‹ ThéâtreChapitre 92 sur 112 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Le palais du gouverneur. Une galerie.

DON JUAN, seul.

Depuis que la froide aurore s'est réveillée blanche et pâle, en dl sant au soleil que c'est l'heure qu'il se lève et que le jour paraisse , — je suis enchaîné par mes soucis au seuil de cette porte. . Je n'ai pas de meilleur moyen de vérifier mes cruels soupçons... Je parlerai à cette prisonnière avant qu'on lui donne aucune lettre, aucun avis... Il faut que je lui parle avant qu'elle soit prévenue, moi qui voudrais voir, au prix même de ma vie, mon désabusement.., Sien l'imaginant je meurs, queje meure en le sachant. . et si j'ap-

prends ce que mon inquiétude redoute, je mourrai du remède sans

me plaindre, puisque je dois mourir du mal.— Voilà Celia, je crois.

Entre CELIA.

DON JUAN

O ma chère Celia !

CELIA

Vous êtes déjà là, monseigneur, à cette heure?

DON JUAN

Dis-moi, que fait ta maîtresse?

CELIA

Elle songe à s'habiller.

DON JUAN

Sortira-t-elle bientôt?

CELIA

Je vais lui aider. M'ordonnez-vous quelque chose pour elle?

DON JUAN

Dis-lui seulement que j'adore, en l'attendant, le seuil de sa porte.

Vous pouvez y compter.

Elle son.

DON JUAN

Que de peines, que de tourmens souffre un jaloux! Je ne saurai jamais aujourd'hui ce que je veux savoir... Mais non; que ce désabusement, de la lenteur duquel je me plains, retarde encore de venir! car s'il eût dû m'être funeste, il n'aurait pas tardé à venir un seul instant... — Ohî quand donc serai-je détrompé? quand est-ce que se dissipera mon inquiétude?

Entre LE GOUVERNEUR.

Don Juan?

Seigneur ?

LE GOUVERNEUR

DON JUAN

LE GOUVERNEUR

Que faites-vous là si matin?— Je crois qu'une même pensée nous i éveillés tous les deux avant l'heure.

DON JUAN

Quelle pensée ?

LE GOUVERNEUR

Vous me cherchez sans doute comme je vous cherche?

DON JUAN

Que voulez-vous de moi ?

LE GOUVERNEUR

J'ai pour vous une vive tendresse... je songe à ne pas prolonger ¿avantage l'impatience de votre amour... et comme je connais le

pnnuis île l'attente, vous serez dès ce soir l'heureux époux de ma fille.

don juan , à part.

Voilà un souci de plus.

LE GOUVERNEUR , à part.

Je m'assure par là s'il a ou non des soupçons.

DON JUAN

Votre intention, seigneur, était de ne m'accorder cette faveur que dans quelques jours; j'attendrai jusque là.

LE GOUVERNEUR

J'avais à terminer certains préparatifs nécessaires en pareille circonstance; tout est prêt.

don juan , à part.

Quelle persécution!

LE GOUVERNEUR, â part.

Il y a encore du pis. — Puisqu'il demande un délai, lui qui avait tant de hâte, il aura vu probablement quelque chose cette nuit. i Haut.) Si vous, don Juan, vous ne dites pas oui aujourd'hui, moi demain je dirai non.

Il sort.

DON JUAN

Comme il est pressé!... Mais quelle est la femme qui s'appro- ;he?... Flerida!... Don César m'a dit que c'était pour elle qu'il était venu... Si je l'interrogeais? ..

Entre FLERIDA.

Vous êtes bien matinal, seigneur.

DON JUAN

Oui, et c'est le désir de vous parler qui m'a fait lever si matin.

FLERIDA.

Je suis à vos ordres.

DON JUAN

Avez-vous assez de confiance en moi pour me répondre avec sincérité ?

FLERIDA

Je me fie à votre loyauté entièrement.

DON JUAN

Vous avez raison de vous fier à moi ; car si vous êtes celle que je rrois que vous êtes, vous aurez la reconnaissance de mon cœur sauvé par vous. — Déclarez-vous donc à moi sans crainte. Connaissez-vous, dites, don César des Ursins?

FLERIDA.

Ah! seigneur !

DON JUAN

^arlez; le connaissez-vous?

298 DE MAL En PIS.

FLERIDA.

Oui, certes, et plût au ciel, seigneur,, que je ne l'eusse connu jamais! car c'est à cause de lui que je suis exilée loin de mon pays, de ma famille, et que ma réputation est perdue, détruite! don Juan, à part.

Cette première réponse déjà me soulage. (Haut.) Dites-moi encore; lui avez-YOug donné quelquefois l'occasion de vous parler la nuit?

Moi, seigneur ?

FLERIDA.

DON JUAN

Oui.

FLERIDA.

Hélas! oui, bien souvent, trop souvent pour mon malheur.

don Juan, à part.

O mon âme, réjouis-toi 1 {Haut.) Permettez -moi, Flerida, une dernière question.

FLERIDA.

Laquelle?

DON.1UAN.

ious me promettez la même franchise?

FLERIDA.

La même.

DON JUAN

Dites-moi : n'étiez-vous pas tous deux ensemble, la nuit, dans un jardin, lorsque...

FLERIDA.

Arrêtez, n'achevez pas!... Oui, nous étions dans un jardin lorsque s'est accomplie cette déplorable tragédie. Nous ne pensions pas, hélas ! que ces mêmes fleurs, témoins discrets de nos amours...

Cela suffit, Flerida; ne vous appesantissez pas sur d'aussi tristes souvenirs... Vous m'avez rendu la vie et l'àme .. Oh! pardonne, ami fidèle, pardonne-moi une pensée injurieuse! Me voilà détrompé pour jamais!... Ne parlez pas à Lisarda de cette conversation, et demeurez avec Dieu.

Il s'éloigne.

FLERIDA.

Un moment, de grâce; où allez-vous de la sorte?

DON JUAN

Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage; vous m'avez complètement rassuré, il est juste que j'aille voir don César, qui /m'attend en prison.

ri.EIUDA-

Arrêtez!

JOURNEE III, SCENE I. <m

DON JUAN

Je n'ai pas le temps ; j'y vole.

Il soit.

FLERIDA.

Iï va voir don César, dit-il ! Qu'est-ce que cela signifie? — II prend des informations sur nos amours, et après il dit qu'il va le voir!... Mais cela est très-facile à comprendre. En m'interrogeant, il a voulu s'assurer que c'était bien moi; mes réponses le lui ont prouvé, puisqu'il a montré tant de joie; et dire qu'il allait le voir, c'était me dire clairement qu'il était venu de sa part... Il a ajouté que don Oésar est prisonnier; eh bien! allons trouver don César.

Entrent LISARDA et CELIA.

LiSARDA, à F 1er ida»

Où allez -vous?

Ah! madame, félicitez-moi.

LISARDA .

Sur quel sujet?

FLERIDA.

Comme je n'ignore pas le généreux intérêt que vous me portez et le plaisir que vous aurez de mon heureuse fortune, il faut que vous sachiez, madame, que celui que je cherche est ici prisonnier, et qu'il a appris que j'habite chez vous. O la bonne idée que j'ai eue de me réfugier dans votre maison, et que je fus bien inspirée alors!... Il ne pourra pas m'accuscr de n'avoir pas ménagé ma réputation en son absence!... Je suis folle... je vais voir don César.

Elle sort.

LISARDA.

Voilà un autre chagrin, Celia.

CELIA

Quel chagrin, madame?

LISARDA.

Hélas! ce'n'est que dans la jalousie seulement que celui qui est simple spectateur voit moins de coups que celui qui joue... Quoi donc! n'entrevois- tu pas de nouveaux soucis pour moi et de nouvelles inquiétudes? Ne remarques-tu pas toujours qu'après chaque incident qui survient ma situation est pire qu'elle n'était auparavant?

celia.

De quelle façon, madame?

LISARDA.

Ecoute. — Le Virgile portugais1 a dit dans une douce chanson : «J'ai vu le bien converti en mal, et le mal en un autre mal pire encore.^ — D'un autre côté, un homme d'esprit a compaié le chagrin

Luiz de Camoèiis.

à une hydre, et il n'a pas eu tort; car pour un chagrin qui meurt, il en naît deux ; je le sais, moi, par expérience. A peine j'échappe a une crise que j'entre dans une autre. Un jour, je me crus prisonnière ; il m'arriva si bien que je me tirai de ce péril ; mais à peine en fus je sortie, qu'une dame enlevée a rabattu mon allégresse en réveillant ma jalousie. Et c'est ainsi qu'avec plus de douleur, « j'ai vu le bien converti en mal, et le mal en un autre mal pire encore.» — Ce cavalier, il est sorti de sa prison et il est venu me voir. Je l'ai interrogé sur mes soupçons. S'il m'a satisfaite ou non par ses réponses, je l'ignore, mais moi je m'en suis satisfaite. Tandis que nous étions à causer tous deux, la poignée de son épéc a poussé son arme, et une détonation s'en est suivie, tant le hasard m'est favorable! Ma crainte s'est bientôt dissipée; je me suis flattée qu'il avait gagné la porte sans être aperçu de mon père. Et lorsque je rendais grâces à l'Amour de ce succès, « j'ai vu le bien converti en mal, et le mal en un autre mal pire encore.» — Cette dame est venue ici a la poursuite d'un homme qui lui avait promis le mariage et qui avait été obligé de fuir à la suite d'une querelle. Cet homme, il est venu lui-même, attiré ici par mon étoile qui lui a soumis ma liberté. Il est a la tour, elle est dans ma maison, et elle veut l'aller trouver. Et maintenant, Celia, maintenant que tu connais mes justes inquiétudes, dis-moi si je n'ai pas raison de me plaindre de ma funeste destinée, de m'appliquer les paroles de la douce chanson du poète, et de dire comme lui au ciel et à la terre : «J'ai vu le bien converti en mal, et le mal en un autre mal pire encore ! »

CELIA

Vous n'auriez pas tort, madame, assurément, s'il n'y avait qu'un seul matador 1 au monde; mais aujourd'hui on ne voit partout que des matadors ; il y a même un certain jeu de cartes où il y a trois matador si... —C'est la jalousie qui vous abuse.

L1SARDA.

Laisse donc, Celia; oublies-tu que l'on dit de la jalousie qu'cll est un habile astrologue?

Non, mais les astrologues les plus habiles ne devinent pas toujours bien.

Entre CAMACHO.

» camacho, à part.

C'est bien le cas de dire le refrain : «Entrons ici, qu'il pleut!. .; Vive Dieu i il faut que le charme où je suis ait une fin.

1 Matador signifie ordinairement, en espagnol, un homme qui en a tue un autre. En français «t quelquefois aussi eir espagnol, comme dans ce passage, on emploie c- mo dans mi sens ironique, pour dire un homme qui menace de tout tuer. —Au jeu de

'hombre, qui est d invention espagnole [hombre signifie homme), on appelle Matador

es trois caries supérieures.

JOURNEE III, SCENE 1. : Oí

LISARDA.

Que est cet homme qui entre là ? Il me semble le reconnaître.

CELIA

C'est le domestique du seigneur Fabio.

LISARDA.

C'est lui sans doute qui l'aura prévenue que son maître était prisonnier en cette ville. J'ai à cœur de m'en assurer. Il n'a jamais vu mon visage; en tenant ma mante...

CELIA

Voulez-vous que je lui parle?

LISARDA.

Non, peu importe. — [A Camacho.) Comment entrez-vous ici sans plus de façon?

Je suis entré en marchant, mes belles dames; si cela vous a déplu, je sortirai en marchant de la même façon. Je suis parti du pied droit, je repartirai du pied gauche. Et ainsi je m'en irai à peu près comme je suis venu.

LISARDA.

Dites-moi, soldat, qui êtes-vous?

CAMACHO.

Si je le savais moi-même , ce serait certes peu de chose que de vous l'apprendre; mais je ne puis vous le dire parce que je ne le sais pas. Un maître que le ciel m'a donné me tient sous un tel charme, qu'à présent, l'unique chose que je sache de moi, c'est queje vais à travers les forêts d'amour, en guise d'écuyer errant, suivant un soleil qui a toujours la face voilée. Pour parler la langue vulgaire, je cherche ici la plus grande trompeuse et la plus grande inventeuse de l'Europe. Si l'une de vous deux est par hasard une dame que l'on tient prisonnière en ce palais, au nom de Dieu, qu'elle le dise; car je suis venu ici en pèlerinage seulement pour la voir. Mon maître m'a rompu la tête de l'éloge de sa beauté, et je voudrais la voir pour qu'il me laisse tranquille à l'avenir. celia , bas, à Lisarda.

Eh bien ! madame, l'astrologue a-t-il menti? lisarda, bas, à Celia.

Non, il cherche la prisonnière, et elle ne se croit pas prisonnière

celia, de même.

C'est une idée bien subtile.

lisarda, de même.

Il est facile de voir.

CAMACHO.

Eh bien, mesdames?

Quoi! votre maître vous la vante à ce point? .>,,

C AMACHO.

Oui, madame.

LISARDA.

Mais que loue-t-il en elle? sa beauté ou son esprit?

CA MACHO.

L'un et l'autre, madame, car elle est docteur en lun et l'autre

genre1.

LISARDA.

Et il la vante beaucoup ?

On ne peut plus.

Souvent?

Toujours.

c AMACHO.

LISARDA.

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