DORANTE, PASQUIN
PA8QVIN.
Hélas t monsieur, mon très-honoré maître, je vous en conjure I
PORANTB.
Snooref
LE JEU DE L'AMOUR ET im HASARD. 107
PASQUIN
Ayez compassion de ma bomie ffvenlure: ne porte; point guiçnon à mon bonheur, qui va son train si rondement; ne lui fermez point' le passage.
DORANTE
Allons doncx misérable 1 je crois que tu te moques de moi. Tu mériterais cent coups de baron.
PASQUIN
Je ne les reluse point, si je les mérite^ mais, quand je l'es aurai reçus, permettez-moi d'en mériter (Tautres. voulez- vous que j'aille chercher le bâton?
DOaANTE.
Maraud I
PASQUIN
Maraud, soit; mais cela n'est point contraire à faire fortune.
DORANTE
Ce coquin 1 quelle imagination il lui prend I
PASQUIN
i Coquin est encore bon; il me convient aussi. Un maraud n'est point déshonoré d'être appelé coquin; mais un coquin peut faire un bon mariage.
DORANTS»
Comment, insolent! tu veux que Je laisse un. hmniéle' homme dans l'erreur, et que je souffre que tu épouses sa fille sous mon nom? Écoute, si tu me parles encore de cette: impertinence-là, dès que j'aurai averti M. Orgon de cç que ^ tu es, je te chasse, entends-tu?
PASQUIN
Accommodons-nous : cette demoiselle m'adore, elle m'idoiâtre; si je lui dis mon état de valet, et que nonobstant son tendre cœur soit toujours friand de la nooe a^rec mol, n^ 'laisserez-vous pas jouer les violons ?
DORANIB.
Dès qu'on te connaîtra, je ne m'en embanraase plua«
PASQPIN.
Boni et je vais de ce pas prévenir cette généreuse per«> sonne sur mon habit de oaractère ; j'espère que ce ne sera* pas un galon de couleur qui nous brouillera ensemble, et que i / son amour me fera passer à la table en dépit du sort qui ne \ m'a mis qu'au buffet. ^
i08 THÉÂTRE DE MARIVAUX.
,,..^^'- ? iJ'^^ ' . SCENE II
DORANTE, seal, et ensniie MARIO.
DORANTE
Tout ce qui se passe ici, tout ce qui m'y est arrivé à moimême, est incroyable... Je voudrais pourtant bien voir Lisette, et savoir le succès de ce qu'elle m'a promis de faire auprès de sa maîtresse pour me tirer d'embarras. Allons voir si jQ pourrai la trouver seule. .
MARIO
Arrêtez, Bourguignon; j'ai un mot à vous dire.
DORANTE
Qu'y a-t-il pQur votre service, monsieur ?
MARIO
Vous en contez à Lisette ?
DORANTE
Elle est si aimable, qu'on aurait de la peine à ne lui pas parier d'amour.
MARIO
Comment reçoit-elle xîe que vous lui dites?
, DORANTE
Monsieur, elle en badine.
MARIO
Tu as de l'esprit : ne fais-tu pas l'hypocrite?
DORANTE
Non. Mais qu'est-ce que cela vous fait, supposé que Lisette eût du goût pour moi ?
MARIO
Du goût pour lui I Où prenez-vous vos termes ? Vous avez le langage bien précieux pour un garçon de votre espèce.
DORANTE
Monsieur, je ne saurais parler autrement,
MARIO
C'est apparemment avec ces petites délicatesses-là que vous attaquez Lisette ? Cela imite l'homme de condition.
DORANTE
Je VOUS assure, monsieur, que je n'imite personne. Mais sans doute que vous ne venez pas exprès pour me traiter de ridicule, et vous aviez autre chose a me dire? Nous parlions de Lisette, de mon inclination pour elle, et de l'intérêt que vous y prenez.
Gomment, morbleu! il y a déjà un ton de jalousie dans ce
Sue tu me réponds? Modère-toi un peu. En bien, tu me isais qu'en supposant que Lisette eût du goût pour toi ; après ?
DORANTE
Pourquoi faudrait-il que vous le sussiez, monsieur f
MARIO
Ah 1 le voici : c'est que, malgré le ton badin que j'ai pris tantôt, je serais très-fàchè qu'elle t'aimât; c'est que, san» autre raisonnement, je te défends de t'adresser davantage à elle : non pas, dans le fond, que je craigne qu'elle t'aime, elle me paraît avoir le cœur trop haut pour cela; mais c*est qu'il me déplaît, à mol, d'avoir Bourguignon pour rival.
DORANTE
Ha foi! je vous crois; car Bourguignon, tout Bourguignon qu'il est, n'est pas même content que vous soyez le sien.
MARIO
Il prendra patience.
DORANTE
Il faudra bien... Mais, monsieur, vous l'aimez donc beaucoup?
MARIO
Assez pour m'attacher sérieusement à elle dès que j'aurai pris de certaines mesures. Comprends-tu ce que cela signifie?
DORANTE
Oui ; je crois que je suis au fait : et, sur ce pied-là, vous êtes aimé sans doute.
Qu'en penses-tu ? Est-ce que je ne vaux pas la peine de l'être?
DORANTE
Vous ne vous attendez pas à être loué par vos propres rivaux, peut-être?
MARIO
La réponse est de bon sens, je te la pardonne; mais je suis bien mortifié de ne pouvoir pas dire qu'on m'aime; et je ne le dis pas pour t'en rendre compte, comme tu le crois bien, mais c'est qu'il faut dire la vérité.
DORANTE
Vous m'étonnez, monsieur; Lisette ne sait donc pas vos desseins?
UARIO.
Lisette sait tout le bien que je lui veux, et n'y paraît ptis sensible; mais j'espère que la raison me gagnera son cœur. Adieu ; reiire-toi sans bruit. Son indifTérence pour moi, mal* gré tout ce que je lui offre, doit te consoler du sacrifice que tu feras... Ta livrée n'est pas propre à faire pencher la balance en ta faveur^ et tu n es pas tait pour lutter contre moi»