Scène II . MARTIN, VERDURON, VERDURONNETTE
MARTIN, remettant son mouchoir dans sa poche
Ouf! on n’est plus jeune : ça se connaît dans les jambes, aussi dans les reins, et un peu partout. On est bien ici quand on y est, avec du soleil, de l'air, de bons endroits pour les chèvres, et on y marche sans grimper ni descendre; mais la source est un peu bas, et le sentier qui monte chez nous est rude, quand on a déjà cogné plusieurs heures. C'est vrai que ça scrait encore bien plus dur pour ma vieille Martine, et c’est pourquoi j'aime à lui monter sa cruche le plus souvent possible. (Souriant :) Elle croit que ce sont les follets, et moi je ne dis pas non; comme ça, clle ne se tourmente pas pour moi. (Plus sérieux :) Ça n’est pas qu'il n’y en ait pas, des follets. D'abord, tout le monde dit qu’il y en a; et puis, on ne m'ôtera point de la tête que, justement, il y en a chez nous!
VERDURON, tourné vers Martin (1).
Oh! ça, c’est vrai, mon vieux Martin.
(1) Qu'il entrevoit tant bien que mal ou qu'il devine à traverson buisson.
VERDURONNETTE, tournée vers Martin.
Rien au monde n'est plus certain.
MARTIN
S'il n’y avait pas des follets autour de nous, comment donc est-ce que tout marcherait à peu près bien? Il y aurait au moins quelque petit accident de temps à autre: la miche ne serait pas toujours là quand on en a besoin; on n’aurait pas, à point nommé, les quatre sous qu'il faut pour faire bouillir la marmite, avec un petit coup de vin à boire le dimanche. (Une pause. Il réfléchit.) Tout ça, encore, ça ne prouverait peut-être pas grand'chose ; mais c’est un tas de petits services qui vous sont rendus on ne sait par qui ni comment. Ainsi, tout à l’heure, en passant avec ma cruche pleine à l’endroit où je scie mon bois, n’ai-je pas vu un tas de jolis rondins tout sciés, qui n'étaient pas là quand je suis descendu? C’est comme avéc les fagots : bien sûr que Martine en fait sa bonne “part, et il faut toujours l'empêcher d’en faire trop; mais, pour une quantité d’autres, on dirait qu'ils se font tout seuls. Alors Martine dit comme ça que ce sont les follets qui besognent pour nous, et m'est avis qu'elle dit vrai.
VERDURON, souriant.
Pas toujours, Martin ; pas toujours | | VERDURONNETTE, de même.
Elle te-joue aussi des tours.
MARTIN, avec tristesse.
Ah! ma pauvre Martine! Si elle pouvait ravoir ses trois fieux! Beaucoup d’autres ont été moins heureux que nous, c'est vrai; et cependant Pierre est prisonnier là-bas, Jacques a une jambe de moins, et ce sont des transes continuelles pour notre Jean, qui en a vu de si dures. C’est vrai qu'il n’est plus au feu pour
l'instant, mais, dans peu de jours, faudra bien qu'il y retourne, Et combien de temps ça va-t-il encore durer? On fera tout ce qu’il faudra, bien sûr; mais c’est long, dame, c'est long...
(Il fait un geste de découragement.)
VERDURON, au public.
Que je les plains, ces pauvres vieux!
3 VERDURONNETTE, de même.
J'en ai des larmes plein les yeux.
(Elle se détourne vers la gauche (1), portant sa maïn gauche à ses yeux. Elle restera un moment. dans cette position, puis elle découvrira son visage et, tout émue encore, se remettra face au public. Elle
se tournera ensuite vers Martin, qui s’est remis à parler aussitôt après la réplique de Verduronnette.)
MARTIN Ça me paraît comme ça que Pierre n'est pas trop
mal tombé; mais comment est-ce qu’on les nourrit,
là-bas? Un petit colis de temps à autre, quand if le reçoit, ça n’est pas grand'chose. Jacques est bien soigné dans son hôpital; mais voilà, il ne pourra plus
grimper jusqu'ici pour nous voir. Et le: pire de tout, c'est le petit, qui n’a rien attrapé encore, mais qu'ils peuvent nous tuer demain... Enfin, il faut avoir du
courage pour en donner à ma pauvre vieille... Mais
je cause tout seul, à présent. Allons, il s’agit de por-. ter cette cruche dans la cabane, sans que Martine me voie. (Comme il vient de saisir la cruche et de füire
un mouvement vers la droite (2), il aperçoit la table prête.) Tiens! eïle a déjà mis la table.
VERDURON, tourné vers Martin.
Ça, c'est l'ouvrage des follets.
VERDURONNETTE, attendrie et souriante.
Brave Martin! Que tu me plais!
(G) C'est-à-dire qu’elle tourne un peu sur sa droite. (2) C'est-à-dire sur sa gauche.
MARTIN
Elle a bien fait de la mettre dehors : l’air est tiède, et pas un souffle de vent. C’est bien sûr une gentillesse de notre patron saint Martin; c'était hier sa fête. Mais il n’est pas encore midi au creux de mon estomac. Avant la soupe, je finirai d’abattre le vieux hêtre.
(Il sort à droite (x), la cruche à la main, en passant devant la table. Dès qu'il est sorti, Verduron et
Verduronnette s'échappent de leurs buissons et accourent l’un vers l’autre.)