SCENE IV
TITUS, seul Hé bien! Titus, que viens-tu faire?
Bérénice t'attend. Où viens-tu, téméraire ? Tes adieux sont-ils prêts ? T'es-tu bien consulté ? Ton cœur te promet-il assez de cruauté ? Car enfin au combat qui pour toi se prépare C'est peu d'être constant, il faut être barbare. Soutiendrai-je ces yeux dont la douce langueur
(I) Importer de était une construction assez fréquetïte au xvu* siiele. L'abbé d'OIivet a blâmé ce ven ; mils la construction se rencontre encore chez Montesquieu.
(3) Les théoriciens du xvii» siècle ont reproché à Racine d'avoir ici comme à la scène m de l'acte III laissé un instant la scène vide. La liaisondes tcénea faisait partie des ràffles que Ton multipliait k plaisir. Ces exigences nous semblent aujourd'hui sans raison.
RACINE ==============
Sait si bien découvrir les chemins de mon cœur ?
Quand je verrai ces yeux armés de tous les charmes,
Attachés sur les miens, m'accabler de leurs larmes,
Me souviendrai-je alors de mon triste devoir?
Pourrai- je dire enfin : « Je ne veux plus vous voir »?
Je viens percer un cœur que j'adore, qui m'aime.
Et pourquoi le percer ? Qui l'ordonne ? Moi-même.
Car enfin Rome a-t-elle expliqué ses souhaits?
L'entendons-nous crier autour de ce palais?
Vois-je l'État penchant au bord du précipice?
Ne le puis-je sauver que par ce sacrifice ?
Tout se tait ; et moi seul, trop prompt à me trouble?
J'avance des malheurs que je puis reculer.
Et qui sait si, sensible aux vertus de la Reine,
Rome ne voudra point l'avouer pour Romjiine?
Rome peut par son choix justifier le mien.
Non, non, encore un coup, ne précipitons rien.
Que Rome avec ses lois mette dans la balance
Tant de pleurs, tant d'amour, tant de persévérance :
Rome sera pour nous,,. Titus, ouvre les yeux !
Quel air respires-tu? N'es-tu pas dans ces lieux
Où la haine des rois, avec le lait sucée.
Par crainte ou par amour ne peut être effacée?
Rome jugea ta reine en condamnant ses rois (1).
N'as-tu pas en naissant entendu cette voix ?
Et n'as-tu pas encore ouï (2) la renommée
T'annoncer ton devoir jusque dans ton armée?
Et lorsque Bérénice arriva sur tes pas.
Ce que Rome en jugeoit, ne l'entendis-tu pas ?
Faut-il donc tant de fois te le faire redire?
Ah ! lâche, fais l'amour (3), et renonce à l'Empire :
Au bout de l'univers va, cours te confiner,
Et fais place à des cœurs plus dignes de régner.
Sont-ce là ces projets de grandeur et de gloire
Qui dévoient dans les cœurs consacrer ma mémoire?
Depuis huit jours je règne : et jusques à ce jour,
Qu'ai-je fait pour l'honneur? J'ai tout fait pour l'amour.
D'un temps si précieux quel compte puis-je rendre ?
(i) Allusion à la révolution qui chassa, à l'époque légendaire de l'histoire romaine, Tarquin le Superbe.
(2) Le verbe ouïr était encore, à tous ses temps, d'usage assez fréquent.
(3) L'expression était alors d'usage courant dans le langage sentimental.
===================== BERENICE
Où sont ces heureux jours que je faisois attendre? Quels pleurs ai-je séchés ? Dans quels yeux satisfaits Ai-je déjà goûté le fruit de mes bienfaits ? L'univers a-t-il vu changer ses destinées? Sais-je combien le ciel m'a compté de journées? Et de ce peu de jours, si longtemps attendus, Ah ! malheureux, combien j'en ai déjà perdus (1) !
Ne tardons plus : faisons ce que l'honneur exige ; Rompons le seul lien....