‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 14 sur 105 · SŒNE II BEETHOVEN. THERESE · texte numérisé non relu

SŒNE II BEETHOVEN. THERESE

BEETHOVEN. — Je crains que le prince et moi nous ne nous entendions pas aussi bien en politique que dans l'art des sons. Moi je déteste le Corse, et Lichnowsky n'a pas du tout l'air de le haïr, cet homme qui nous fait tant de mal.

THERESE. — Oui, on dirait que nos désastres ne touchent guère mon cousin Charles. Au fond, il reste Polonais...

BEETHOVEN. - Polonais dans l'âme...

THERESE. — Bien qu'il habite l'Autriche dep\iia sa jeunesse. — Mais parlons de nous, Louis, si tu veux, puisque nous sommes seuls un moment.

BEETHOVEN. — Oh oui. parlons plutôt de nous.

y HcKhSE. — Comme je ne suis arrivée ici qu'hier matin, je n'ai pas encore pu te le dire. Ma mère a appris que nous nous aimons. J'avais laissé traîner le dernier billet que tu m'as écrit et elle l'a trouvé.

BEETHOVEN. — Et alors?

THERESE. — Elle m'a fortement grondée d'avoir des relations avec toi et de les lui avoir cachées. Elle m'a dit qu'elles ne pouvaient pas continuer.

BEETHOVEN, sans éionnement. — Pas continuer! Oui, parce que...

THERESE. — Tu n'es pas noble. Car Franz ne r'était pa.o trompé. Jr.mais, m'a-t-elle déclaré, jamais

36 BEETHOVEN OU l' HÉROÏQUE

elle ne donnera son consentement si tu n'as pas de titre.

BEETHOVEN. — Toujours ce titre, cet obstacle que je ne puis écarter.

THERESE. — Je lui ai dit qu'elle devrait te connaître et savoir qu'avec toi je serais heureuse, tandis que ma vie serait brisée si, pour une raison de vain orgueil, elle s'opposait à notre union. Je lui ai m-ontré que ton génie te donnait un titre plus glorieux que ne le serait un blason. Je l'ai priée, suppliée. J'ai pleuré, pleuré. Rien n'y a fait.

BEETHOVEN. — Cet entêtement! Comme elle nous rend malheureux! malheureux!

THERESE. — Ah, misère! Etre les victimes de ces préjugés ineptes! Combien de fois déjà j ai maudit ce titre dont on m'a affublée dès ma naissance : Un boulet que je traîne aux pieds, une chaîne qui m'empêche d'aller où je voudrais, de vivre à mon gré. Que ne suis-je une fille du peuple qui peut épouser celui qu'elle aime, travaille de ses bras avec lui, est heureuse elle-même et rend son mari heureux! Ah. comme j'envie ces fenunes-là! On les dit pauvres, et elles sont riches. Les pauvres, les infortunées, c'est nous qui ne pouvons suivre le penchant de notre coeur, qui devons étouffer la soif d'amour et de bonheur dont il brûle!

BEETHOVEN. — Tu as raison, Thérèse. Et je rage chaque fois que j'y pense, et j'y pense tous les jours. Je bous quand je dois me dire que, si nous souffrons, si parfois nous sommes plongés dans le

Page 1