‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 9 sur 105 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

BEETHOVEN. — Non, mon amie, tu ne peux pas déchoir, je t'obligerais de vivre dans la gêne. Tu devrais t'imposer trop de privations, te pKasser de toutes ces choses belles et brillantes au milieu desquelles tu as toujours vécu, au milieu desquelles tu as le droit de vivre. Tu finirais péir les regretter vivement et tu souffrirais de les avoir perdues. Non, TTiérèse, je ne veux pas que tu les quittes. C'est moi qui dois m'élever matériellement pour arriver à toi. Et j'y arriverai. J'ai du génie! Je travaillerai, avec plus d'acharnement que jamais. Et — l'Europe est grande — mes oeuvres toujours plus fortes, toujours plus belles me seront payées comme elles le méritent. Ea alors, quand, avec la gloire, j'aurai conquis, sinon la fortune, du moins le bien-être, je me présentera! devant ta mère —

FRANZ. — Pardon, I^ouis, cet obstacle écarté, il en restera un grand, hélas. Mes enfants, je suis désolé de devoir être si cruel. Mais je ne veux pas que vous nourrissiez de vains espoirs.

THERESE. — De vsuns espoirs?

FRANZ. — Oui, vous seriez trop malheureux après, en les voyant déçus. Pour une autre raison surtout ma mère ne consentira pas à votre mariage...

BEETHOVEN. — Je comprends.

THERESE. — Moi aussi. Mais, Franz, si mianruin n a que ce motif -là pour s'y opposer, elle cédera. Oui, elle cédera, parce qu'elle verrait que «on refus me causerait trop de chagrin. Son amour maternel doit être plus fort que s<mi orgueil nobiliaire.

26 BEETHOVEN OU l' HÉROÏQUE

FRANZ — Thérèse, ma chère enfant, tu sais pourtant combien mère est attachée aux titres de noblesse. Que de fois devant nous n a-t-elle pas montré ses idées, ou ses préjugés, si tu préfères, qu'elle a gardés jusque dans ses vieux jours et qu elle gardera jusqu'à sa mort. Ce sont les idées de tous les nobles d'avant la révolution, idées dont quelques jeunes seulement sont revenus, quelques jeunes assez rares, comme toi et moi. Crois-moi. chêne. Comme ses ancêtres ont toujours fait et comme font encore ses pareils d'aujourd'hui, elle place le mariage de convenance au-dessus du tna'iage d'inclination, et surtout ^lle ne supporte pas l idée de mésallier ses enfants. Puisque les circonstances m y obligent, il faut bien que je vous répète ce qu elle m'a dit tout récemment encore. Elle ne mariera sa fille, m'a-t-elle certifié, qu'avec un noble. THERESE. — EUe t'a dit cela?

FRANZ. — Oui.

BEETHOVEN. — Je n'en suis pas surpris.

rSombre.) Je devais plutôt m'y attendre, connaissant les nobles d'Autriche pour les avoir assez fréquentés, je peux bien le dire devant toi. Franz Nous avons assez souvent discute la-dessus. Et tu étais d'accord avec moi. C'est bien la leur mentalité, même envers les poètes et les compositeurs. Pour eux il n'existe que deux espèce* d'hommes. Us nobles, c'est-à-dire eux. qm sont tout, et les roturiers qui ne sont rien. Nous, les artistes, ils nous recherchent, ils nous demandent de les amuser, de leur donner l'émotion profonde, la

ACrE I

divine frénésie de l'esprit. Et avec de l'argent, avec des faveurs , ils croient payer leurs dettes envers les Bacchus qui leur broyent le vin délicieux. Dans leur jot orgueil ils se jugent au-dessus de nous. Ils nous refusent l'entrée dans leurs familles, à nous, les envoyés des Dieux, les éternels qui vivrons encore dan? la mémoire des hommes quand, depuis de longs siècles, leur courte et vaine splendeur ne sera plvs que poussière. — Voilà les idées de la grande masse des nobles autrichiens, et ces idées, votre mère autrement si bonne, si aimable, les partage et en est l'esclave.

FRANZ. — Oui, au point que, si Thérèse lin parlait de ses projets, elle lui défendrait certainement de te voir encore.

BEETHOVEN, ironicfuement. — Elle est noble à ce point!

FRANZ. — Voilà ma conviction, Louis. Elle trouverait que ta présence au château ne serait plus possible.

BEETHOVEN. — Vraiment!

THERESE. — Oh! Tu crois...?

FRANZ. — A mon avis donc, si vous ne voulez pas tout gâter, il faut absolument lui laisser ignorer les sentiments que vous éprouvez l'un pour l'autre.

THERESE. — O mon Dieu!

FRANZ. — Nous en reparlerons. Je suis obliçré de vous quitter. A tout à l'heure. (Il sort par la droite.)

2g BEETHOVEN OU l' HÉROÏQUE

Page 1