ACTE
GEORGES, de plus en plus enrayé, saisit Jules par le bras et l'interrompt. — Parle! Que veux-tu dire? (fuies hésite. — Georges, avec un brusque mouvement d'effroi.) Ah! Elle n'a répondu qu'à ma première lettre! Elle me disait qu'elle était indisposée! — Elle est tombée malade! (Dans un cri.) Elle est morte?
JULES. — Oui, morte — pour toi. Elle va épouser un lieutenant, M. Demeuze.
GEORGES, touché au fond de l'âme. — Ça n'est pas vrai. (S' avançant vers Jules.) Ça n'est pas vrai !
JULES, calme — Alors c'est un mensonge. Un futur jug'^ qui doit s'entendre dire qu'il ment, c'est fort. — Tiens! Regarde et lis. (Il tire de sa poche un journal qu'il déplie devant Georges.) Là! J'avais prévu que tu ne me croirais pas. Aussi j'ai apporté le journal pour que tu puisses t'en convaincre, de tes propres yeux.
GEORGES saisit fiévreusement le journal et lit d'une voix tremblante. — Le mercredi, 17 — sera — célébré... (Dans une douleur immense.) Oh! (Il laisse tomber la feuille, s'effondre sur une chaise et se cache la figure dans les mains, les coudes appuyés sur la table. Jules ramasse le journal qu'il remet en poche. — Un silence interrompu par les sanglots de Georges.)
JULES, se rapprochant de lui. — Sois un homme, Georges! Tu ne vas pas gemdre et pleurnicher pour une créature pareille! Je te l'avais dit, n'est-ce pas, et répété. Tu t'es épris d'un être qui n'a aucun des charmes de la vraie ferrune. Car ce n'est qu'xme froide coquette, une orgueilleuse, une égoïste que ton idolâtrie flattait démesurément, qui daigna te jeter quel-
ques bribes de sa sympathie, mais qui n'a jamait ressenti pour toi le moindre amour, parce qu'elle e>t incapable d'aimer.
GEORGES. — Non, elle ne m'a jamais aimé. C'est clair maintenant. Légère et cruelle, elle n'a fait q\ie jouer avec un sentiment qui, lui, ne joue jamais, qui est sérieux, terriblement. Ah, frivole créatijre! A vos yeux mon amour ne valait donc pas plus qu'une noU' velle parure étincelante- qui pendant quelques heures amusait votre coquetterie. Vous l'avez repoussé, avec dédain, quand vous y avez remarqué ces taches, ces prétendues taches. — Vous ne pouviez aimer le fil» d'un cordonnier, un intellectuel prolétaire, bien que son amour eût été une source de tendresses infinie».
JULES. — Enfin, Georges, tes yeux se dessillent —
GEORGES. — Quand il est trop tard. Trop tard. J'avais un ami qui voyait clair pour moi, qui ne voulait pas que je devienne malheureux, et je ne l'ai pas cru, je ne l'ai pas écouté. Au contraire, je me fâchais contre lui.
JULES sourit un peu tristement. — Allons, ne parlons pas de cet ami qui a si mal plaidé sa eau» qu'il n'a pas su te convaincre.
GEORGES. — 11 n'a pas pu me convaincre, parce que j'étais entêté. Oui, entêté, sinon j'aurais compris combien cette vaniteuse était imbue du préjugé que la pauvreté est un déshonneur! Le déshonneur est là où n'existent que des sentiments vils et méprisable», de la suffisance, de la fausseté, de la trahison. Et cette créature indigne, je l'ai aimée. Je lui ai donné toute mon âme. Pour la conquérir, j'ai renoncé à