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cette objection. Quand on dit que des lois coercitives doivent prononcer sur tous les cas , on entend sur tous les cas où il y a délit. Quant à moi , je ne saui'ais concevoir un délit sans concevoir aisément une loi qui prononce des peines contre ce délit. Mais des lois qui prononceraient sur tous les cas ne seraient-elles pas au moins très- difficiles à poser en pareille matière ? Cette objection me parait plus ridicule que l’autre , et c’est beaucoup dire. Sans doute elles seraient difficiles à poser ; mais elles sont importantes , mais elles sont justes , mais il serait souverainement injuste de conserver des formes arbitraires. Qu’importe la difficulté ? Faut-il regarder les rcprésentans de la nation française comme des enfans lâches et paresseux qui n’aiment point l’esclavage , mais qui pourtant demeurent esclaves , par la raison qu’il faudrait se donner trop de peine pour être libres?
XXVII. Et quelles lois devrait-on poser? Cette question n’entre point dans le plan de mon ouvrage , et ferait seule la matière d’un écrit plus considérable. D’ailleurs, je ne suis point le législateur: c’est aux seuls états -généraux qu’il appartient de faire des lois ; quand elles seront établies , je m’y soumettrai. Du moment que j’ai prouvé qu’il en faut établir , du moment que j’ai démontré que la liberté du théâtre est juste , ainsi que la liberté de
xxxiv DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE la presse , et ne peut en être se'parée légitimement , de ce moment je n’ai plus rieu à dire, et ma tâche actuelle est remplie. Cependant je suis occupé sans cesse de ces lois si importantes qu’il est nécessaire d’établir sur la publication de la pensée. J’écarte en ce moment des idées qui se jettent en foule sous ma plume et qui m’entraîneraient fort loin de mon sujet ; mais je me livrerai bientôt à un second travail. Le désir d’être utile à ma patrie, l’amour de la liberté, de la justice, et non pas l’amour de la gloire, m’excitent à rassembler mes forces pour entreprendre cette tâche nouvelle : je proposerai des lois , non pas seulement sur le théâtre , mais sur tout ce qui est relatif à la publication de la pensée. En attendant , revenons à la matière que je traite aujourd'hui ; tâchons de ne rien oublier qui puisse augmenter l’évidence et convaincre mes lecteurs; que la raison soit toujours ma seule éloquence. (Je n’est pas comme écrivain, c’est comme citoyen que je veux mériter l’estime : je consens que l’on dise de moi : cet homme écrit mal, il a fait un mauvais ouvrage , pourvu qu’on soit obligé de dire : cet homme a raison, cet homme écrit la vérité.
XXVIII. Mais la liberté du théâtre n’intéresse que les gens de lettres. La proposition est fausse. Le théâtre, je l’ai dit, est un moyen d’instruction publique ; par conséquent , il intéresse la nation
EN FRANCE, entière. Mais les seuls gens de lettres feront des réclamations sur ce point. Quand cela serait vrai , n’est-çe point à ceux qui sont lésés par une injustice qu’il appartient de réclamer contre elle? et faudra-t-il ne point écouter un homme qui cric à l’oppression? Faudra-t-il négliger ses plaintes, précisément parce qu’il est opprimé ? Voilà sans doute une singulière logique. Eh ! les gens de lettres u’ont-il pas le droit de réclamer pour eux-mêmes, après avoir réclamé pour tant de monde ? N’est-ce point un homme de lettres qui a demandé justice pour les Calas et pour Sirven? Ne sont-ce point des gens de lettres qui ont tonné contre la superstition, contre le fanatisme, et contre nos lois criminelles, et contre les injustices des tribunaux , et contre les jugemens par commission , et contre les lettres de cachet, et contre la corvée , et contre les déprédations du fisc , et contre tous les abus qui ont abâtardi les nations et dégradé 1 espèce humaine ? J’aime à voir des importans de Versailles, des valets grands seigneurs , bardés d un cordon rouge ou bleu , s’imaginant avoir réfuté les raisons les plus évidentes quand ils ont répondu d’un air froid qu’il n’est question, sur ce point, que des intérêts des gens de lettres. O Français! si vous ne méritez plus ce nom de Welches qu’un grand homme vous donnait souvent; si vous voulez devenir une nation libre et raisonnable, reudez-en grâce à vos gens de
xxxvi DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE lettres. L’orgueil et la faiblesse des monarques, la
vanité des princes , la bassesse des courtisans , les préjugés et l’ambition du clergé , l’avarice , l’insolence et l’incapacité des ministres , les prétentions des corps toujours armés les uns contre les autres, voilà ce qui a réduit votre nation au néant politique où elle s’est vue plongée si long-temps. Vos gens de lettres l’ont retirée insensiblement de l’abîme. On n’a rien oublié sans doute pour les rendre aussi souples, aussi rampans que le reste des sujets; on les a effrayés par la persécution , avilis par la protection; on les a écartés soigneusement de tous les emplois importans presque toujours remplis par des fripons ou des imbécilles ; on les a réunis dans des sociétés littéraires pour les retenir plus aisément sous la verge du despotisme. L’ambition d’un homme de lettres était nécessairement bornée en France au fauteuil académique, à quelque misérable pension qu'il fallait mériter par la bassesse, à quelque place de censeur royal qu’il fallait remplir en espionnant, en interceptant la vérité. Tout au plus Voltaire et Racine ont-ils pu prétendre à des emplois subalternes de gentilhomme de la chambre ou d’historiographe de France. Ce système d’avilissement était conforme à l’esprit de tyrannie ; il devait réussir, il a réussi. Cependant, comme il n’était pas possible que des hommes, plus éclairés que le reste de la nation, n’eussent pas des momens d'éner-
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gie , la raison a fait entendre , sur le théâtre et dans les livres , une voix timide , il est vrai , mais puissante ; car c’était la voix de la raison. Chaque jour, dans le cabinet des écrivains illustres, dans les tours de la Bastille ou de Vincennes , et même au sein des académies, la masse des idées s’tst au»mentée. Il s’est trouvé quelques hommes dans notre siècle qui ont réuni la philosophie h l’éloquence ; ils ont écrit avec une noble hardiesse qui sera surpassée par leurs successeurs. IN’outi-agez donc plus vos gens de lettres ; ils vous ont fait presque autant de bien que vos rois, vos ministres et votre clergé vous ont fait de mal. Apprenez que, sans les gens de lettres, la France serait en ce moment au point où se trouve encore l’Espagne ; et si l’Espagne possédait aujourd’hui cinq ou six écrivaius.du premier ‘ ordre, apprenez que, dans cinquante ans, elle serait arrivée au point où se trouve aujourd’hui la France.
XXIX. Il est donc démontré que les gens de lettres français ont des droits à la reconnaissance de la nation ; mais celte reconnaissance doit se bornera une estime spéciale, et c’est ce qu’ils ont obtenu ; car c’est la seule chose qu’on ne pouvait leur enlever. Et quel homme confondra jamais la considération passagère d’un ministre , toujoui’s flatté durant sou ministère , avec la considération