‹ Theatre posthume de MJ. De Chénier, précédé de considérations sur la liberté du théatre en FranceChapitre 8 sur 286 · XXIII. Députés des communes de France · texte numérisé non relu

XXIII. Députés des communes de France

xxx DE LA LIBERTÉ DU THÉÂTRE éloquens soutiens de l’assemblée nationale, et vous nobles, qui avez protesté contre l’esprit de scission, et qui voulez être de la nation française ; et vous , prêtres, qui ne dédaignez point le nom de citoyens français, c’est à vous maintenant que je m’adresse. Prêtres, ne soyez point effrayés par le sujet de cet ouvrage ; ne soyez pas plus scrupuleux que le pape Léon X qui n’a cessé d’encourager l’art dramatique; que le cardinal de Richelieu, qui l’a cultivé lui-même ; que le cardinal Mazarin , qui a présidé à la naissance de l’opéra chez les Français ; que le cardinal Bibiéna qui a fait la première comédie régulière écrite chez les modernes; que l’archevêque Trissino à qui nous devons aussi le premier essai régulier dans l’art tragique. Le théâtre est , comme la chaire, un moyen d’instruction publique. L 'instruction publique est importante pour tous les citoyens. Prêtres, qui siégez parmi les représentans de la nation , vous êtes citoyens , vous êtes envoyés dans cette assemblée pour y exercer des fonctions civiques et non des fonctions sacerdotales.

XXIV. Vous tous, législateurs élus par le souverain, citoyens de toutes les professions, vous tous que nous avons chargés de rendre à la France les droits qu’on avait usurpés sur elle , ces droits qui sont à tous les hommes et qui ne sauraient dépendre ni des climats, ni des époques, parcourez un mo-

ÈN FRANCE. . xxxi

ment cet écrit ; vous suppléerez par vos lumières âu peu d’étendue des miennes ; vous penserez ce que je* n'ai peut-être pas su dire ; vous sentirez combien là liberté du théâtre est à desirer pour Futilité publique. Cette raison devrait seule déterminer des citoyens; mais cette raison, déjà si forte, n’est ici que secondaire, puisqu’il est question d’une chose rigoureusement juste. 11 faut poser des lois écrites, des lois coercitives, des lois consenties par ceux qui représentent la nation ; il faut que ces lois prononcent sur tous les cas. Dans un pays libre , tout ce qui n’est pas expressément défendu par les lois est permis de droit.

XXV.* Mais, me dira-t-on, les représentans de la nation ne pourraient-ils pas autoriser la censure par une loi écrite, et par conséquent rendre légale l’autorité de tous ceux qui gênent la publication de la pensée ? Demandez-moi s’ils peuvent rendre le despotisme légal. Ne frémissez pas; vous m’aurez fait la même demande. Qu’est-ce que le despotisme? C’est l’autorité arbitraire. Si elle peut être juste en un seul cas , elle peut être juste dans tous ; mais elle est injuste par son essence. Du moment que vous admettez une seule partie de l’ordre public où l’opinion du magistrat fait la loi , vous violez le droit naturel; et le despotisme est en vigueur. Les magistrats sont les instrumens de la puissance légis-

xxxii DE LA LIBERTE DU THÉÂTRE lative, et non pas ses dépositaires ; ils doivent obéir aveuglément aux lois écrites , comme l’automate de Vaucanson obéissait à des lois mécaniques. Malheur au pays où les magistrats sont législateurs! Ce pays est un pays d’esclaves ; et les magistrats .sont législateurs partout où leur opinion particu*lière décide. Mais ne sentez-vous pas les inconvéniens d’une liberté sans limites? Je les sens, et je veux des limites puisque je veux des lois. Quand l’opinion des magistrats décide , il n’y a point de limites ; . il n’y en a ni pour l’esclaVage ni pour la licence. N’avons-nous pas vu représenter sur nos théâtres les parades les plus indécentes et les plus insolens libelles? La représentation du Tartuffe, ce chef-d’œuvre de morale comique , n’a-t-elle pas été suspendue pendant plusieurs années, tandis que la Femme Juge et Partie ne souffrait aucune difficulté ? Des hommes du premier mérite n’ont-ils pas été , de leur vivant , désignés avec outrage , et presque nommés sur le théâtre , tandis qu’on ne permettait pas d’y dénoncer, d’une manière vague et générale , les vexations les plus tyranniques et les abus les plus crians ?

XXVI. Mais, me diront encore ces hommes que la raison effraie toujours, pensez-vous qu’il soit possible d’établir des lois qui prononcent sur tous les cas ? J’avoue que j’ai quelque peine à comprendre

Page 1