SCÈNE II
Une chambre clans la tour.
Entrent DON JUAN et DON CÉSAR.
DON JUAN
Je viens vers vous, don César, honteux d'avoir méconnu votre amitié. Mon excuse est que l'on peint l'amour aveugle avec un ban deau sur les yeux, et qu'il se laisse mener par la jalousie. Oui, je compare les soupçons jaloux à ces jeunes enfans qui conduisent les aveugles, s'en font obéir, et leur font accroire toute sorte de mensonges... Mais laissons cela... La réponse que je devais vous rendre aujourd'hui, c'est que je n'ai plus de crainte, plus de doute, et que je vous prie d'agréer mes humbles excuses ; — et si vous n'êtes pas satisfait, je vous oifre ma poitrine ; vengez-vous, punissez-moi!
J'aurais le droit de me plaindre de vous, don Juan, mais je n'en facial pis- le ne serais pas un ami, un ami véritable comme je prétends l'être, si ¿c yi<t rous nassais pas un premier tort. J'avoue, d'ail leurs, que la circonstance ciàa ¿eücdue, zí ~,:i'\I a ¿i¿ géçéreui \ vous de m'épargner en cette occasion... Toutefois, je n'aurais pas souffert d'un autre homme qu'il ne reçût pas mes explications... Mais comment vous êtes-vous désabusé?
DON JUAN
Souffrez, de grâce, don César, pour vous, pour moi, que j'éloigne a conversation d'un sujet qui nous rappellerait à nous deux que je vous ai offensé. Parlons d'autre chose. — Savez-vous que votre prisonnière est belle?
DON CÉSAR
Mais... pas très-belle.
DON JUAN
Si fait, si fait! Mais il est vrai qu'à côté de Lisarda son éclat pâlit un peu. Il n'est rien d'aussi accompli que Lisarda. Toutes les autres femmes les plus parfaites sont à elle ce que les étoiles sont au soleil.
DON CÉSAR
Alors même qu'elle aurait autant de beauté que vous le prétendez, je doute qu'elle soit aussi spirituelle que la personne en question. Je pourrais, don Juan, vous lire une lettre... mon joli masque honteux m'a écrit... Il n'y aura pas d'indiscrétion, puisque nous avons mis en commun nos biens et nos maux.
JOURNEE III, SCENE IL Wï
DON JUAN
Vous me feriez beaucoup de plaisir.
DON CÉSAR
Je l'ai peut-être trop vantée... mais n'importe. Entre CAMACHO.
CA MACHO.
Grâces à Dieu , je me suis tiré d'un mauvais pas! Ce n'est paa saru peine ni sans peur.
DON JUAN
Qu'est-ce donc?
Quelle peur, dis-tu?
DON CESAR
CAMACHO.
Il me semble que j'ai à mes trousses une fenêtre et quatre domestiques, .l'ai voulu aller voir tout-à-1'heure votre prisonnière, pour m'assurer par moi-même si elle est aussi bien que vous ne cessez de me le répéter, et j'ai trouvé à sa place la tille du gouverneur, un \r;ii diable, qui, furieuse d'apprendre le motif de ma visite, m'a dit : « Ce n'est pas ici une maison où l'on vienne rendre des messages, et si vous y remettez le pied une seconde fois, j'ordonnerai a quatre domestiques de vous jeter par la fenêtre.» Je n'en ai pas entendu davantage...
DON JUAN
Je la reconnais bien là; elle est aussi sage que belle. — Mais lisons la lettre. Voyons donc un peu cet esprit si merveilleux.
DON CÉSAR
Ce n'est qu'un «petit billet, mais charmant. Écoutez. ( II lit.) « Si vous pouvez gagner vos gardes comme j'ai gagné mes surveillantes, j'irai vous voir ce soir, mais à trois conditions : la première, que vous aurez la précaution de tenir prête une chaise à porteurs à la porte de l'Eglisc-Major; la seconde, que vous aurez à votre disposition une maison où je vous puisse parler; et la troisième, que vous laisserez chez vous le pistolet.»
Elle écrit fort bien vraiment; mais il me semble qu'elle a conçu là un projet téméraire et difficile à exécuter.
CAMACHO.
Ecoutez un conte à ce propos. — Un jour un paysan s'en allait portant une corde, un pieu, une poule, un oignon, une marmite et une chèvre. Chemin faisant, il rencontre une grande coquine. Celle-ci l'appelle et lui dit :«Gil, viens çà, causons un peu aujourd'hui dans ce pré. Je ne puis, dit-il, avec cet attirail; je perdrais tout cependant. — A quoi, elle : Que tu es bête! tu ne sais dDnc pas t'arranger! que portes-tu là, voyons? — Regarde : un oignon, une marmite, une chèvre, une poule, une corde et un pieu.
— Voilà bien de quoi être en peine! Fiche le pieu en tenc, puis attaches-y la chèvre par un pied avec la corde; puis, pour contenir la corde davantage, mets dessus la marmite, et dans la marmite mets la poule, et par-dessus la poule et la marmite, mets l'oignon. Ainsi tu n'auras rien à craindre, et tu seras bien sur de retrouver après, l'oignon, la poule et la marmite, le pieu, la corde et la chèvre. ..» Lorsqu'une femme veut, il n'y a pas d'obstacle qui tienne ; elle est capable de l'impossible.
DON JUAN
Pas trop mal.
C AMACHO.
Je crois bien!
DON CÉSAR
Tais-to>
DON JUAN
Et enfin que comptez-vous faire?
DON CÉSAR
C'eût été avec beaucoup de plaisir queje serais allé lui parler si c'eût été de nuit ou si l'alcayde m'eût permis de sortir. Je trouverais bientôt un endroit commode pour la voi:
CAMACUO.
Mais, ma foi! vous êtes aussi embarrassé que mon paysan, et pius
que lui encore.
DON JUAN
Je me charge d'obtenir la permission de l'alcayde et je vous offre mon appartement ; vous n'y courez aucun risque, parce que la porte en donne sur une autre rue. Vous sortirez d'ici en carrosse et dis poserez tout comme le désire ce ¡te dame.
CAMACUO.
A merveille! Vous prenez si bien vos mesures qu'on dirait que vous avez étudié la leçon de ma fillette.
DON JUAN
Va, Camaçho, arrête une chaise; voici la clef de mon appartement, et arrange tout pour le mieux. Allons, va, ne tarde pas.
CAMACUO.
En vérité, je me fais à moi-même l'eiTet d'un cuisinier; car les cuisiniers accommodent les ragoûts sans les manger, et même quelquefois sans y goûter.
il sort.
DON CÉSAR
Vous me donnez là de précieuses marques d'amitié.
DON JUAN
C'est en réjouissance de mon bonheur d'aujourd'hui.
DON CÉSAR
Je vous devrai ce bonheur ; mais rien n'égalera ma reconnaissance.
joursee m, scène n. ¿m
DON JUAN
Vous ne pouvez être qu'à demi content de moi. Vous vouliez foir votre dame ia nuit, et... Mais voici le gouverneur qui entre.
Entre LE GOUVERNEUR.
LE GOUVERNEUR
Quoi! vous ici, don Juan?
DON JUAN
Oui, seigneur, je suis prisonnier moi aussi.
LE GOUVERNEUR
Vous!... comment cela?
DON JUAN
Puisque mon ami est prisonnier, je puis dire arec raison que je le suis également.
LE GOUVERNEUR
Bien!... — Mais à ce compte nous sommes tous prisonniers, car tous nous désirons servir don César.
DON CÉSAR
Je me tais, seigneur, et par là je crois vous mieux montrer ma gratitude. La parole est impuissante à exprimer les émotions de l'âme. Ainsi je me contente de vous dire : Que Dieu augmente et prolonge votre vie!
LE GOUVERNEUR
Voudriez-vous, don Juan, me laisser avec don César? nous avons beaucoup à parler ensemble.
Je m'empresse de vous obéir.
don césar, à part.
Hélas! quelle occasion je perds!... si encore je pouvais la retrouver ce soir! {Bas, à don Juan qu'il retient.) Vous voyez ce qui se passe, don Juan. Il pourra se faire que la dame soit déjà à m attendre avec mon valet chez vous. Allez-y, entre/, car je sais qu'elle aura le visage recouvert de sa mante, — et dites-lui qu'il m'est impossible de l'aller voir. Ajoutez qui je meurs de désespoir et de douleur.
DON JUAN
Comptez-y.
DON CÉSAR
A propos, don Juan, puisque vous savez qui elle est, n'ayez pas l'air avec elle de le savoir.
DON JUAN
Soyez tranquille.
Dioit.