‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 42 sur 105 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

An, mon amie! mon amie! Pour nous épargner cette torture incessante, ne vaut-il pas mieux nous quitter? THERESE. — Ah! mon Dieu! mon Dieu! (Un temps. Puis :)

BEETHOVEN. — Hélas, notre séparation sera une souffrance tout aussi horrible, parce que tu es ma lumière, et ma joie, et ma vie. parce que, éloigné de toi, je suis un malheureux exilé qui languit et se meurt dans la plus abandonnée, la plus sombre des solitudes

THERESE. — Ah! Louis! Moi aussi je t'aime! Je t'aime, toi, le souffle qui fait respirer mon âme, le sang qui fait battre mon cœur! Sans toi, l'air me manque, j'étouffe!

BEETHOVEN. — Ah! Dieu! S'aimer à ce point! Voir la rive enchantée, mais si loin! si loin! Et sur la mer immense aucune voile qui nous y conduise! (De plus en plus sombre.) Et le gouffre noir tout autour de nous! Ah! Lugubre destin! Que t avons-nous fait pour que tu nous poursuives ainsi de ton courroux! Pourquoi ne nous laisses-tu connaître de l'amour que les sanglots, et les larmes, et les affres? Pourquoi, cruel, jettes-tu dans le coeur des humains l'irrésistible élan? les obliges-tu à s'aimer, à se désirer éperdument, et, insensible, ensuite les arraches-tu l'un à l'autre? — Thérèse! Je dois m'en aller! Il le faut! Il le faut!

THERESE, au paroxysme de la peur et de la douleur. — Je ne veux pas! Je ne veux pas' ^ BEETHOVEN. - Allons, chérie! Pouvons-nous écouter uniquement notre passion! Pour que nous

soyons unis, vais-je céder au prince! Je le regretterais toute ma vie! Je serais honteux de moi-même! Jamais heureux! Jamais je ne te rendrais heureuse!

THERESE. — Non, Louis, tu ne dois pas céder. Je ne te demande pas cela. Dieu m'en garde!

BEETHOVEN, oivement. — Mais lui non plus ne cédera pas. Il sest mis dans la tête que je me produirais devant les officiers français, et il faudrait que je m'incline. S'il était raisonnable je lui dirais les motifs pour lesquels je ne puis satisfaire à son désir. El il y renoncerait sans compromettre ni sa dignité ni ses intérêts. Il avouerait au général qu'il s'était trompé sur mes sentiments à l'égard de l'empereur, qu'il avait un moment ébranlé ma conviction, mais que maintenant je refusais inflexiblement. — Mais il n'est pas raisonnable. Il ne veut rien admettre. Et c'est cet entêtement qui m'oblige à m'en aller.

THERESE. — Tu ne peux pas me quitter, Louis! Je serais trop malheureuse I Trop malheureuse!

BEETHOVEN. — Alors il faudrait nous en aller ensemble.

THERESE. — Oui, plutôt cela. (Un grand silence. Il hésite et lutte intérieurement. Puis :)

BEETHOVEN. — C'est impossible, Thérèse.

Dans ce monde immense il n'y a pas seulement un tout petit coin où un pauvre artiste, qui pourtant, dit-on, crée de grandes choses, puisse se retirer avec son aimée, où ils puissent l'un contre l'autre se blottir. Non, ce tout petit coin-là n'existe pas pour nous, Thérèse.

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