ACTE I — SCÈNE II
ARLEQUIN
Tenez, monsieur, je bois à merveille, je mange de même, je dors comme une marmotte ; voilà ma santé.
LÉLIO
C'est une santé de crocheteiir ; un honnête homme serait heureux de l'avoir.
ARLEQUIN
Cependant je me sens pesant et lourd ; j'ai une fainéantise dans les membres ; je bâille sans sujet ; je n'ai du courage qu'à mes repas ; tout me déplaît. Je ne vis pas, je traîne ; quand le jour est venu, je voudrais qu'il fût nuit ; quand il est nuit, je voudrais qu'il fût jour ; voilà ma maladie ; voilà comment je me porte bien et mal.
LÉLIO
Je t'entends, c'est un peu d'ennui qui t'a pris ; cela se passera. As-tu sur toi ce hvre qu'on m'a envoyé de Paris?... Réponds donc.
ARLEQUIN
Monsieur, avec votre permission, que je passe de l'autre côté.
LÉLIO
Que veux-tu donc ? Qu'est-ce que cette cérémonie ?
ARLEQUIN
C'est pour ne pas voir sur cet arbre deux petits oiseaux qui sont amoureux ; cela me tracasse. J'ai juré de ne plus faire l'amour ; mais quand je le vois faire, j'ai presque envie de manquer de parole à mon serment, cela me raccommode avec ces pestes
de femmes ; et puis c'est le diable de me refâcher contre elles.
LÉLIO
Eh ! mon cher Arlequin, me crois-tu plus exempt que toi de ces petites inquiétudes-là ? Je me ressouviens qu'il y a des femmes au monde, qu'elles sont aimables, et ce ressouvenir ne va pas sans quelques émotions de cœur ; mais ce sont ces émotions-là qui me rendent inébranlable dans la résolution de ne plus voir de femmes.
ARLEQUIN
Pardi ! cela me fait tout le contraire, à moi ; quand ces émotions-là me prennent, c'est alors que ma résolution branle. Enseignez-moi donc à en faire mon profit comme vous.
Oiii-da, mon ami; je t'aime ; tu as du bon sens, quoique un peu grossier. L'infidélité de ta maîtresse t'a rebuté de l'amour ; la trahison de la mienne m'en a rebuté de même ; tu m'as suivi avec courage dans ma retraite, et tu m'es devenu cher par la conformité de ton génie avec le mien et par la ressemblance de nos aventures.
ARLEQUIN
Et moi, monsieur, je vous assure que je vous aime cent fois plus aussi que de coutume, à cause que vous avez la bonté de m/ aimer tant. Je ne veux plus voir de femmes, non plus que vous ; cela n'a point de conscience. J'ai pensé crever de l'infidélité de Margot. Les passe-temps de la campagne, votre conversation et la bonne nourriture, m'ont un peu remis. Je n'aime plus cette Margot ;