Scène première CATHERINE, puis LE LIÈVRT CATHERINE
C'est moi, Catherine, qu'on appelle aussi Catherinette. J'étais dans la cuisine avec maman, car c'était avant-hier le jour de Pâques, et, naturellement, je ne suis pas allée à l’école aujourd’hui. Papa, lui, est
retourné ce malin à son travail, d’où il rentre toujours bien tard. Comme il a très faim en rentrant, moi, qui guette son arrivée, j'avertis maman aussitôt que j'entends grincer la porte du jardin; alors maman remplit la soupière, qui fume et qui embaume, et va la poser sur la table; moi, je cours au-devant de papa pour l’embrasser plus tôt... Mais ce n’est pas de ça qu'il s’agit en ce moment : les pommes de terre ne sont même pas épluchées! Maman m'a envoyée dans le jardin pour cueillir un peu de cerfeuil et de pimprenelle : papa dit que les herbes rendent le potage lus gai et la salade plus gracieuse, Maman m'a dit Le me dépêcher et de ne pas trop babiller : il paraît que je suis un peu bavarde. C'est vrai qu'il n’y a personne dans le jardin; mais ïl faut bien que je dise bonjour aux fleurs et aux légumes, que je demande aux arbres de leurs nouvelles et que ÿe cause un petit moment avec les bouvreuils et les chardonnerets... Sans cormpler que j'ai toujours beaucoup de choses à me dire ! (D'un air de confidence :) Il y en a une qui me tracasse. Vous savez, les œufs de Pâques, les jolis œufs de toutes les couleurs, qu’on trouve, le matin de ce jour-là, dans les touffes d'herbe? On assure que ces œufs-là ont été pondus par un lièvre. Alors, sarnedi soir, mes petites voisines et moi, nous avons dit en jcignant les mains :
Lièvre, lièvre, lièvre mignon, Cette nuit, gentil compagnon, Viens dans le jardin y pondre tes œufs!
Au moins un, lièvre, plutôt deux, Et beaucoup, beaucoup, si tu peux !
Demain nous aurons le cœur si joyeux !
‘La chanson a parfaitement réussi; avant-hicr nous avons trouvé onze œufs ‘ il y en avait de rouges, de verts, de jaunes, de bruns, de violets... Mais papa nous a dit que jamais les lièvres ne pondaient onze
œufs; ce nombre-là ne leur plaît pas; il devait y en avoir un de plus, pour faire la douzaine. Tout le monde a cherché dans l'herbe, sous la laitue et la chicorée, au bas de la haie d’aubépine, enfin partout; on na rien découvert. Tout en cueillant ma pimprenelle, je vais jeter encore un petit coup d'œil. Je serais si contente de trouver le douzième œuf! (Elle se dirige lentement vers la droite, puis vers le fond, en inspectant, à sa droite, l'herbe et les
fleurs qui sont en bordure.
Précédemment, dès qu’elle a eu dit ces paroles: « ont élé pondus par .un lièvre »; à gauche du buisson placé à gauche, on a vu sortir la tête du Lièvre, qui est allongé sur le sol. Face au public, s’aidant de la main droite et se glissant sur le sol, il s’est peu à peu montré jusqu'à la ceinture, le reste de son corps restant caché par le buisson. De temps en temps, il a dodeliné de la tête, comme quelqu'un qui suit attentivement un récit. Dès que la fillette, qui ne l’a pas aperçu, s’est éloignée vers le fond, il sort tout entier du buisson en se traînant sur le sol et en s’avançant vers la rampe; puis il commence à parler au public. Catherine, occupée à sa cueillette d'herbes et à sa recherche de l'œuf manquant, reste dans le fond de la scène sans voir ni entendre le Lièvre.)
LE LIÈVRE, devant le buisson de gauche.
Voilà une petite bonne femme qui n'est pas forte en histoire naturelle, Comme si, nous les lièvres, nous étions des ovipares! Lorsqu'on trouve des œufs de couleur dans un jardin, il n’y a pas besoin d’être sorcier pour deviner qu'une maman a passé par là. Quant au douzième œuf, — celui qui manque à l'appel, — je suppose que la dame ne se sera plus rappelé où elle l'avait mis; mais je sais bien, moi, où il est.
(Catherine revient sur ses pas, toujours absorbée, et de temps à autre se baisse pour cueillir des herbes, qu'elle met dans la poche gauche de son tablier. Le Lièvre continue sans interruption.)
C’est un œuf qui doit probablement sa nuance délicale au bouillon de pelure d’oignon dans lequel on l’aura plongé. Sous un maître chou, dont je commen-
çais à grignoter les feuilles, j'ai aperçu ce matin une jolie petite chose brune, et je me suis demandé...
(A ce moment, Catherine, qui a tout à coup aperçu le Lièvre, pousse une exclamation.)
CATHERINE, effrayée.
Ah! qu'est-ce que c’est que ça LE LIÈVRE Ca Vous êtes bien dédaigneuse, CATHERINE Mais qui êtes-vous?
LE LIÈVRE Qui je suis? Un lièvre, pardil!
CATHERINE, avec Modan è Un gros lièvre, alors! :
LE LIÈVRE Tous ceux qui pondent sont comme Ça.
CATHERINE, vivement.
Ah! vous faites des œufs? :
LE LIÈVRE
Ça vous étonne? L'autre soir, pourtant, avec vos petites amies, vous m'avez joliment prié de pondre dans le jardin!
CATHERINE, tout émue.
Quoi! c’est vous qui... Alors... vous nous avez entendues?
LE LIÈVRE J1 faut le croire, puisque j'ai semé des œufs par- | tout.
CATHERINE Comme c’est drôle! Je savais bien que c'était comme ça; et, maintenant ŒUCSrQUS le dites, je me demande si C “est yrai. -
Vous ne me croyez pas? Ce n'est pas gentil. Mais il me sera bien facile de vous convaincre. Combien d'œufs a-t-on trouvés?
CATHERINE Onze.
LE LIÈVRE
Il y en avait douze.
CATHERINE, naïvement surprise, Tiens! c’est ce que papa disait!
| LE LIÈVRE
Et je peux vous apprendre, moi, où est le douzième. Je l’avais si bien caché en le pondant que personne ne l’a trouvé. Allez donc voir sous le gros chou violet, là-bas (il désigne le fond à gauche) dans le coin du jardin, près de la petite porte... Et vous me direz si je mens.
CATHERINE, un peu confuse.
Oh! je ne vous ai pas accusé de mentir!
LE LIÈVRE Allez, mademoiselle; allez voir.
(Catherine, passant entre les deux chaises, se dirige vers le fond à gauche et sort entre la dernière coulisse de gauche et la toile de fond. Le Lièvre, qui un moment l’a suivie des yeux, se retourne vers le public.)