CLYTEMNESTRE, ACHILLE, IPHIGÉNIE, ÉRIPHILE, ARCAS, ^GINE, DORIS
ARCAS Madame, tout est prêt pour la cérémonie. Le Roi près de l'autel attend Iphigénie ; Je viens la demander. Ou plutôt contre lui, Seigneur, je viens pour elle implorer votre appui.
ACHILLE
Arcas, que dites-vous ?
CLYTEMNESTRE
Dieux ! que vient-il m'apprendre ?
ARCAS, à Achille
Je ne vois plus que vous qui la puisse défendre.
(i) Injurieux a ici son sens étymologique, fréquent au xvu» siècle : injuste, (2) La pensée est fort alambiquée. C'est du style précieux. Le sens est : on
allume une torche pour la cérémonie du mariage et ce sont des torches qui
doivent embraser Troie.
IPHIGÉNIE
ACHILLE
Contre qui ?
ARCAS
Je le nomme et l'accuse à regret.
Autant que je l'ai pu, j'ai gardé son secret. Mais le fer, le bandeau, la flamme est toute prête (1). Dût tout cet appareil retomber sur ma tête, n faut parler.
CLYTEMNESTRE
Je tremble. Expliquez-vous, Arcas.
Qui que ce soit, parlez, et ne le craignez pas.
ARCAS
Vous êtes son amant, et vous êtes sa mère : Gardez-vous d'envoyer la princesse à son père.
CLYTEMNESTRE
Pourquoi le craindrons-nous ?
ACHILLE
Pourquoi m'en défier?
ARCAS
Il l'attend à l'autel pour la sacrifier.
ACHILLE
Lui!
CLYTEMNESTRE
Sa f aie !
IPHIGÉNIE
Mon père !
ÉRIPHILE
O ciel! quelle nouvelle!
ACHILLE
Quelle aveugle fureur pourroit l'armer contre elle? Ce discours sans horreur se peut-il écouter ?
ARCAS
Ah! Seigneur, plût au ciel que je pusse en douter!
Par la voix de Calchas l'oracle la demande ;
De toute autre victime il refuse l'offrande ;
Et les Dieux, jusque-là protecteurs de Paris (2),
Ne nous promettent Troie et les vents qu'à ce prix.
CLYTEMNESTRE
Les Dieux ordonneroient un meurtre abominable ?
IPHIGÉNIE
Ciel ! pour tant de rigueur, de quoi suis-je coupable ?
(ï) Racine imite ici une scène d'Euripide où un vieil esclave, en présence d'Achille, dénonce Agamcmnon.
(2) Paris, le prince troyen ravisseur d'Hélène.
RACINE
CLYTEMNESTRE
Je ne m'étonne plus de cet ordre cruel Qui m'avoit interdit l'approche de l'autel.
IPIIIGÉNIE, à Achille
Et voilà donc l'hymen où j'étois destinée (1) !
ARCAS
Le Roi, pour vous tromper, feignoit cet hy menée. Tout le camp même encore est trompé comme vous.
CLYTEMNESTRE
Seigneur, c'est donc à moi d'embrasser vos genoux (2). ACHILLE, la relevant
Ah! Madame.
CLYTEMNESTRE Oubliez une gloire importune ; Ce triste abaissement convient à ma fortune. Heureuse si mes pleurs vous peuvent attendrir, Une mère à vos pieds peut tomber sans rougir. C'est votre épouse, hélas ! qui vous est enlevée ; Dans cet heureux espoir je l'avois élevée. C'est vous que nous cherchions sur ce funeste bord ; Et votre nom, Seigneur, l'a conduite à la mort. Ira-t-elle, des Dieux implorant la justice, Embrasser leurs autels parés pour son supplice ? Elle n'a que vous seul. Vous êtes en ces lieux Son père, son époux, son asile, ses Dieux (3). Je lis dans vos regards la douleur qui vous presse. Auprès de votre époux, ma fille, je vous laisse. Seigneur, daignez m'attendre, et ne la point quitter, A mon perfide époux je cours me présenter. Il ne soutiendra point la fureur qui m'anime. Il faudra que Calchas cherche une autre victime. Ou si je ne vous puis dérober à leurs coups, Ma fUle, ils pourront bien m'immoler avant vous.
(1) Oà pour auquel est une construction usuelle à cette date.
(2) Voltaire a fait remarquer que les personnages de la pièce ne protestent même pas contre cette idée des dieux qui réclament le sang humain. Mais dans les croyances païennes, à cette date, les dieux ont toutes les passions des hommes: Diane peut se venger ; on ne s'étonnait pas qu'elle réclamât une victime, même innocente : c'est ce qu'Oreste explique à Clytemnesrtre dans l'Electre d'Euripide.
(3) Souvenir des paroles d'Andromaque à Hector dans VIliade: «Tu es pour moi un père, une mère vénérée, un frcre... ». Dans cette partie du discours de Clytemneslre Racine suit d'assez près Euripide.
IPHIGÉNIE