ACTE IV
capable de diriger la France et le inonde. Pour la
pensée des autres il n'a que du mépris et il n'admet pas qu'on discute ses actes. Aux Grands Corps de l'Etat il enlève toute indépendance. Les ministres ne sont que ses premiers commis qu'il bouscule et tyrannise. Aussi sont-ils rares, les hommes qui osent lui montrer les fautes qu'il va commettre. Il y en a pourtant Mais l'autocrate ne tient aucun compte de leurs avis.
THERESE. — 11 est devenu un homme pareil?
BEETHOVEN. — Oui. E.t comment agit-il envers les artistes? Il ne leur laisse pas plus de liberté qu'à ses ministres. 11 cherche à les attirer, mais sur les oeuvres de l'esprit comme sur la presse et la parole il exerce une censure impitoyable. Il fait de la po!ice un instrument essentiel de son gouvernement. — Et on appelle cela un bienfaiteur! C'est un gendarme couronné qui étouffe toute libre m.anifestation de l'esprit. Les écrivains français les plus éminents de notre époque, Chateaubriand, Madame de Staël. Benjamin Constant sont obligés de vivre en exil.
THERESE. — C'est vrai pourtant.
BEETHOVEN. — Si l'orgueil et l'ambition ne troublaient pas son intelligence, ne se serait-il pas contenté d'être premier consul ou président de la République, comme Washington! S'il voulait, non pas sa grandeur personnelle, mais le bonheur de son peupl", après avoir rétabli le prestige de la France dans le monde, n'employerait-i! pas son
76 BEETHOVEN OU l'HÉROïQUE
génie si puissant à la réconcilier avec les nations voisines, à la laisser enfin jouir en paix des biens si chèrement conquis! Mais non, le démon de l'ambition le pousse toujours plus loin et ne lui laisse aucun repos. Ce parvenu veut devenir le maître de toute l'Europe, goûter la volupté de voir s'humilier devant lui rois et empereurs. Il veut ressentir, j\jsqu'à s'en pâmer, les jouissances de la grandeur suprême. — Et l'on voudrait que je chante les louanges de ce potentat! Que je produise mon Héroïque devant ses suppôts! Jamais! Jamais! J'ai hésité jusqu'au dernier moment parce que j'avais donné ma parole et que je voulais, si possible, la tenir. Mais il n'y a réellement pas moyen.
THERESE. — Avec ces convictions-là, non! (Un silence. Angoissée.) — Alors? (Un nouoeau silence.}
BEETHOVEN. — Alors je quitterai le château sur l'heure.
THERESE, qui a pâli. — Tu...?
BEETHOVEN. — Oui. Je sviis libre, libre! et non pas un laquais! — Il est vrai, hélas, que nous aurons perdu l'aide du prince et de la princesse dans notre amour.
THERESE, hésitant d'abord, car elle craint de le fâcher. — Si tu voulais, Louis, nous n'aurions pas besoin de leur aide. Nous pourrions tout de même être l'un à l'autre. Je serais fière de m'appeler madame van Beethoven ou même madame Beethoven tout court.
BEETHOVEN, fâché. — Thérèse!