LA FERMIÈRE
NY
Jupiter, je voudrais L’implorer à genoux;
Mais la poussière, hélas! abîmerait ma jupe.
Ah! qu'il fait sec! C’est bien ce qui me préoccupe. Secourable Jupin, fais pleuvoir, s'il te plaît!
Rends l’herbe à la prairie, à nos vaches le lait; Bénis le cher sainfoin; fais que le trèfle abonde; Réjouis les canards comme le pauvre monde!
Tu le vois bien, nos prés sont de vrais paillassons; Tous, nous tirons la langue (1); et bientôt les poissons N’auront plus, dans l'étang, assez d'eau pour s’ébattre, Je te promets trois pots de lait, peut-être quatre, (Des petits pots, s'entend) (2)! si tu fais bien pleuvoir. Pour Noiraude et Blanchette emplis bien l’abreuvoir, Et les deux petits pots sont à toi! Par avance k Je te les offrirais sans craindre la dépense;
Mais, dame, en ce moment nous en avons {rop peu. Allons, bien le bonjour, et sois un brave dieu!
(Elle fait un petit salut à son Jupiter idéal, tourne les talons et s’en va par où elle est venue. Quand elle est presque sortie, la Pluie et le Soleil, repassant chacun devant un des deux demi-chœurs, viennent se replacer à droite et à gauche de l'autel. Ils parlent quand ils se sont arrêtés.)
(1) Les choristes, se mettant face au public, tirent la langue pendant deux secondes ; puis la Férmière poursuit et les choristes la regardent de nouveau.
(2) Bien sûr ! font les choristes en se regardant les uns les autres,
| Scène IV LA PLUIE, LE SOLEIL, LE CHOEUR, puis un VIGNERON
LE SOLEIL, au public.
Ce sera donc la pluie; et moi, dans un nuage, Invisible, j'irai faire un petit voyage.
LA PLUIE, de même, et gaîment.
Ah! je vais m'en payer! Que d’eau, messieurs, que [d’eau!
LE CORYPHÉE Le déluge, alors? Soit! Fabriquons un radeau!
LA PLUIE, regardant vers le fond à gauche.
Qui vient ici, portant sur l'épaule une houe? (Le demi-chœur féminin regarde dans la même direction.)
LA CORYPHÉE, tournée vers le fond à gauche.
Un vigneron.
LE SOLEIL
Il faut l’écouter.
(En prenant le même chemin que précédemment, la Pluie et le Soleil régagnent leurs cachettes respec-
* tives; le demi-chœur féminin cesse de regarder le Vigneron, qui entre par le fond à gauche, la houe sur l'épaule. Il s’avance vers l'autel, à gauche duquel il se place, en abaissant sa houe (1). Il ne fait aucune attention au Chœur et parle, comme la Fermière, face au public.)
LE VIGNERON Je te loue, O divin Jupiter, d’avoir fait le Soleil, Car c’est-un Bourguignon à nul autre pareil!
Mais, que diable! il est trop souvent dans l’autre monde, Et Madame la Pluie ên pleurant nous inonde!
(r) Il peut s'appuyer sur cette houe, tantôt d’une main, tantôt de l’autre, en gesticulant avec le bras libre ; parfois des deux mains,
sans faire de geste.
L'eau, sans doute, a du bon, puisqu'elle éteint le feu: : Pour gonfler le raisin il en faut quelque peu;
Mais nous en avons eu, Jupin, en suffisance,
Et c’est l’ami Soleil dont je veux la présence!
Le marchand imouillera toujours assez mon vin (r); Ce qu'il faut, pour l'instant, c’est bien sucrer le grain. Je ne suis pas ingrat; trop lésiner m'indigne;
Et je te jure ici, par le fruit de la vigne,
Que, si le gros fermier Lucas m'en faisait don,
Je t'offrirais un porc et, de plus, un dindon!
Ce serait même un bœuf à la chair tendre et bonne, Si ce richard n’était l’avarice en personne!
Mais, comme il ne faut pas compter sur le voisin (2), Je viendrai t’apporter trois grappes de raisin,
Dès que nous aurons fait de superbes vendanges, Afin que sur l’autel de pierre tu les manges.
Adieu! N’écoute ;pas, surtout, les buveurs d’eau,
Qui ne sauraient t’offrir un si rare cadeau!
(I remet sa houe sur son épaule, s'en va sans saluer et sort par où il est entré. La Pluie et le Soleil reviennent auprès de l'autel.)