‹ Theatre posthume de MJ. De Chénier, précédé de considérations sur la liberté du théatre en FranceChapitre 6 sur 286 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

xxn DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE la gloire. L’un et l’autre ne sont pas plus héréditaires chez les nations que chez les individus ; et la honte des Danois en 1660 ne subsisterait plus pour leur postérité , devenue libre , comme le contrat des Danois en 1G60 ne saurait lier leur postérité.

XVII. Il en est ainsi des Français. En supposant que le massacre de la Saint-Barthélemi soit le crime de la nation, les Français de ce temps-ià sont flétris; mais non ceux d’au jourd’hui , qui n’étaient pas nés encore. En vous accordant (ce. qui n’est point mon avis) qu’un écrivain philosophe doit quelquefois dissimuler sa pensée par respect pour 6a nation, vous conviendrez du moins qu’il doit ce respect seulement à la génération qui existe ; et qu’il ne doit que la vérité aux générations qui ne sont plus. Cet esprit de fanatisme et d’intolérance, quia causé nos guerres civiles du seizième siècle, s’est beaucoup affaibli parmi nous ; mais quand il subsisterait dans toute sa forée , quand il serait encore l’esprit général , quand les partisans effrénés du dogme auraient conservé sur la nation cette influence qu’ils ont perdue , serait-ce en effet respecter la nation que de la tromper? Serait-ce lui manquer de respect que de l’éclairer? Quel homme aurait le mieux mérité de ses concitoyens, celui qui dans des écrits timides caresserait leurs préjugés , ou celui qui risquerait de leur déplaire, en disant tout haut

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des vérités énergiques? Un bon citoyen ne doit-il pas traiter sa nation comme un véritable ami traite son ami ? N’est-ce pas servir son ami que de le désabuser d’une erreur funeste? Et ne vaut-il pas mieux servir sou ami que de le flatter?

XVIII. Vous voyez donc bien, qu’en Retraçant pn événement du seizième siècle, je n’ai fait que ce que fait un historien. Vous voyez bien que j'ai toat au plus accusé la nation française du seizième siècle, et non pas la nation française actuelle, à qui seule je dois obéissance et respect. Vous voyez encore que si j’avais attaqué les erreurs de la nation française actuelle, bien loin de lui manquer de respect, j’aurais fait le devoir d’un bon citoyen. Par conséquent il est démontré que votre objection est absurde à tous égards. Mais pour surabondance de droit, je vous nie maintenant ce que j’ai pu vous accorder tout à l’heure. Le massacre de la Saint- Barthélemi n’est point le crime de la nation ; c’est le crime d’un de vos rois, et il ne faut point confondre vos rois avec la patrie, malgré les maximes d’esclave qu’on vous débite à vos théâtres, dans vos prétendues pièces nationales. C’est le crime de Charles IX, de sa mère, du duc de Guise, du cardinal de Lorraine; c'est le crime de la cour; c’est le crime du gouvernement; comme la révocation de l’écttV de Nantes, les massacres des Cévennes, et

XXIV DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE pour ne pas faire une énumération trop longue , comme tous les malheurs qui ont affligé, durant quatorze siècles, cette grande et superbe nation , écrasée de règne en règne, et de ministre en ministre; mais qui est fatiguée de la servitude, et qui sent enfin sa dignité.

XIX. 11 n’est pas vrai que ces événemens désastreux doivent être effacés du souvenir des hommes. Cette pensée fausse n’est digne que d’un rhéteur pusillanime. Ils doivent y vivre à jamais, au contraire, pour leur inspirer sans cesse une nouvelle horreur, pour armer sans cesse le genre humain contre des fléaux dont le germe est toujours subsistant, quoique souvent il soit caché. Les fanatiques assurent qu’il n’y a plus de fanatisme ; les tyrans , qu’il n’y a plus de tyrannie ; et la foule des gens à préjugés ne cesse de crier que les préjugés n’existent plus. Quand tous ces mensonges seraient autant de vérités, les tragédies d’un peuple libre, d’un peuple éclairé, devraient toujours avoir un but moral et politique ; et les principes de la morale et de la politique ne sauraient changer. Il faudrait toujours , à ne considérer même que la perfection de l’art, représenter sur la scène ces grands événemens tragiques, ces grandes époques de l’histoire qui intéressent tous les citoyens; et non plus ces intrigues amoureuses qui n’intéres-

EN FRANCE, sent que des femmes; non plus ces passions si fades, étemel aliment de cent tragédies qui se répètent sans cesse , et qui se ressemblent toutes par la mollesse et l’absence d’idées. Poètes tragiques français, lisez, relisez Sophocle et Tacite; connaissez bien le siècle où le sort vous a placés; et songez, en observant le peuple nouveau qui vous environne, qu’il est temps d écrire pour des hommes, et que les enfans ne sont plus.

XX. O Racine î poète sublime et naïf dans Athalie, austère dans Britannicus, partout sensible et touchant, partout correct, élégant, harmonieux, loin de moi l’esprit des barbares qui méconnaissent tes admirables beautés ! Certes, malgré tes défauts, qui sont ceux de ton siècle, et que tes grands talens peut-être ont rendus plus contagieux , je vois et je révère en toi le génie le plus parfait qui ait illustré les arts de l’Europe. Mais fallait-il abaisser ce génie au rôle de complaisant de cour? Fallait-il ambitionner, des succès aux petits appartemens de Versailles, ou dans le couvent de Sairit-Cvr? Fallait-il enfin perdre tes veilles à composer des tragédies allégoriques, à retracer, en vers excellons mais peu tragiques, et encore moins philosophiques, les amours du jeune Louis XIV, et de la fille de Charles 1", ou les amours du vieux Louis XIV et de la veuve Scarron? Homme fait pour éclairer

XXVI DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE la France, qu’importaient à la France Esther et Bérénice? Ah ! si au lieu d’écrire cette longue élégie royale , tu avais traité le grand sujet que j’ai tenté; si tu avais employé ton temps et ton éloquence à donner à tes concitoyens d’énergiques leçons de tolérance çt de liberté , tu aufais servi ta nation qui avait alors plus d’éclat que de bonheur, et plus de talens que de lumières. Peut-être le conseil de Louis XIV n’aurait pas été animé du même esprit que le conseil de Charles IX ; peutêtre l’industrie des Français n’aurait pas enrichi l’étranger de notre ruine ; et peut-être le sang des Français n’aurait pas coulé sur les échafauds du Languedoc pour des opinions théologiques.

XXI. Si je réclamais la liberté du théâtre dans l’auguste assemblée des représentans de la nation, ou si j'étais sur de n’avoir pour lecteurs que des hommes éclairés comme eux et soumis au seul em-

pire de la raison, je n’invoquerais l’autorité d’aucune époque ni d’aucune nation. Je n’exposerais que des motifs tirés du droit légitime de publier sa pensée. Ce chapitre est donc spécialement écrit pour ceux dont le jugement est moins exercé, qui examinent moins sévèrement les idées qu’ils ont adoptées, qui prennent souvent l’usage pour le droit, et sont plus aisément persuadés par des exemples que convaincus par des raisonnemens. Ministres ,

EN FRANCE, commis, censeurs-royaux, agens ou partisans du despostisme, écoutez. Je ne vous parlerai point des Athéniens , vous me diriez qu’ils vivaient au sein d’une démocratie : comme si le droit des hommes dépendait de la forme des gouvernemens , comme si le droit des hommes n’était pas le même

dans Athènes et dans Paris, sous le trente-neu- *

vième degré et sous le quarante-neuvième, àTornéo et sous la ligne. Mais laissons flans ce moment les peuples qui n’ont point oublié la dignité de l’homme. Je vous dirai qu’au commencement du seizième siècle on représenta sur différens théâtres d’Italie, et même à Rome, devant le pape Léon X, la comédie de la Mandragore du célèbre Florentin Machiavel. Dans ce pays superstitieux , on vit, sans frémir, sur la scène un religieux qui se joue de la confessiou , et qui est l’agent d’un adultère. Il faut voir dans l’original les conseils que frère Timothée donne à sa pénitence. Cette scène est admirable, j’ose le dire. Elle est égale, en tout sens, à celle où Tartufe veut séduire la femme de son bienfaiteur ; et ce qui doit plus étonner, Machiavel a écrit sa comédie cent-cinquante • ans avant celle de Molière. Cette pièce n’est pas sans doute une école de bonnes mœurs; mais son immoralité ne serait pas un titre d’exclusion à Paris où l’on représente journellement les farces de Montfleuri, de Dancourt et de M. de Beaumarchais. Rappelez-

XXVIII DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE vous bien que la Mandragore fut composée au commencement du seizième siècle , dans un pays où les monastères ont fourni tant de souverains pontifes ; dans les momens où la cour de Rome avait besoin d’exagérer le respect qu’on doit aux prêtres; quand l'Église était divisée par une foule d’hérésies; quand Martin Luther ébranlait déjà le trône apostolique. Jetons maintenant un coup d’œil sur le théâtre *tl’ Angleterre. Shakespear écrivait à la fin du même siècle. Voyez dans ses pièces nationales, les rois, les princes, les pairs du royaume, les prêtres, les prélats de l’église romaine et ceux de l’église anglicane, introduits sur la scène, e{ pesés, pour ainsi dire, avec un esprit de liberté que le philosophe David Hume est loin d’avoir égalé dans son histoire. Croit-on que les Anglais fussent libres du temps de Shakespear? Ah ! de quelle liberté jouissait l’Angleterre avant la fuite de Jacques II ? Sous les règnes sanglans d’Henri VIII* et de ses filles , les lois se taisaient devant le monarque. La crainte et la corruption enchaînaient les parlemens, et l’antique charte nationale, bien loin d’être réclamée par les Anglais, était presque ignorée d’eux , agens ou partisans du despostisme : tel fut pourtant, sous le despotisme, le théâtre de l’Angleterre et de l’Italie.

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