‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 16 sur 105 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

THERESE, l'interrompant. — Gel! Tu voulma nous quitter?

BEETHOVEN. — Pour le conquérir, toi, mon aimée. Je voulais aller à Londres.

THERESE. — A Londres!

BEETHOVEN. — On me l'avait demandé. J'y aurais donné des concerts où j'aurais joué mes sonates et dirigé l'exécution de mes symphonies. Les Londoniens aiment la musique. Ils en sont enthousiastes. Ils savent honorer et récompenser les airtistes. Je serais revenu célèbre dans toute l'Europe et en possession d'une situation brillante. Et alors notre empereur, sans aucun doute, m'aurait conféré un titre de noblesse. N'a-t-il pas anobli plus d'un g^rand poète, plus d'un artiste! Et alors, chérie, alors nous aurions pu être l'un à l'autre... pour la vie!

THERESE. — -Ah, mon Dieu! ...Et tu crois que dans notre pays tu ne puisses voir ton génie reconnu et honoré comme il le mérite, que tu sois obligé de...

BEETHOVEN l'interrompt vivement. — Comment veux-tu qu'à Vienne on apprécie ma musique, mon art! C'est une ville factice, desprit mondain et médiocre. Aucune profondeur, aucune force, aucune fierté mâle et indépendante. 11 n'y a qu'un petit nombre de dilettantes comme ton frère, ton cousin et ta cousine Lichnowsky, le prince Lobko- "witz et quelques autres qui sentent ce qu'ils ont en moi. Mais dépendre toujours d'eux et de leurs faveurs, noii, ce n'est pas une existence, c'est une vie incfigne de mm.

^^' BEETHOVEN OU l' HÉROÏQUE

THERESE.— C'est vrai.

BEETHOVEN. — Tandis qu'à Londres, avec la fortune ou du moins le bien-être et la célébrité, j'aurais conquis une liberté, une indépendance complète. D'ailleurs, tous les grands artistes se sont rendus en Anjïleterre. Haendel, Haydn et d'autres y ont trouvé la gloire.

THERESE. — En effet.

BEETHOVEN. — Et puis, si j'étais allé à Londres, les Viennois auraient eu peur que je n'y reste. Ils auraient compris ce qu'ils p)erdaient en me lais' sant partir. Ils m^' auraient rappelé, heureux de me ravoir et de mieux me juger. Mais, malheureusement, l'Angleterre bloque les côtes des pays soumis au Corse et ferme ses ports aux bâtiments des Français.

THERESE. — Oui, et l'on m'a dit à Dresde que Napoléon allait user de représailles.

BEETHOVEN . — Et comme ses armées ont envahi toute la Prusse et occupent tous les ports allemands, ceux-là aussi sont bloqués maintenant par les vaisseaux anglais, et il me serait bien difficile de m'embarquer pour l'Angleterre...

THERESE. — Impossible.

BEETHOVEN. — Il faudra remettre l'exécution de mon projet jusqu'à ce que la paix soit rétablie. Mais ce sera quand? La lutte entre Bonaparte et la Grande-Bretagne, ces deux géants, est loin d'être finie. Et notre longue attente continuera...

THERESE. — Notre souffrance interminable —

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