SCÈNE III
Une chambre.
Entrent FABIO et LAURA.
FAEIO.
Qu'as-tu donc, ma chère fille?... Depuis quelques jours tu ne fais que soupirer et pleurer. D'où te vient ce chagrin?
LAURA
Je l'ignore, seigneur. — - Si je connaissais la cause de mon mal, il me serait plus facile d'y remédier; mais j'en vois les eifets, sans en connaître la cause... C'est une sorte de mélancolie qui m'est venue» je crois, sans sujet, sans motif.
FABIO
Je ne sais que te dire, mon enfant. Soigne-toi, prends garde...
Je suis obligé de sortir un moment, et je te quitte à regret... Allons, ae sois pas si triste; autrement j'en mourrai.
Il sort.
LAURA
O ciel! je ne la connais que trop la cause de mon mal : — la jalousie !... C'est elle qui a ainsi attristé ma vie, c'est elle qui m'enlève le repos et le sommeil, elle qui me déchire et me tourmente !... Oh! si j'avais pu prévoir auparavant quelle était son inconstance, comme j'aurais repoussé ses hommages au lieu de lui donner une aussi haute place dans mon cœur!... Mais, hélas! je ne savais rien alors des choses d'amour; je ne savais pas qu'un amant qu'on favorise est un amant qui vous oublie.. . Maintenant il en aime une autre, et moi — je meurs!
Entre CELIA; elle quitte sa mante.
CELIA
LAURA
CELTA.
LAURA
«SSLÏA. LAI'© A.
CELLV.
Madame'.
Qu'y a-t-il, Celia?
Vivez, madame, vivez.
Que je vive, Celia?
Je l'ai vu.
Qui? don Félix?
Oui, madame, lui-même.
LAURA
Que tu es folle!... Pourquoi cela?
CELIA
Parce que nous en étions convenues ensemble,— que je le verrais.
LAURA
Et qu'a-t-il dit?
CELIA
Vraiment, madame, sans me flatter, je me suis acquittée de mon rôle à merveille. — Écoutez-moi avec toute votre attention. — Mais ie n'ai pas besoin de vous le recommander. — Je suis entrée chez lui et lui ai dit que, passant par hasard dans la rue, je n'avais pas voulu passer si près de lui sans le voir. — Alors avec un soupir qui aurait attendri un cœur de bronze, ému et troublé, il s'est informé de vous bien dévotement. Moi, j'ai parlé de votre colère contre lui, en ajoutant que, si vous appreniez queje fusse allé le voir, vous me tueriez. Sur ce il s'est plaint de votre sévérité inflexible. Moi, comme si ceia fût venu de moi seule, je lui ai demandé pourquoi il ne ve-
nait pas essayer de vous apaiser. 11 m'a répondu qu'il n'osait pas, que vous refusiez de l'entendre. Moi, je lui ai répliqué qu'il n'avait qu'à venir, et que je l'introduirais auprès de vous à mes risques et périls, sous la condition toutefois qu'il ne dirait jamais que je lui eusse rendu ce service. Il m'a promis le secret, le plus profond secret; je l'ai emmené avec moi, et il est là qui attend, en face de la porte, le signal. Puisque le seigneur votre père est parti, je l'appelle.
LAURA
Que tu es folle, Celia!
Celia sort.
LAURA
Après tout, je suis curieuse de voir de quelle manière il s'excusera. La femme qui se montre le plus irritée est, dans le fond du cœur, toujours disposée au pardon. Et si don Félix ne m'abuse pas comme je veux, je l'aiderai moi-même à m'abuser.
Entrent DON FÉLIX et CELIA
celia, bas, à don Félix.
Le seigneur Fabio, mon maître, est sorti. — C'est le meilleur moment pour parler à ma maîtresse.
don Félix, de même.
Je te dois la vie et le bonheur.
celia, de même.
II ne faut pas que vous ayez l'air d'avoir été introduit ici par moi. Au contraire, il faut que vous paraissiez être entré malgré moi. {Haut.) Qu'est ceci, seigneur don Félix?... Quoi! malgré mes instances et mes prières...
DON FÉLIX
Modère-toi, Celia.
CELIA
Vous n'avez pas craint de pénétrer...
De grâce, Celia !
CELIA
Jusqu'ici. — Oh! quelle audace !
LAURA
D'où vient donc tout ce bruit?
celia.
Ce bruit, madame, vient de ce que le seigneur don Félix a pénétre jusqu'ici sans considérer que si par hasard le seigneur !' i!»¡ «entrait...
laura, à don Félix.
Quoi! c'est vous?
BJN FÉLIX.
Oui, madame.
LAURA
\oilà, seigneur cavalier, une audace étonnante. Comment! vous
osez entrer de la sorte dans ma maison, dans mon appartement?
DON FÉLIX
Hélas ! madame, celui qui désire mourir ne craint plus rien. Et si ma mort pouvait me venger de vos mépris, je voudrais mourir à vos yeux pour être heureux du moins par ma mort.
LAURA
Que vous plaît-il?
La faute en est à toi.
A moi, madame?
Si tu avais fermé la porte.
Je l'ai fermée, madame.
CELIA
LAURA
CELIA
LAURA
CELIA
DON FELIX
Oui, madame, ce n'est point Celia que vous devez quereller; ellï n'a aucun reproche à se faire; elle ne m'a point aidé à vous voir. C'est moi seul qui suis coupable, ainsi c'est moi seul que vous devez punir... Mais non; vous la grondez parce que vous êtes injuste par goût et par habitude, et que vous ne tenez pas à être plus équitable envers elle qu'envers moi.
LAURA
En effet, vous avez raison; je suis naturellement et par plaisir d'une injustice sans égale. Car vous n'avez pas écrit à Nice, n'est-ce pas? car vous n'avez pas été chez elle, n'esU-ce pas encore? car elle, de son côté, elle n'a pas été chez vous, n'est-il pas vrai? — Oh! oui, je suis la plus injuste des femmes, et vous, le plus innocent des hommes!... Oui, je suis inconstante, légère, volage. Mais si je suis volage, légère, inconstante, pourquoi me cherchez-vous? que me voulez-vous?
DON FÉLIX
Je veux seulement vous persuader que vous vous trompez, que vous avez conçu a tort de la jalousie.
Moi de la jalousie, don Félix?
DON FÉLIX
Oui, Laura, et...
LAURA
Qui vous a dit que j'eusse de la jalousie?
DON FÉLIX
Votre conduite envers moi.
LAURA
Ma conduite envers vous?
DON FÉLIX
Eh! oui. Laura.
LAURA
Comment cela ?
DON FÉLIX
Voici comment : Ou vous avez de la jalousie, ou non. Si c'est non, pourquoi, Laura, feignez-vous une colère que vous ne ressentez pas? Si c'est oui, pourquoi ne voulez-vous pas que je m'explique, puisque aucune personne jalouse ne se refuse à une explication? Ainsi, soit pour que je m'excuse, soit pour vous satisfaire, si vous avez de la jalousie, daignez m'entendre, ou me parler, si vous n'en avez pas.
LAURA
Vous n'auriez pas trop mal raisonné, don Félix, si, de ce qu'une femme est mécontente, il s'ensuivait nécessairement qu'elle est jalouse; mais si l'un n'entraîne pas l'autre, car je puis avoir du mécontentement sans avoir de la jalousie, alors je n'ai pas à vous entendre, et vous, vous n'avez pas à me parler.
DON FÉLIX
Eh bien! vive Dieu ! ou mécontente ou jalouse, il faudra que vous ^'écoutiez avant que je prenne congé de vous.
LAURA
Vous en irez-vous après, si je vous écoute?
DON FÉLIX
Oui, je m'en irai.
LAURA
Eh bien! parlez, et ensuite aiiez-vous-en.
DON FÉLIX
Je n'essaierai point, Laura, de nier que j'aie aimé Nice...
LAURA
Arrêtez, de grâce. Si vous n'avez pas autre chose à me dire, ce n'est pas la peine de continuer, ,1e m'attendais à mille protestations courtoises, vraies ou fausses, car il est des chagrins qui se plaisent k être consolés même par le mensonge; je m'attendais a mille assurances d'une fidélité sans bornes, d'un attachement absolu, exclusif, inaltérable, et vous me jetez au visage que vous ave/ aimé Nice! Vous ne sentez donc pas qu'en croyant ru'apaiser, sous m'olieusiv încore?
DON FÉLIX
Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé finir?
la un A.
Comment! vous pensez pouvoir vous excuser?
DON FÉLIX
Oui, sans doute.
LAURA, à paftt
Que l'amour le permette!
DON FÉLIX
Écoutez-moi donc.
Vous en irez-vous après?
Oui.
LAURA
DON FÉLIX
LAURA
Eh bien! parlez, et ensuite allez-vous-en.
DON FÉLIX
Ce serait une folie à moi de vous nier que j'aie autrefois aimé Nice; mais ce serait une plus grande folie à vous d'aller vous imaginer que l'amour que j'ai eu pour Nice ait ressemblé le moins du monde à celui que Laura m'inspire. Non, ce n'était pas cela de l'amour; ce n'était que l'apprentissage de l'amour. J'ai appris seulement, j'ai étudié auprès de Nice comment je devais aimer Laura.
LAURA
La science d'aimer ne s'apprend pas et ne demande pas d'étude. L'amour, pour être savant, n'a pas besoin d'aller à l'Université ; il s'instruit assez par lui-même, il sait de lui-même tout ce qu'il doit savoir; il ne peut que perdre à vouloir se rendre plus habile; et par là ceux qui ont le plus d'expérience d'amour sont toujours les moins capables d'aimer.
DON FÉLIX
Je me suis mal exprimé, Laura.
Au contraire, fort bien, don Félix.
DON FÉLIX
Souffrez que je choisisse un autre exemple.
LAURA
Non pas, c'est inutile.
DON FÉLIX
Un seul mot, je vous supplie.
LAURA
Vous en irez- vous après?
D0.\ FÉLIX
Oui.
LAURÀ.
Eh bien! parlez, et ensuite allez-vous-en.
DON FÉLIX
Suppose/, Laura, un homme né aveugle ; il entend parler du soleil, de son éclat, de son rayonnement; et l'admirant sur la foi d'autrui, il cherche à se le représenter en idée. Par une belle nuit il recouvre soudainement la vue; il regarde le ciel, et la première chose qu'il aperçoit, c'est une étoile scintillante. Etonné, il se dit: Voilà sans doute le soleil î qu'il est magnifique le soleil l c'était bien ainsi queje me figurais le soleil!... Mais, tandis qu'il s'abandonne
à cette admiration insensée, voici que le véritable soleil parait à l'horizon ; aussitôt, dédaigneusement il détourne les yeux de dessus cette étoile qui l'avait charmé d'abord, et, ravi, il contemple avec respect et joie le nouvel astre qui se lève. Ainsi de moi, Laura. Long-temps, comme un autre aveugle, j'ai vécu dans une ignorance profonde de l'amour, et je tâchais d'imaginer ce que l'amour pouvait être. Un instant Nice a trompé mon cœur; mais, hélasl bientôt je vous ai vue, et j'ai connu dès lors que vous seule, Laura, vous étiez le soleil, — le vrai soleil d'amour!
laura.
Vous ne dites pas ce que vous pensez, seigneur,
DON FÉLIX
Si fait, je vous assure.
LAURA
Non pas; car, tout au contraire, votre soleil c'a été Nice, et je ne suis, moi, que son étoile. La preuve en est que vous êtes venu pendant la nuit sous mes fenêtres, tandis que vous alliez de jour chez elle, et qu'on ne voit une étoile que la nuit, tandis qu'on voit de jour le soleil.
DON FÉLIX
Vive Dieu! Laura, je vous le répète, vous vous trompez. Le ciel me frappe de la foudre si j'ai eu un rendez-vous avec elle depuis que vous demeurez à Ocaña!... D'ailleurs, pour ne pas croire ce qu'elle dit de moi, ne devrait-il pas vous suffire de songer que c'est elle qui le dit? N'est-ce pas, chez une femme, un manque de fierté qui la rend indigne de foi, que d'aller conter sa peine à celle qui cause sa jalousie?
LAURA
Je sais, à n'en pas douter, qu'elle m'a dit la vérité.
DON FÉLIX
A quoi le savez-vous ?
A ma douleur.
Quelle douleur?
LAURA
La douleur qui s'est emparée de moi après que Nice m'a eu fait sa confidence ; et vous savez, don Félix, que le cœur est un astrologue qui devine toujours la vérité.
DON FÉLIX
Vous avouez donc Hu moins que vous avez de la jalousie?
LAURA
Il n'est pas étonnant que j'avoue, puisque vous me mettez à la torture.
DOX FF.LÏX.
Ecoutez, Lavira.
LAURA
DON FÉLIX
LAURA
Qu'avez-vous à ajouter encore?
celia, criant.
Monseigneur!... monseigneur!... le voici qui arrive!
laura, à don Félix.
Allez-vous-en par la porte de cette chambre qui a une issue sui la rue.
DON FÉLIX
Je pars; mais comment nous quittons-nous?
LAURA
Comme vous voudrez.
DON FÉLIX
Sans colère de votre part?
Revenez me voir cette nuit; je désire vous voir pour causer de Nice avec vous.
DON FÉLIX
Ah ! Laura, combien vous vous abusez !
LAURA
Ah! combien vous m'affligez, don Félix!
CELIA
Ah! qu'il est bon d'habiter une maison qui a deux portes!
JOURNÉE DEUXIÈME