ACTE III, SCÈNE L
TIBÈRE
Elle règne avec moi.
Ce discours vous surprend! J’ai , durant huit années. Parmi les Rhodiens caché mes destinées,
Loin du palais d’Auguste et plus loin de son cœur. Seule, d’un sort jaloux fléchissant la rigueur,
Quand je n’espérais plus les faisceaux consulaires ,
Elle étendait sur moi ses bontés tutélaires;
Et par elle , un empire attendu quarante ans ,
De ses lauriers tardifs couvrit mes cheveux blancs.
Sous le règne d’Auguste on adorait Livie.
Celle à qui je dois tout, mon, empire et ma vie,
Peut bien, ainsi que moi, sans blesser les Romains, Gouverner l’Univers que m’ont donné ses mains;
Et puisse encor long-temps ma pieuse tendresse Des rayons du pouvoir couronner sa vieillesse!
Vous même, à vos destins plus soumise aujourd’hui, Pour vous , pour vos enfans , ménagez son appui ,
Loin de vouloir aigrir par un orgueil injuste La mère de Tibère et la veuve d’Auguste.
AGRIPPINE
Dans l’état où je suis vous m’accusez d’orgueil !
TIBÈRE
Oui , jusque dans vos pleurs , jusque dans votre deuil , Jusqu’en cet appareil de douleur fastueuse.
D’un héros , je le sais , épouse vertueuse ,
Vous partagiez l’éclat 'de ses jours fortunés Qu’un sort inexorable a trop tôt moissonnés.
Mais enfin ce héros dans la Syrie expire ;
3o TIBÈRE.
Et , son urne à la main , vous traversez l’empire Vous traînez sur vos pas des peuples , des cités !
On voit les tribunaux , les temples désertés !
Pourquoi ? Ces dieux dont Rome adore les images,
Jules , Auguste , en mourant ont reçu moins d’hommages ; Moins de deuil éclatait , même aux jours malheureux Où Rome a vu pâlir ses destins généreux ,
,Où Canne et Trasimène excitaient tant d’allarraes ,
Où les mères , les fils , les veuves dans les larmes ,
A l’ombre de Varus redemandaient en vain Les légions d'Auguste et du peuple Romain.
Et ne comptez-vous pas comme un jour déplorable. Celui qui vit tomber ce chef irréparable ,
Par qui de vains regrets ne redemandaient plus Les légions d’Auguste à l’ombre de Varus ?
TIBÈRE
Vous, ne m’accablez pas sous tant de renommée.
Avant Germanicus j’ai commandé l’armée.
On se souvient du temps où les Parthes vaincus, Rendaient à mes exploits les drapeaux de Crassus ;
Quand , privés de tombeaux aux forêts d’Hercinie ,
Les ossemens romains couvraient la Germanie ;
Quand Varus expiait d’imprudentes terreurs ,
Aux champs illyriens j’arrêtais ses vainqueurs ;
Mon front ceignit deux fois la palme triomphale.
Je n’ai cependant pas , d’une gloirè rivale ,
Jusque dans son palais insulté l’Empereur,
Ni d’un peuple avili courtisé la faveur.