‹ Theatre posthume de MJ. De Chénier, précédé de considérations sur la liberté du théatre en FranceChapitre 10 sur 286 · TOME III. c · texte numérisé non relu

TOME III. c

Sût- •

hv Gt)bglc

XXXVIII DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE d’un Racine, d’un Fénelon, d’un Voltaire ou d’un Montesquieu? Leur gloire grossit pour ainsi dire à mesure qu elle s’éloigne ; elle rajeunit de siècle en siècle. Les gens de lettres, sans doute, et même ces grands hommes , n’ont pas droit d’attendre des lois une protection particulière que ne partagerait point le reste des citoyens. Des lois équitables ne connaissent point d’acception pour certaines classes de citoyens, mais elles ne connaissent pas non plus d’exception. Si cette locution , Le premier, le dernier des citoyens n’était pas une locution absurde , il serait vrai de dire que le dernier des citoyens doit jouir , dans la même étendue que le premier , des avantages de la constitution. Tous les deux doivent être également réprimés par les lois. Ce qui est juste , ce qui est injuste à l’égard d’un eitoycu , est juste , est injuste à l'égard d’un autre. 11 s’en suit très-évidemment qu’il n’est pas raisonnable d’interdire au théâtre la représentation d’un seul état de la société , s’il en est un seul dont la représentation soit permise. J’ose dire qu’il n’y a qu’une manière de répondre à ce raisonnement : c’est d’employer encore le galimathias inintelligible des défenseurs de l’autorité arbitraire; c’est de proposer, connue le modèle d’une bonne constitution; ce monstrueux ordre de choses où des gens en place ordonnaient , défendaient ce qu’ils voulaient , sans alléguer d’autre motif de leur volonté que leur vo-

XXXÏX

EN FRANCE, lonté ; où , dans leurs décisions , tous les agens subalternes de l'autorité copiaient, au moins pour le sens , la formule inhumaine et dérisoire qui terr mine les édits des rois de France : Car tel est notre plaisir.

XXX. Nous touchons à l’époque la plus importante qui marque , jusqu’à ce jour , l’histoire de la nation française ; et la destinée de vingt-cinq millions d’hommes va se décider. Si les intérêts particuliers s’anéantissent devant l’intérêt public, si l’on fait aux préjugés cette guerre ardente et vigoureuse , digne du peuple qui s’assemble, et du siècle qui voit s’opérer une aussi grande révolution, alors le nom de Français deviendra le plus beau nom qu’un citoyen puisse porter ; alors nous verrons s’élever des vertus véritables ; alors le génie , sans cesse avili par le despotisme , reprendra sa fierté naturelle. A des arts esclaves succéderont des arts libres : le théâtre , si long-temps efféminé, si longtemps adulateur , rappelé désormais à sou but respectable , n’inspirera dans ses jeux que le respect des lois , l’amour de la liberté , la haine du fanatisme et l’exécration des tyrans.

XXXI. Mais si , quand il faut de puissans remèdes , on nous donne des palliatifs ; si l’on veut ménager encore les prétentions arbitraires et cet

xl DE LA LIBERTÉ Dü THEATRE empire de l’habitude , cette autorité des anciens usages ; si l’on se contente de remplacer un gouvernement ahsdrde par un gouvernement supportable ; si l'on ne fait que perfectionner le mal , pour me servir de l’expression du vertueux Turgot ; si , quand il faut établir une grande 'constitution politique, on s’occupe de quelques détails seulement ; si l’on oublie un instant que les lois doivent également protéger tous les ordres de citoyens, que toute acception de personne ou d’état est une chose monstrueuse en législation, que tout ce qui ne gène point l’ordre public doit être permis aux citoyens , et que , par une conséquence nécessaire, il doit être permis de publier ses pensées en tout ce qui ne gène point l’ordre public , de quelque, manière , sous quelque forme que ce soit , par la voie de l’impression , sur le théâtre , dans la chaire et dans les tribunaux ; si l’on néglige cette portion importante de la liberté individuelle, la France ne pourra point se vanter d’âvoir une bonne constitution. Les âmes fières et généreuses que le sort a fait naître en nos climats envieront encore la liberté anglaise que nous devions surpasser; nous perdrons , peut-être pour des siècles, l’occasion si belle qui se présente à nous de fonder une puissance publique ; et les philosophes français , écrasés comme autrefois sous la foule des tyrans , seront contraints de sacrifier aux préjugés

EN FRANCE. xli

ou de quitter le pays qui les a vus naître, pour aller chercher une patrie, car il n’y a point de patrie sans liberté'. <

XXXII. Quant à moi, je ne respecterai point des convénances arbitraires. Tant que j’écrirai, ma plume , soumise à la véritable décence , ne se per- . mettra jamais ces affreux libelles répandus de nos jours avec tant de profusion pour troubler le repos des citoyens et déshonorer des familles entières. Mais je ne concevrai jamais comment, dans les ouvrages qui ont pour objet la correction des mœurs et la peinture de la société , l’on peut raisonnablement oublier certaines professions, ou traiter ces professions privilégiées avec des ménagemens qu’on n’a point pour les autres ; je ne concevrai jamais comment ce qui parait instructif dans l’histoire peut sembler nuisible snr la scène ; comment , par quel principe conforme à la liberté que la nation revendique à si juste titre, on peut raisonnablement ininterdire aux poètes dramatiques les personnages les plus importans de nos annales ; je ne concevrai jamais comment la représentation d'un prêtre fanatique peut être préjudiciable à la tolérante morale; comment la représentation d’un x*oi tyrannique , ou d’un magistrat injuste , peut détruire la puissance des lois; je ne croirai jamais que l’unique but de la tragédie soit d’intéresser, pendant deux

xlii DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE heures , à quelque intrigue amoureuse terminée par un dénouement romanesque. Je serai toujours persuadé que le but de ce genre si important est de faire aimer la vertu , les lois et la liberté , de faire détester le fanatisme et la tyrannie. Si cela est incontestable , il est aussi incontestable que le vrai moyen de faire aimer la vertu , que le vrai moyen de faire détester le fanatisme et la tyrannie , c’est . de les représenter fidèlement. La mémoire de Charlemagne et d’Henri IV ne sera point déshonorée, par la raison que , dans des pièces de théâtre , on aura fait parler et agir Louis XI et Charles IX comme des tyrans qu’ils étaient : Fénélon ne sera point flétri , lorsque dans une tragédie on aura peint le cardinal de Lorraine comme un prélat séditieux et intolérant. Sully, l’Hôpital et Turgot ne descendront point du rang où les a placés l’opinion publique, du moment que sur la scène on aura retracé avec énergie l’administration despotique d’un Duprat ou d’un Richelieu. Ainsi , dans la ferme résolution où je suis de faire servir au bien de ma patrie les faibles talens que j’ai reçus de la nature, je représenterai dans mes tragédies , le plus énergiquement qu’il me sera possible , et les vertus et les vices des hommes qui sont livrés au jugement de l’histoire ; je n’aurai pas plus de ménagement pour les rangs et pour les professions que n’en au' rait un historien véritablement instruit des droits

xi m

EN FRANCE, de l’humanité. Si des tragédies, composées dans un but aussi moral , aussi patriotique, ne peuvent encore être représentées en France, je m’occuperai, dans le silènce du cabinet , d’une génération plus heureuse et plus raisonnable que la nôtre ; je travaillerai pour ceux qui viendront après nous : c’est d’eux que j’attendrai la récompense de mes travaux. Cependant je gémirai sur la faiblesse de mes concitoyens ; leur négligence sur cet article ne pourra qu’être la suite de leur négligence sur beaucoup d’autres points. Ils se seront occupés de la liberté individuelle ; mais la liberté individuelle n’existe pas dans un pays où il n’est pas permis de publier ses pensées ; mais il n’est pas permis de publier ses pensées dans un pays où le théâtre ne participe point à la liberté de la presse. En effet , la représentation d’une tragédie , d’une comédie , est une manière de publier ses pensées. D’ailleurs , pour qu’une nation jouisse de la liberté individuelle , il faut que tout citoyen de cette nation puisse faire librement tout ce qui n’attaque point la sûreté personnelle , l’honneur et la propriété des autres citoyens. Aucun homme juste, aucun homme doué de raison, ne peut révoquer en doute l’évidence de de ce principe; et la constitution n’est pas libre, je ne dis pas quand une classe de citoyens, mais quand un seul citoyen ne jouit pas de cette liberté dans sa plus grande étendue.

Dioili?ac bv-CâlOglf

xl.v LIBERTÉ DU THÉÂTRE EN FRANCE.

XXXIII. Je relis ce que je viens d’écrire, et je crois pouvoir terminer ici des réflexions présentées avec la franchise altière d'un ami de la vérité, et d’un citoyen «ligne de respirer un air libre. Je n’adopterai jamais ces formes timides , ce style équivoque qui convient à limposture, et dont on a souvent masqué la raison. Les gens imbus d’anciennes erreurs s’étonneront de cette importance que j attache à la liberté du théâtre, «lu théâtre qui change insensiblement les mœurs nationales. Les opinions les plus certaines sont traitées de chimères, quand elles contrarient les pensées de la multitude. Mais le temps île la justice vient tôt ou tard et sur la question que j’ai traitée dans cet ouvrage, le temps de la justice n’est pas, je crois, fort éloigné. Ces idées qui, au moment de leur publicité, sembleront peut-être des paradoxes à plusieurs classes de lecteurs, répétéessans cesse après moi, seront bientôt devenues des vérités triviales. La génération qui s'avance aura peine à concevoir qu’on ait pu les contester. Mais en plaignant les erreurs de notre siècle , elle sera soumise elle-même à d’autres erreurs , qui , poursuivies sans relâche dans mille écrits énergiques , finiront par succomber, à leur tour , sous les efforts de la philosophie. Ainsi marche l'esprit humain, ainsi l’art de penser et d’écrire rendra chaque jour les hommes plus éclairés, et par conséquent plus vertueux ; et par conséquent plus heureux.

■ Dlgitized by Gc

TRAGÉDIE

PERSONNAGES

TIBÈRE, empereur.

AGRIPPINE , veuve de Germanicus.

PISON, sénateur.

CNÉIUS , fils de Pison.

SÉJAN , chevalier romain.

Les trois jeûnes filles d’Agrippine.

Les deux consuls.

Sénateurs.

Pontifes.

Macistrats.

Guerriers.

Licteurs. /

La scène est à Rome , dans le palais de Tibère.

TIBÈRE

TRAGÉDIE

%WVWWVVWVW\W VWVVVWY VWVWVWWVWVWVUWW V*V VVWVWVV VW vwwww vw wvvvwvw

Page 1