ACTE IV
THERESE. — Ce nom, n'est-il pas déjà plus glorieux que le mien et le leur!
BEETHOVEN, de même. — Je ne veux pas que tu renonces à ton blason.
THERESE. — Mais, Louis, s'il est devenu un obstacle à notre bonheur, ne faut-il pas nous en débarrasser!
BEETHOVEN, énergique» — Jamais je ne voudrai que tu abandonnes tes titres et les avantages qu'ils te procurent.
THERESE. — Sans toi les titres et leurs avantages ne sont rien à mes yeux.
BEETHOVEN. — Mais si tu y renonçais tu te brouillerais avec ta famille. Et tu ne peux pas rompre avec elle et le monde auquel te rattachent ton rang, ton éducation, toute ta vie passée. Je ne puis te demander ce sacrifice. Non, je ne t'épouserai que si je suis noble, moi aussi.
THERESE. — Mais, Louis, il est si difficile de —
BEETHOVEN l'interrompt. — Schiller et Goethe ont été anoblis. Pourquoi ne pourrais-je pas l'être? N'ai-je pas aussi bien mérité de mon art qu'ils ont honoré ie leur! Elst-ce que je ne contribue pas comme ils l'ont fait à la gloire de ma patrie!
THERESE. — Et si, malgré tous tes efforts, tu échoues, je ne t'aimerais guère si je ne quittais pas la société dans laquelle je vis — pour te suivre.
BEETHOVEN. — Tu abandonnerais ta mère?
THERESE, après un temps. — Oui, s'il le fallait.
78 BEETHOVEN OU l'hÉROÏQUE
BEETHOVEN. — Comme tu m'aimes! — Mais tu serais malheureuse de vivre en désaccord avec elle. Et je ne veux pas que tu sois malheureuse. (Rapidement.) D'ailleurs, mon aimée, tu oublies qu'il y a un autre grand obstacle à notre mariage : ma situation matérielle encore trop précaire. Et si maintenant je romps avec le prince et la princesse, je ne vois pas qui nous aiderait à réaliser nos projets. Ils sont les seules personnes influentes qui m'aient témoigné de l'amitié et du dévouement. Les autres grands seigneurs autrichiens qui parfois m'ont accordé leurs faveurs, sont trop froids, trop distants. Non, je ne veux rien leur demander. S'ils sont trop hautains, moi, je suis trop fier. Je connais ma valeur.
THERESE. — Tu as raison, Louis. (Tout à coup effrayée.) Mais alors il n'y a pas d'issue à notre situation.
BEETHOVEN , sombre. — Je n'en vois aucune. — TTiérèse, ma pauvre amie, il faut que je m'en aille, dès maintenant. Je ne peux plus rester ici.
THERESE. — Seigneur!
BEETHOVEN. — Et je me demande si nous devons encore chercher à nous revoir.
THERESE. — Mais c'est certain que nous nous reverrons à Vienne, en hiver. Il faut que nous nous revoyions.
BEETHOVEN. — Pour souffrir, souffrir encore. Y a-t-il situation plus douloureuse, plus affolante au monde que de s'aimer, d'être l'un près de l'autre et de ne jamais pouvoir s'étreindre, jeûnais être unis!