LA FOURMI, LA CIGALE
mm
LA CIGALE, d'une voix tremblante.
Madame.
(Elle s'arrête.)
LA FOURMI, froidement.
J'écoute.
LA CIGALE, hésitante et oppressée.
Depuis... la fin... de l'été.
(Elle s'arrête. La Fourmi se remet à tricoter.)
LA FOURMI, à part, les yeux sur son ouvrage.
On voit sans difficulté
Que Madame la Cigale
Souffre un peu de la fringale.
(A la Cigale, en la regardant :)
Daignez me faire. savoir
Pourquoi vous vouliez me voir.
LA CIGALE, très émue.
Hélas! la bise est venue:
Me voici fort dépourvue :
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseaul! :
(La Fourmi se remet à travailler.)
LA FOURMI, à part, les yeux sur son ouvrage.
Ça comptait sur une aubaine, Et ça n’a pas pris la peine De mettre un grain de côté.
. Voilà bien, en vérité, Une prudente personnel
LA CIGALE J'ai froid, j'ai faim, je frissonne.
Voudriez-vous me prêter Quelques grains, pour subsister Jusqu'à la saison nouvelle?
LA FOURMI, à part, toujours tricotant.
Cause toujours, Sans-cervelle!
LA CIGALE Avant l’oût, foi d'animal, Vous aurez le principal Et les intérêts.
(Un silence. La Fourmi travaille toujours et ne pa raît pas entendre. La Cigale reprend :)
Le double, Si vous voulez...
(Un silence. La Cigale se tourne vers le public et reprend :)
Je me trouble.
Elle ne dit pas un mot.
(Cessant de travailler, la Fourmi se lève, son ouvrage à la main.)
LA FOURMI, froidement.
Que faisiez-vous au temps chaud?
(Aux premiers mots, la Cigale tressaille et se tourne vers la Fourmi.)
LA CIGALE, profondément troublée.
Moi?... Sur l’épine fleurie.
(Elle s'arrête.)
LA FOURMI Qu'y faisiez-vous, je vous pric?
LA CIGALE, d’une voix tremblante.
Nuit et jour, à tout venant, Je chantais, ne vous déplaise.
LA FOURMI, avec une sèche ironie (x).
Vous chantiez? J’en suis fort aise.
Eh bien! dansez, maintenant!
LA CIGALE, posant sa main gauche sur son cœur comme si elle venait d'y être frappée.
Oh! quelle dure parole!
Moi, danser?
LA FOURMI, d'une voix irritée, en faisant un pas vers la Cigale. Va-l'en donc, folle!
- Espérais-tu m'émouvoir?
Lorsqu'on ne sail rien prévoir, On manque de tout. C’est juste.
(La Fourmi attend l'effet de son apostrophe. La Cigale reste immobile, l’air désolé; après un long silence, elle se tourne vers le public et parle comme dans un rêve, très simplement, avec beaucoup d'émotion.)
LA CIGALE, désignant la gauche (2).
Là, dans la plaine, un arbuste, Dépouillé, noir, malheureux, Peut m'offrir un pelil creux :
C'est là que j'irai, pauvrette, Comme aux jours que je regrette; Et, pour la dernière fois Faisant retentir ma voix, Qui jadis versait l'ivresse, Je chanterai ma détresse.
Oui, puisque la mort m'attend, Je veux mourir en chantant.
(Après avoir dit ces mots d’une voix claire et douce, elle sort lentement à gauche. La Fourmi, vague-ment émue, mais ne voulant pas se l'avouer, la
suit encore des yeux après sa sortie. Puis elle re-
(1) Dont l'accent doit produire une pénible impression, et non pas faire rire.
(2) Sa droite à elle.
vient, pensive,.s’asseoir sur son escabeau et reste immobile un long moment, les yeux perdus dans l'espace. Son’ visage exprime un mécontentement qui contient déjà du remords. Tout à coup, faisant
un geste d’impatience, elle parle avec colère.)