‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 115 sur 133 · ACHILLE, IPHIGÉNIE · texte numérisé non relu

ACHILLE, IPHIGÉNIE

ACHILLE

Madame, je me tais, et demeure immobile.

Est-ce à moi que l'on parle, et connoit-on Achille ?

Une mère pour vous croit devoir me prier ?

Une reine à mes pieds se vient humilier ?

Et me déshonorant par d'injustes alarmes,

Pour attendrir mon cœur on a recours aux larmes?

Ah ! sans doute on s'en peut reposer sur ma foi.

L'outrage me regarde ; et quoi qu'on entreprenne,

Je réponds d'une vie où (1) j'attache la mienne.

Mais ma juste douleur va plus loin m'engager.

C'est peu de vous défendre, et je cours vous venger,

Et punir à la fois le cruel stratagème

Qui s'ose de mon nom armer contre vous-même (2),

IPHIGÉNIE

Ah ! demeurez, Seigneur, et daignez m'écouter.

ACHILLE Quoi ? Madame, un barbare osera m' insulter ? Il voit que de sa sœur je cours venger l'outrage ; Il sait qne le premier lui donnant mon suffrage, Je le fis nommer chef de vingt rois ses rivaux ; Et pour fruit de mes soins, pour fruit de mes travanx, Pour tout le prix enfin d'une illustre victoire, Qui le doit enrichir, venger, combler de gloire, Content et glorieux du nom de votre époux. Je ne lui demandois que l'honneur d'être à vous. Cependant aujourd'hui, sanguinaire, parjure. C'est peu que de violer l'amitié, la nature. C'est peu que de vouloir, sous un couteau mortel, Me montrer votre cœur fumant sur un autel : D'un appareil d'hymen couvrant ce sacrifice. Il veut que ce soit moi qui vous mène au supplice ? Que ma crédule main conduise le couteau ?

(i) OU " à laquelle. Construction souvent signalée et usuelle au xvii> siicle.

(2) Achille tient le infime langage dans Euripide.

RACINE =

Qu'au lieu de votre époux je sois votre bourreau (1) ?

Et quel étoit pour vous ce sanglant hyménée.

Si je fusse arrivé plus tard d'une journée ?

Quoi donc ? à leur fureur livrée en ce moment

Vous iriez à l'autel me chercher vainement;

Et d'un fer imprévu vous tomberiez frappée,

En accusant mon nom qui vous aurait trompée?

Il faut de ce péril, de cette trahison,

Aux yeux de tous les Grecs lui demander raison.

A l'honneur d'un époux vous-même intéressée,

Madame, vous devez approuver ma pensée.

Il faut que le cruel qui m'a pu mépriser

Apprenne de quel nom il osoit abuser,

IPHIGÉNIE

Hélas ! si vous m'aimez, si pour grâce dernière

Vous daignez d'une amante écouter la prière,

C'est maintenant. Seigneur, qu'il faut me le prouver.

Car enfin ce cruel, que vous allez braver,

Cet ennemi barbare, injuste, sanguinaire,

Songez, quoi qu'il ait fait, songez qu'il est mon père.

ACHILLE Lui, votre père ? Après son horrible dessein, Je ne le connois plus que pour votre assassin.

IPHIGÉNIE

C'est mon père, Seigneur, je vous le dis encore, Mais un père que j'aime, un père que j'adore. Qui me chérit lui-même, et dont jusqu'à ce jour Je n'ai jamais reçu que des marques d'amour. Mon cœur, dans ce respect élevé dès l'enfance, Ne peut que s'affliger de tout ce qni l'offense. Et loin d'oser ici, par un prompt changement, Approuver la fureur de votre emportement, Loin que par mes discours je l'attise moi-même, Croyez qu'il faut aimer autant que je vous aime, Pour avoir pu souffrir tous les noms odieux Dont votre amour le vient d'outrager à mes yeux. Et pourquoi voulez-vous qu'inhumain et barbare Il ne gémisse pas du coup qu'on me prépare?

(I) Racine s'est souvenu ici de Vlphigénie de Rotrou (1640): Le crime qu'il propose est mien, si je l'endure. Sans tenir le couteau je ferais la blessure; Et pour être appelé l'auteur de son trépas. N'importe [c'est-à-dire : il n'importe] qui la tue, ou mon nom ou mon bras

IPHIGENIE

Quel père de son sang se plaît à se priver ? Pourquoi me perdrait-il s'il pouvait me sauver? J'ai vu, n'en doutez point, ses larmes se répandre. Faut-il le condamner avant que de l'entendre ? Hélas ! de tant d'horreurs son cœur déjà troublé Doit-il de votre haine être encore accablé?

ACHILLE

Quoi ? Madame, parmi tant de sujets de crainte,

Ce sont là les frayeurs dont vous êtes atteinte ?

Un cruel (comment puis-je autrement l'appeler?)

Par la main de Calchas s'en va vous immoler ;

Et lorsqu'à sa fureur j'oppose ma tendresse,

Le soin de son repos est le seul qui vous presse ?

On me ferme la bouche ? on l'excuse ? on le plaint ?

C'est pour lui que l'on tremble, et c'est moi que l'on craint?

Triste effet de mes soins ! Est-ce donc là, Madame,

Tout le progrès qu'Achille avait fait dans votre âme ?

IPHIGENIE

Ah, cruel ! cet amour, dont vous voulez douter,

Ai-je attendu si tard pour le faire éclater (1)?

Vous voyez de quel œil et comme indifférente (2)

J'ai reçu de ma mort la nouvelle sanglante.

Je n'en ai point pâli. Que n'avez-vous pu voir

A quel excès tantôt allait mon désespoir,

Quand presque en arrivant un récit peu fidèle

M'a de votre inconstance annoncé la nouvelle !

Quel trouble ! Quel torrent de mots injurieux (3)

Accusoit à la fois les hommes et les Dieux !

Ah ! que vous auriez vu, sans que je vous le die (4),

De combien votre amour m'est plus cher que ma vie !

Qui sait même, qui sait si le ciel irrité

A pu souffrir l'excès de ma félicité?

Hélas ! il me sembloit qu'une flamme si belle

M'élevoit au-dessus du sort d'une mortelle.

ACHILLE

Ah ! si je vous suis cher, ma princesse, vivez.

(1) Eclater a couramment au xvii» siècle le sens de paraître avec éclat.

(2) Comme indifférente = comme si j'étais indifférente.

(3) Ce vers et les trois suivants manquent dans l'édition de 1697, la dernière qu'ait revue Racine. Peut-être Racine a-t-il pensé que la violence de l'expression s'accordait mal avec le caractère de pudique reserve qu'il a donné à Iphiçénie. Mais les idées se suivent mal quand on les supprime et on peut supposer une faute d'impression.

(4) Cette forme de subjonctif est courante & cette date.

RACINE

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