‹ ThéâtreChapitre 5 sur 22 · LES PRECEDENTS, SAMUEL · texte numérisé non relu

LES PRECEDENTS, SAMUEL

MARIE. — Qu'as-tu donc, Samuel? Comme tu es rouge et agité!

{Les autres le regardent.)

SAMUEL, en rage. — Ce Jude, fils de Jacques! — Ah!

MARIE. — Je craignais que tu n'aies dispute avec ton patron parce qu'il ne veut pas t'augmenter.

SAMUEL. — Pourquoi disputerais-je à ce sujet avec Simon! Je me contente de ne pas travailler. Il cédera bientôt. Car il a tort et le reconnaîtra. — Non, ce n'est pas Simon, c'est ce Jude —

JOSEPH. — Que t-a-t-il fait, Jude?

SAMUEL. — Ce qu'il m'a fait! J'étais près du puits que Sarah et Myriam venaient de quitter.

Je causais tranquillement avec Léa, la fille de Joram —

LEVI. — Ton amie —

SAMUEL. — Voilà que ce Jude, ce sale jaloux, arrive brusquement, me crie que je lui enlève son aimée, alors que je ne savais point qu'il s'était épris d'elle, et, avant que j'aie le temps de lempêcher, il me frappe en plein visage.

LES AUTRES, excepté Jésus. — Oh!

SAMUEL. — Et puis le lâche se sauve, à toutes jambes, et disparaît dans le fouillis des ruelles.

JOSEPH. — En effet, il faut être lâche!

SAMUEL. — Ah, ma joue brûle encore sous l'affront! — Mais nousi nous retrouverons. Je vais l'attendre près de sa maison et je me vengerai.

(Les huit répliques suivantes se succéderont rapidement. )

JOSEPH. — Bien sûr qu'il faut te venger.

LEVL — Et tout de suite.

MARIE, grondante à Joseph et à Lévi. — Vous versez encore de l'huile sur le feu. vous!

SARAH. — Au lieu de calmer votre frère!

SAMUEL. — Œil pour œil, mère! Dent pour dent! J'y cours. (Mais)

JESUS, s'avançant vers la porte. — Le Seigneur a dit : A moi, la vengeance, les représailles! (1)

(1) 5 Moïse XXXII, 35 — Romains XII, 17-19.

TABLEAl 1. "

SAMUEL, toujours en colère. — Tais-toi, prédicateur!

JESUS, calme mais avec autocité. — Samuel! Tu oublies que je suis Taîné. ( I ). (Un temps. Puis)

SAMUEL, moins rude. — C'est vrai.

JOSEPH, à Jésus. — Toi. tu ne pouvais pas parler autrement.

LEVL — Nous ne sommes pas à la synagogue

SAMUEL, à Jésus. — Tu crois connaître les Anciens et les Ecritures et tu ne sais pas qu'il est écrit, en plusieurs endroits : Œil pour œil, dent pour dent. (2) Le Seigneur a fait dire à nos pères par Moïse : Le mal que vous aurez fait à un autre, on vous le fera. (3)

JESUS qui, déjà plus grand que ses frères, se redresse encore. — Quand Moïse conduisit nos pères hors de l'Egypte, il n'y avait pas encore de Loi. Il en fallait une, très sévère, contre les querelleurs, les malfaiteurs, les assassins, sinon que devenaient les bons, les justes, que devenaient l'ordre de la communauté, la communauté elle-même! — Dans les endroits dont tu parles, le Seigneur

(1) Mathieu I, 25 — Luc II, 7.

(2) 2 Moïse XXI, 24 — 5 Moïse XIX, 21.

(3) 3 Moïse XXIV. 20.

par les tables et la bouche de Moïse, établit la Loi qui appliquera le nouveau commandement. Et c'est le tribunal, le juge qui prend œil pour œil, dent pour dent. Mais toi et moi et les particuliers en général, nous ne le pouvons pas. Nous n'avons pas ce droit. Nous ne pouvons pas rendre le mal pour le mal. Au contraire, il est écrit : Ne dis point : Je rendrai le mal qu'on m'a fait.

SAMUEL. — Où cela est-il écrit?

JESUS. — Dans les Proverbes. (1).

SAMUEL. — Pourtant Samson l'a rendu, le mal, en se vengeant des Philistins qui lui avaient crevé les yeux.

LEVL — Et Dieu lui-même l'y a aidé. Sur sa prière il lui a donné la force de faire crouler le temple de Dagon où il était avec la foule des Philistins qui y festoyaient.

SAMUEL. — Et tous furent tués. (2)

JESUS. — C'est l'Eternel lui-même qui, par les bras de ce fidèle et ardent serviteur, a exterminé ses féroces ennemis, ces idolâtres dont l'orgueil se moquait du Maître des cieux et des hommes. (Puis, après avoir regardé ses frères avec des yeux où se lit la supériorité de l'intelligence et de la bonté.)

(1) Proverbes XX, 22.

(2) Juges XVI.

Dans le livre de Moïse que tu invoques il est dit aussi : Tu ne te vengeras point et tu ne garderas point de ressentiment contre les enfants de ton peuple. ( 1 )

SAMUEL, vivement. — Ne pas garder de ressentiment contre celui qui m'a frappé, qui m'a outragé!

JESUS. — C'est difficile mais d'autant plus beau. Il faut pardonner.

SAMUEL. — Les méchants ne méritent pas le pardon —

JOSEPH. — Mais le châtiment.

LEVI, vite après Joseph. — Le châtiment!

SAMUEL. — Le Seigneur n'a pas pardonné à ses ennemis, les Egyptiens, les Philistins —

LEVL — Les Syriens —

SAMUEL. — Il les a exterminés.

JESUS. — Il Ta fait parce que, poussés par Belzébuth, ils s'obstinaient dans leur haine contre Lui. parce qu'ils abolissaient partout son culte et le remplaçaient par celui de leurs infâmes idoles. D'ailleurs je vous l'ai rappelé tantôt. Le Seigneur a dit : « A moi la Vengeance ». Mais il pardonne aussi. A toi qui crois en lui, ne te pardonne-t-il pas tous les jours tes offenses! Il faut pardonner aussi, Samuel.

il) 3 Moïse XIX, 18.

SAMUEL. — Pardonner! Si vite! Si facilement! Mais c'est paraître, devant les gens, un lâche, quand on ne Test pas.

JOSEPH. — C'est avoir l'air de supporter une offense parce qu'on n'a pas le courage d'en demander réparation.

JESUS. — Le lâche, ici, c'est Jude qui s'enfuit après t'avoir frappé. Et pourquoi s'enfuit-il? Parce qu'il connaît ton courage, comme tous les Nazaréens le connaissent.

SARAH. — Il l'a prouvé quand il a pénétré dans une maison en feu et qu'il a sauvé une femme.

JESUS, à Samuel. — Et la façon dont tu te défends contre l'offense montre que tu n'es pas un lâche. Tu n'as pas peur de Jude. Tu brûles, au contraire, d'aller le retrouver —

SAMUEL. — Oui, je brûle de lui rendre sa gifle. Et tu me retiens ici! (// veut sortir.)

JESUS. — Samuel!

SAMUEL. — Encore! (// s'arrête.)

LEVI, à Jésus. — Laisse-le donc aller!

JESUS, avec autorité. — Nous devons pardonner non seulement parce que Dieu nous pardonne nos offenses, mais encore pour un autre motif.

SAMUEL. — Ah! Lequel?

JESUS. — Parce qu'au commandement : Tu

ne te vengeras pas. notre Père céleste a ajouté : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. ( 1 )

MARIE. — C'est vrai. Combien de fois l'ai-je entendu!

SARAH. — On nous l'a encore lu, à la synagogue, l'avant-dernier sabbat.

JESUS. — Nous ne sommes jamais assez bons, mes frères. Si les hommes étaient meilleurs, il n'y aurait pas de haines, de coups, de sang versé, de meurtres, de guerres féroces. Toutes ces choses abominables arrivent parce que l'homme écoute la voix des démons qui s'emparent de lui. Chassons hors de nous les démons.

MARIE. — Jésus a raison, soyons bons, mes enfants. Comme votre père Joseph l'a été.

SAMUEL. — Seul celui qui regrette sa faute, mérite qu'on soit bon envers lui —

JOSEPH. — Et qu'on lui pardonne.

SAMUEL. — Si Jude persiste dans sa rancune et que je me montre trop vite prêt à oublier, il recommencera et m'offensera encore.

JESUS. — Tu lui pardonneras encore.

LEVI s'arrête dans son travail et vivement se redresse.

SAMUEL. — Comment! Je — î

U) 3 Moïse XIX. 18.

JOSEPH, presque en même temps. — Ah! Par exemple! Mais ce serait stupide! — Se laisser maltraiter sans opposer de résistance!

JESUS. — Il faut plutôt souffrir le mal que de le faire.

SAMUEL. — Et le respect de moi-même! Ma dignité d'homme et mon honneur, qu'en fais-tu?

JESUS. — Le respect de nous-mêmes, le sentiment de notre dignité, de notre honneur sont des qualités que nous devons avoir. Ce ne sont pas les plus hautes, et elles se transforment facilement, trop souvent en orgueil, en vanité vite froissés, vite rancuniers. Notre plus haute qualité, c'est la bonté. Quand celle-ci est en conflit avec les autres, elle doit l'emporter. — D'ailleurs, c'est ton adversaire, dans sa méchanceté obstinée, qui est à plaindre, non pas toi.

SAMUEL. — Pardonner à quelqu'un qui ne regrette pas sa méchanceté! Les hommes riront de moi, me mépriseront.

JESUS. — Oui, les esprits ordinaires, vulgaires. Le jugement des hommes n'a aucune importance. Ne t'en inquiète pas. C'est celui de Dieu qui compte.

JOSEPH. — Mais c'est injuste aussi. Dieu ne peut pas vouloir l'injustice.

JESUS. — Pardonner et souffrir injustement est plus difficile, mais aussi beaucoup plus beau.

TAIÎLEAI I. 19

plus méritoire que haïr, maudire, se venger. Si tu parviens à pardonner en souffrant sous l'outrage, tu t'élèveras, tu te purifieras, tu verras les portes du Ciel s'ouvrir devant toi. Si tu gardes rancune, elles te resteront fermées. Car comment Dieu te pardonnerait-il encore tes fautes, si tu ne pardonnes pas! — Ne veux-tu donc pas ressembler à ton Père céleste i"

SAMUEL. — Ressembler à — ! Mais c'est impossible! Moi, une faible créature humaine, ressembler à —

JESUS. — Il faut y tendre de toutes nos forces. Préfères-tu être comme les païens qui ne pardonnent pas et se déchirent entre eux? — Ne veuxtu pas être digne d'entrer dans le royaume des cieux,,. qui est proche,'*

MARIE. — Oui, on l'annonce de toutes parts,

JESUS. — Va, mon bon Samuel! Va trouver Jude. Explique-toi avec lui. Il t'ccoutcra.

SAMUEL. — II ne m'écoutera pas. Parce que je ne veux pas renoncer à Léa. Car nous nous aimons. Si encore, auparavant, elle lui avait accordé son amitié. Mais il n'en est rien. Elle me l'a dit.

JESUS. — Vous vous réconcilierez. Du moment que toi tu le veux sincèrement, le Seigneur t'inspirera de bonnes paroles, et tu te feras de Jude un

ami. Tu en seras heureux au plus profond de ton âme et les anges là-haut s'en réjouiront avec toi.

{Un silence.)

SARAH. à sa mère. — On dirait que ses paroles lui viennent du Ciel.

JOSEPH. — Tout cela, Jésus, est très beau dans ta tête, mais ce ne sont que des rêves. Oui, tu es un rêveur.

SAMUEL. — Il me semble aussi.

JOSEPH. — La réalité est tout autre. Dans ce monde ce n'est pas la Bonté qui triomphe, c'est la force et la ruse.

SAMUEL. — C'est vrai. Combien de fois le peuple de Dieu a-t-il saigné sous la lourde main des conquérants idolâtres! Encore aujourd'hui une grande nation païenne l'opprime —

LEVL — Et lui extorque des impôts et des dîmes et des péages.

JOSEPH. — La bonté est persécutée et l'a toujours été. Saûl poursuit David.

SAMUEL. — Elie doit se sauver dans le désert.

LEVL — Daniel est jeté dans la fosse aux lions.

SAMUEL. — Les Macchabées, martyrs de leur foi, sont affreusement suppliciés.

JOSEPH. — Et toi aussi, Jésus, si tu persistes dans ces idées-là, si tu les montres trop ouvertement, je crains qu'un jour on ne te bafoue —

LEVI. — Joseph a raison... pour —

JOSEPH, à Lévi, en l'interrompant. — Tu sais voir cela, toi?

LEVI. — Parfaitement. Pour une fois tu n'as pas tort.

JESUS. — Oui, les méchants sont tellement nombreux ici-bas que les bons depuis Abel jusqu'à nous, ont toujours été des victimes.

JOSEPH. — Et moi je ne veux pas être une victime.

SAMUEL. — Ni moi.

JOSEPH, à Lévi. — D'un frère pas plus que d'une autre personne.

LEVI, à Joseph. — Tout à fait comme moi.

JESUS. — Vous préférez être des méchants.

MARIE. — Oh!

JESUS. — Et vous quereller même entre vous.

(// regarde Joseph et Lévi.)

SAMUEL. — Non, nous ne voulons pas être des méchants —

JOSEPH. — Mais pas trop bons non plus.

LEVI. — Ce serait être bêtes,

JESUS, encore à Joseph et à Lévi. — Ne pas être trop bons! Pour dire cela, comme vous êtes d'accord, vous qui ne vous entendez jamais. — Encore une fois, si vous ne vous aimez pas les uns

les autres et ne pardonnez pas les offenses, n'espérez pas que le Seigneur vous pardonnera les vôtres. — Au demeurant, la Justice n'a-t-ellc pas été instituée pour juger, pour punir! — Et puis les méchants ne régneront plus longtemps. Maintenant, il est vrai, Satan est le prince du monde et on lui obéit. Les prophètes et les justes sont persécutés. Les prêtres et les docteurs n'appliquent pas la Loi qu'ils ordonnent aux autres d'observer. (Jésus, Marie et Sarab diront le reste de la scène avec une exaltation grandissante.) Mais Dieu, mes frères, est plus fort que le Démon. lï se réveillera et vengera ses fidèles. Le jour est proche —

MARIE. — Je le pense aussi. Trop longtemps la méchanceté a duré.

JESUS. — Il est écrit : Quand le sceptre sera ôté de Juda (I), le héros, le Messie, viendra, le Sauveur. Et le sceptre est ôté de Juda —

MARIE. — Et l'Envoyé de Dieu apparaîtra.

SARAH. — Oui. il naîtra de la race de David. (2)

JESUS. — Et il établira le règne de la Justice, de l'Amour, de la Bonté. D'ailleurs si, contraire-

(1) Moïse IXL, 10.

(2) 1 Chroniques, XVII, II.

1 Moïse, XXII, 18.

ment à notre attente, la venue du Messie était encore lointaine, la Bonté, elle, ne tardera pas à prévaloir. C'est elle qui sauvera le Monde. Sa lumière divine guidera l'Humanité, la réconfortera, embellira son existence, qui, autrement, ne serait qu'une froide et horrible nuit. — Et si je dois souffrir pour que la Bonté règne partout autour de moi, je souffrirai volontiers. S'il le faut, je m'immolerai sur son autel.

{Un temps. Puis)

SAMUEL. — Je pardonne à Jude.

JESUS. — Ah!

(Lévi et Joseph regardent Samuel avec étonnement. )

SAMUEL. — Mais il ne faut pas qu'il recommence.

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