‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 114 sur 133 · CLYTEMNESTRE, ACHILLE, IPHIGÉNIE, ÉRIPHILE, ARCAS, ^GINE, DORIS · texte numérisé non relu

CLYTEMNESTRE, ACHILLE, IPHIGÉNIE, ÉRIPHILE, ARCAS, ^GINE, DORIS

ARCAS Madame, tout est prêt pour la cérémonie. Le Roi près de l'autel attend Iphigénie ; Je viens la demander. Ou plutôt contre lui, Seigneur, je viens pour elle implorer votre appui.

ACHILLE

Arcas, que dites-vous ?

CLYTEMNESTRE

Dieux ! que vient-il m'apprendre ?

ARCAS, à Achille

Je ne vois plus que vous qui la puisse défendre.

(i) Injurieux a ici son sens étymologique, fréquent au xvu» siècle : injuste, (2) La pensée est fort alambiquée. C'est du style précieux. Le sens est : on

allume une torche pour la cérémonie du mariage et ce sont des torches qui

doivent embraser Troie.

IPHIGÉNIE

ACHILLE

Contre qui ?

ARCAS

Je le nomme et l'accuse à regret.

Autant que je l'ai pu, j'ai gardé son secret. Mais le fer, le bandeau, la flamme est toute prête (1). Dût tout cet appareil retomber sur ma tête, n faut parler.

CLYTEMNESTRE

Je tremble. Expliquez-vous, Arcas.

Qui que ce soit, parlez, et ne le craignez pas.

ARCAS

Vous êtes son amant, et vous êtes sa mère : Gardez-vous d'envoyer la princesse à son père.

CLYTEMNESTRE

Pourquoi le craindrons-nous ?

ACHILLE

Pourquoi m'en défier?

ARCAS

Il l'attend à l'autel pour la sacrifier.

ACHILLE

Lui!

CLYTEMNESTRE

Sa f aie !

IPHIGÉNIE

Mon père !

ÉRIPHILE

O ciel! quelle nouvelle!

ACHILLE

Quelle aveugle fureur pourroit l'armer contre elle? Ce discours sans horreur se peut-il écouter ?

ARCAS

Ah! Seigneur, plût au ciel que je pusse en douter!

Par la voix de Calchas l'oracle la demande ;

De toute autre victime il refuse l'offrande ;

Et les Dieux, jusque-là protecteurs de Paris (2),

Ne nous promettent Troie et les vents qu'à ce prix.

CLYTEMNESTRE

Les Dieux ordonneroient un meurtre abominable ?

IPHIGÉNIE

Ciel ! pour tant de rigueur, de quoi suis-je coupable ?

(ï) Racine imite ici une scène d'Euripide où un vieil esclave, en présence d'Achille, dénonce Agamcmnon.

(2) Paris, le prince troyen ravisseur d'Hélène.

RACINE

CLYTEMNESTRE

Je ne m'étonne plus de cet ordre cruel Qui m'avoit interdit l'approche de l'autel.

IPIIIGÉNIE, à Achille

Et voilà donc l'hymen où j'étois destinée (1) !

ARCAS

Le Roi, pour vous tromper, feignoit cet hy menée. Tout le camp même encore est trompé comme vous.

CLYTEMNESTRE

Seigneur, c'est donc à moi d'embrasser vos genoux (2). ACHILLE, la relevant

Ah! Madame.

CLYTEMNESTRE Oubliez une gloire importune ; Ce triste abaissement convient à ma fortune. Heureuse si mes pleurs vous peuvent attendrir, Une mère à vos pieds peut tomber sans rougir. C'est votre épouse, hélas ! qui vous est enlevée ; Dans cet heureux espoir je l'avois élevée. C'est vous que nous cherchions sur ce funeste bord ; Et votre nom, Seigneur, l'a conduite à la mort. Ira-t-elle, des Dieux implorant la justice, Embrasser leurs autels parés pour son supplice ? Elle n'a que vous seul. Vous êtes en ces lieux Son père, son époux, son asile, ses Dieux (3). Je lis dans vos regards la douleur qui vous presse. Auprès de votre époux, ma fille, je vous laisse. Seigneur, daignez m'attendre, et ne la point quitter, A mon perfide époux je cours me présenter. Il ne soutiendra point la fureur qui m'anime. Il faudra que Calchas cherche une autre victime. Ou si je ne vous puis dérober à leurs coups, Ma fUle, ils pourront bien m'immoler avant vous.

(1) Oà pour auquel est une construction usuelle à cette date.

(2) Voltaire a fait remarquer que les personnages de la pièce ne protestent même pas contre cette idée des dieux qui réclament le sang humain. Mais dans les croyances païennes, à cette date, les dieux ont toutes les passions des hommes: Diane peut se venger ; on ne s'étonnait pas qu'elle réclamât une victime, même innocente : c'est ce qu'Oreste explique à Clytemnesrtre dans l'Electre d'Euripide.

(3) Souvenir des paroles d'Andromaque à Hector dans VIliade: «Tu es pour moi un père, une mère vénérée, un frcre... ». Dans cette partie du discours de Clytemneslre Racine suit d'assez près Euripide.

IPHIGÉNIE

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