julienne qui, toute rousse, toute rose, avait aussi tout son honneur; ni à M"e Lucie, de l'honneur de qui personne ne disait rien de bon ou de mauvais; ni à la grande Irminc qui passait, aux magasins des Nouveautés Parisiennes, pour y avoir établi le record du nombre de gentillesses que l'on pouvait avoir, avec tous les camarades, sans en laisser résulter d'enfant.

Alors, quoi? songeait Malblond... A qui incombait-il, au rayon des Fourrures, d'être dans la peau de celui qui allait devenir la bête noire ? A qui, sinon à lui, qu'il sentait bien assurément

valoir le mieux de tous, mais, hélas! être le plus payé, le plus enviable... le Chef!

Reprendre Krab, c'eût été une idée insensée, impossible. Découvrir un autre Krab, ça ne se découvre pas tous les jours... Mais faire que Krab, parti, restât longtemps, toujours peutêtre, dans la pensée de tous, à l'état de hantise perpétuelle, qui ne laissât point place à d'autre animosité, à nulle conspiration, à aucune ligue n'ayant pas pour but exclusif l'hostilité et la politique contre Krab!... Hé! hé!... Tiens! tiens!... Pourquoi pas?

En même temps que ce rêve se déroulait dans l'esprit désœuvré du chef Malblond, les coins de sa bouche dessinaient peu à peu un de ces sourires qui, appliqués aux circonstances des petites diplomaties bourgeoises, ont reçu fort excellemment le qualificatif de « méfie-toi, Félix ...

Ht le soir de ce jour-là, en regagnant son domicile. Malblond fit emplette, chez un papetier des Batignolles, de plusieurs cahiers de papier épistolaire, timbré de l'initiale K. Sur une moitié

de son achat, ce chiffre était cnguirlandédc (leurs, comme il sied pour écrire à des dam.cs. Sur l;i seconde série des cahiers, le K avait un képi et posait virilement ses jambi^ges au sommet d'un tas de boulets.

Au commencement dv la semaine suivante, tandis que M. Vincent, en sa qualité de boutetoujours, boutait des étiquettes sur l'étalage d'un comptoir, une lettre lui arriva par la poste. Il la décacheta, en sifflotant quelque boute-selle. Dès les premiers mots de sa lecture, il devint blême. Quand il l'eut finie, il était vert.

Malblond, qui l'avait guetté du coin de l'œil, lui demanda ce qu'il avait.

« Rien! » murmura M. Vincent.

Le message était ainsi conçu, dans une écriture renversée en arrière, grossière et brutale

comme si elle eût été tracée avec la main gauche ou même par une jambe de bois :

« Monsieur Vincent,

« Je me suis toujours soutenu que vous aviez du cœur. C'est dans cette considération que je n'aurais jamais voulu observer, à personne du Rayon, si, par des occasions, vous auriez fait l'erreur d'emporter un tour-de-cou, ou tout autre, en chat de Russie, pour votre bonne amie, que Dieu préserve, ou qui que ce soit. Voilà comment je me permets l'honneur de m'adresser vers vous, dans une époque difficile, rapport à mon loyer. Autant et plus que vous pourrez m'assister, ça ne sera jamais trop. Je vous rencontrerai, pour votre charitable réponse, chez votre traiteur, à l'heure d'aujourd'hui, qui vous fera plaisir, de votre déjeuner. « Bien serviteur.

Dans ces conditions, à midi, M. Vincent prit un ciicmin dont il n'avait point l'habitude, pour

aller se restaurer ailleurs qu'à l'endroit de sa pension quotidienne. Il n'eut, d'ailleurs, pas de peine à trouver une crémerie où aucun voisin ne parut le soupçonner d'avoir du cœur, pendant l'heure, qui cette fois-là ne lui faisait pas tant que ça plaisir, de son déjeuner.

Le lendemain, ce fut au tour de la grande Irmine de recevoir la lettre suivante. Et, selon l'expression dont elle se servit plus tard, cela lui fit « comme un coup dans l'estomac, qui lui aurait cassé les bras et les jambes ».

« Mademoiselle Irmine,

« Quand j'étais dans le respect d'être employé au même Rayon que vous, je n'aurais pas eu la culpabilité de vous soumettre les paroles du

sentiment dont Je me ressentais pour votre beauté. A présent que je suis mon maître, je viens vous questionner si c'est que je vous serais tellement haïssable que vous ne voudriez pas faire, pour moi, seulement le quart de ce que votre amabilité a fait plus de dix fois pour chaque camarade-homme des Grands Magasins ? Ce n'est pas que je sois un malheureux mutilé, qui puisse faire reculer une brave fille comme vous êtes. Je puis dire bien haut, mademoiselle Irmine, que mon opération a été d'honneur, comme il n'y a déjà pas tant d'opérations qui le soient, sans que je veuille vous souffler un sous-entendu qui serait pour manquer à la considération que vous auriez instituée, plus ou moins, à la sage-femme de madame votre famille, ou tout autre. Je me ferai le devoir le plus flatteur d'aller vous attendre, ce soir, à la sortie des Grands Magasins, pour votre charitable réponse, dont je ne tiens pas en place.

« Bien serviteur.

Une jonchée de « nc-m'oublicz-pas », en tête du papier, fleurissait l'initiale d'attestation, le K de Krab, dans sa forme majuscule, résolue et presque impudente.

Aussi, vers la fin de cette après-midi-Là, avant riieure du départ réglementaire, la grande Irniine s'arrangea-t-elle auprès de Malblond pour obtenir, sous un prétexte, de se retirer à temps, de se dérober à l'ovation que Krab devait lui préparer.

Ex, de jour en jour, de semaine en semaine, la correspondance insidieuse, signée du bien serviteur Krab, continua d'être dardée sur les fonctionnaires du rayon des Fourrures.

Tantôt c'était M. Biaise, à qui le courrier Krab demandait un secours pour réparer un

accident survenu à la jambe de bois. Et le destinataire en éprouvait aussitôt dans ses doigts de pied un fourmillement d'angoisse, qui s'aggravait de ce que la requête de Krab commandât, d'un ton martial, avec son képi sur le K.

Tantôt c'était à M"e Lucie, ou à l'honnête petite Julienne, que Krab promettait censément sa visite, à leur domicile, chez leurs parents. Et dans quel aspect, grand Dieu! sous quelle mise !

« C'est le cas de dire, soulignait-il en postscriptum, que je n'ai même pas de culotte pour m'asseoir dedans... »

Du matin au soir, les conciliabules sur l'affaire Krab étaient désormais en permanence dans le Rayon. Et le chef Malblond, qui les constatait de loin, ne semblait jamais avoir l'inquiétude d'être visé par ces propos d'allure si vive, qui pourtant se taisaient à son approche.

Toutes les victimes des tentatives de Krab étaient maintenant en confidences réciproques et ne se dissimulaient plus rien, les unes aux autres, des textes qui leur étaient adressés : ni les

IÇO

allusions blessantes, ni les détails attentatoires, ni aucune chose infâme ou ridicule à montrer. On se sentait comme dans une infirmerie, un

hôpital, où ciincun souffrait de la même épidémie, rêvait de guérison commune, étalait son mal sans pudeur, sans fierté, sans démarcation entre les sexes...

Mais voilà qu'un beau jour, Malblond luimême reçut une lettre, dont il reconnut immédiatement l'écriture pour avoir, bien indubitablement, l'authenticité d'origine.

« C'est vous qui m'avez fait congédier, disaitelle en substance. Si vous ne venez pas à mon aide, il y aura un malheur. — Krab. »

Le chef de Rayon faillit avoir un coup de

sang, dans sa stupeur, dans sa frayeur, et peutêtre aussi dans une superstition. Il s'aboucha aussitôt avec le comité de résistance à Krab. Le fait de s'être attaqué, en dernier ressort, à la personnalité la plus haute du Rayon, donna soudain à Krab des proportions légendaires. Il apparut à tous comme une sorte de serpent de mer, comme un de ces oiseaux rock de Sindbad le Marin... Krab, Krab, Krab, niornc Krab!... Et le pire, c'est que nul au monde, jamais, ne parvenait à l'apercevoir!... Sur le pas de la porte des Grands Magasins, ceux des Fourrures ne risquaient tout d'abord que la tête, ainsi qu'aux temps d'émeute, lorsque l'on s'attend toujours à ce qu'une mitraille balaye la rue. Malblond ne s'aventurait plus au dcliors qu'avec un revolver; et, chez soi, chacun, dans les anxiétés nocturnes, entendait un bruit de Krab dans son mur.

Enfin, un fait divers de journal publia que l'on venait de repêcher dans la Seine et de porter à la Morgue un individu poilu comme l'hommechien, muni d'une jambe de bois, et paraissant avoir séjourné un certain temps sous l'eau.

Ce fut Malblond qui voulut s'exposer le premier à la découverte, dans un mouvement de chef, de capitaine de Rayon.

Oui, c'était bien le fameux Krab, Krab luimême, Krab, en un mot. Il était là, rigide dans la salle de glace, mystérieux, plus Krab que jamais. Il avait tenu parole à sa dernière lettre : il avait effectué le malheur promis.

Malblond rapporta éperdument la nouvelle. Et, deux par deux, le personnel du rayon des Fourrures prit successivement l'omnibus pour

aller contempler, à travers la vitre épaisse, Krab vaincu, Krab puni, Krab captif de la mort.

« Il a encore l'air d'attendre une réponse, » remarqua la jeune Julienne.

Sans doute la réponse charitable à ce que c'est que la vie.

Mais ni M. Malblond, ni M. Vincent, ni M. Biaise, ni la grande Irmine, ni M"e Lucie, ni la petite vierge des Fourrures, n'accomplit les formalités de reconnaissance du corps, comme par une vague terreur de se signaler individuellement à l'envie, qui peut-être aurait pu renaître en Krab, de jeter de nouvelles missives dans les boîtes postales de l'Au-Delà.

LA

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