BÉRÉNICE, TITUS
BÉRÉNICE, en sortant
Non, laissez-moi, vous dis-je.
En vain tous vos conseils me retiennent ici :
n faut que je le voie. Ah, Seigneur ! vous voici.
Hé bien, il est donc vrai que Titus m'abandonne?
U faut nous séparer ; et c'est lui qui l'ordonne.
TITUS
N'accablez point. Madame, un prince malheureux. Il ne faut point ici nous attendrir tous deux. Un trouble assez cruel m'agite et me dévore, Sans que des pleurs si chers me déchirent encore. Rappelez bien plutôt ce cœur, qui tant de fois M'a fait de mon devoir reconnoitre la voix. Il en est temps. Forcez votre amour à se taire ; Et d'un œil que la gloire et la raison éclaire (2) Contemplez mon devoir dans toute sa rigueur. Vous-même contre vous fortifiez mon cœur : Aidez-moi, s'il se peut, à vaincre ma foiblesse, A retenir des pleurs qui m'échappent sans cesse ; Ou si nous ne pouvons commander à nos pleurs. Que la gloire du moins soutienne nos douleurs, Et que tout l'univers rcconnoisse sans peine Les pleurs d'un empereur et les pleurs d'une reine, Car enfin, ma princesse, il faut nous séparer.
(1) Racine ici se souvient assurcmciu de la vie de Titus racontée par Suétone. Un soir, à la fin du souper, se souvenant qu il n'avait accordé aucune grâce, Il dit à ceux qui l 'entouraient : « Mes amis, j'ai perdu ma journée. »
(2) Un verbe avec plusieurs sujets pouvait au xvii" siècle ne s'accorder qu'avec le dernier ; c'est un latinisme.
RACINE
BÉRÉNICE
Ah! cruel, est-il temps de me le déclarer?
Qu'avez- vous fait ? Hélas! je me suis crue siimée !
Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée
Ne vit plus que pour vous. Igno riez-vous vos lois,
Quand je vous l'avouai pour la première fois?
A quel excès d'amour m'avez-vous amenée !
Que ne me disiez-vous : « i^rincesse infortunée,
Où vas-tu t'engager, et quel est ton espoir?
Ne donne point un cœur qu'on ne peut recevoir. »
Ne l'avez-vous reçu, cruel, que pour le rendre,
Quand de vos seules mains ce cœur voudroit dépendre (1) ?
Tout l'Empire a vingt fois conspiré contre nous,
D étoit temps encor : que ne me quittiez- vous ?
Mille raisons alors consoloient ma misère :
Je pouvois de ma mort accuser votre père,
Le peuple, le sénat, tout l'empire romain,
Tout l'univers, plutôt qu'une si chère main.
Leur haine, dès longtemps contre moi déclarée,
M'avoit à mon malheur dès longtemps préparée.
Je n'aurois pas. Seigneur, reçu ce coup cruel
Dans le temps que (2) j'espère un bonheur immortel;
Quand votre heureux amour peut tout ce qu'il désire ;
Lorsque Rome se tait, quand votre père expire,
Lorsque tout l'univers fléchit à vos genoux,
Enfin quand je n'ai plus à redouter que vous.
TITUS
Et c'est moi seul aussi qui pouvois me détruire (3). Je pouvois vivre alors et me laisser séduire. Mon cœur se gardoit bien d'aller dans l'avenir Chercher ce qui pouvoit un jour nous désunir. Je voulois qu'à mes vœux rien ne fût invincible; Je n'examinois rien, j'espérois l'impossible. Que sais-je ? j'espérois de mourir à vos yeux, Avant que d'en venir à ces cruels adieux. Les obstacles sembloient renouveler ma flamme. Tout l'Empire parloit ; mais la gloire, Madame, Ne s'étoit point encor fait entendre à mon cœur Du ton dont elle parle au cœur d'un empereur.
(i) C'est-à-dire : quand mon cœur ne ferait dépendre son sort que de vous
(2) Nous avons déjà signalé que pour où, usuel au xvii» siècle.
(3) Entendons : tandis qu'aujourd'hui c'est l'intérêt de Rome qui m'y Oblige, mon devoir d' Empereur.
====^======================= BÉRÉNICE
Je sais tous les toarinents où (1) ce dessein me livre ; Je sens bien que sans vous je ne saurois plus vivre. Que mon cœur de moi-même est prêt à s'éloigner ; Mais il ne s'agit plus de vivre, il faut régner (2).
BÉRÉNICE Hé bien ! régnez, cruel ; contentez votre gloire : Je ne dispute plus. J'attendois, pour vous croire, Que cette même bouche, après mille serments D'un amour qui devoit unir tous nos moments, Cette bouche, à mes yeux s'avouant infidèle, M'ordonnât elle-même une absence éternelle. Moi-même j'ai voulu vous entendre en ce lieu. Je n'écoute plus rien ; et pour jamais, adieu.
Pour jamais! Ah! Seigneur, songez- vous en vous-même Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ? Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-no«s, Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ? Que le jour recommence, et que le jour finisse, Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice, Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ? Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus! L'ingrat, de mon départ consolé par avance, Daignera-t-U compter les jours de mon absence? Ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts.
TITUS
Je n'aurai pas, Madame, à compter tant de jours» J'espère que bientôt la triste renommée Vous fera confesser que vous étiez aimée. Vojxs verrez que Titus n'a pu sans expirer,,., BÉRÉNICE
Ah! Seigneur, s'il est vrai, pourquoi nous séparer ? Je ne vous parle point d'un heureux hyménée : Rome à ne vous plus voir m'a-t-elle condamnée? Pourquoi m'enviez-vous (3) l'air que vous respirez?
TITUS Hélas ! vous pouvez tout, Madame. Demeurez : Je n'y résiste point ; mais je sens ma foiblesse :
(ij Ok = auxquels; emploi «ouvent signalé.
(a) Remarquer la coupe lrréguli£rc du vers et la force qu'elle doane à la pensée :
Mais I ne s'agit plus de vivre, — il faut régner.
(3) Envier a «ovreat au xYi^siicle le sens de refuser, sens étymologique (latin invider^.
RACINE
Il faudra vous combattre et vous craindre sans cesse, Et sans cesse veiller à retenir mes pas Que vers vous à toute heure entraînent vos appas. Que dis-je? En ce moment mon cœur hors de lui-même S'oublie, et se souvient seulement qu'il vous aime.
BÉRÉNICE Hé bien, Seigneur, hé bien ! qu'en peut-il arriver? Voyez-vous les Romains prêts à se soulever ?
TITUS
Et qui sait de quel œil ils prendront cette injure? S'ils parlent, si les cris succèdent au murmure, Faudra- t-il par le sang justifier mon choix? S'ils se taisent, Madame, et me vendent leurs lois, A quoi m'exposez-vous ? Par quelle complaisance Faudra-t-il quelque jour payer leur patience? Que n'oseront-ils point alors me demander? Maintiendrai- je des lois que je ne puis garder?
BÉRÉNICE
Vous ne comptez pour rien les pleurs de Bérénice.
TITUS
Je les compte pour rien? Ah ciel ! quelle injustice!
BÉRÉNICE
Quoi? pour d'injustes lois que vous pouvez changer, En d'éternels chagrins vous-même vous plonger ? Rome a ses droits. Seigneur : n'avez- vous pas les vôtres ? Ses intérêts sont-il plus sacrés que les nôtres ? Dites, parlez.
TITUS Hélas ! que vous me déchirez !
BÉRÉNICE
Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez (1) !
TITUS
Oui, Madame, il est vrai, je pleure, je soupire. Je frémis. Mais enfin, quand j'acceptai l'Empire, Rome me fit jurer de maintenir ses droits (2) : Il les faut maintenir. Déjà plus d'une fois Rome a de mes pareils exercé (3) la constance. Ah! si vous remontiez jusques à sa naissance, Vous les verriez toujours à ses ordres soumis.
(1) Il y a là très certainement une allusion à la réponse cie M'i« Mancini, nièce de Mazarin, à Louis XIV : « Vous m'aimez, vous êtes roi, et je pars. »
(2) Ceci n'est vrai qu'au point de vue moral. Les empereurs ne prêtaient aucun serment et avaient, sans restriction, tous les droits.
(3; Exercé = mis à. Vépreuve.
- BERENICE
L'un, jaloux de sa foi, va chez les ennemis Chercher, avec la mort, la peine toute prête (1) ; D'un fils victorieux l'autre proscrit la tête (2) ; L'autre, avec des yeux secs et presque indifférents, Voit mourir ses deux fils, par son ordre expirants (3). Malheureux ! mais toujours la patrie et la gloire Ont parmi les Romains remporté la victoire (4). Je sais qu'en vous quittant le malheureux Titiis Passe (5) l'austérité de toutes leurs vertus ; Qu'elle n'approche point de cet effort insigne. Mais, Madame, après tout, me croyez-vous indigne De laisser un exemple à la postérité, Qui sans de grands efforts ne puisse être imité ?
BÉRÉNICE
Non, je crois tout facile à votre barbarie.
Je vous crois digne, ingrat, de m'arracher la vie.
De tous vos sentiments mon cœur est éclairci.
Je ne vous parle plus de me laisser ici.
Qui? moi? j'aurois voulu, honteuse et méprisée.
D'un peuple qui me hait soutenir la risée?
J'ai voulu vous pousser jusques à ce refus.
C'en est fait, et bientôt vous ne me craindrez plus.
N'attendez pas ici que j'éclate en injures,
Que j'atteste le ciel, ennemi des parjures.
Non, si le ciel encore est touché de mes pleurs,
Je le prie en mourant d'oublier mes douleurs.
Si je forme des vœux contre votre injustice.
Si devant que (6) mourir la triste Bérénice
Vous veut de son trépas laisser quelque vengeur,
Je ne le cherche, ingrat, qu'au fond de votre cœur,
Je sais que tant d'amour n'en peut être effacée ;
(1) Régulus qui fut envoyé à Rome en ambassadeur après avoir é\é fait prisonnier par le» Carthaginois. Il avait promis de revenir à Carthagc si si mission échouait, et revint en effet.
(2) Manlius Torquaius avait décrété la mort contre ceux qui combattraient sans sa permission. Il fit dCcapilcr son fils vainqueur d'un Laun qui l'avait défié.
(3) Les deux fils de Brutus, condamnés pour avoir conspiré en faveur des Tarquins.
(4) Souvenir d'un vers de Virgile : « L'amour de la patrie, et le désir sans bornes de la gloire l'emporteront. »
5) PaMe => dépasse. Nous avons souvent signalé ces verbes qui ont au xvu' siècle sous la forme simple le sens que nous réservons aux composés (tenir = obtenir, trancher = retrancher, etc.).
(6) Deifant que commençait ù vieillir.
RACINE
Que ma douleur présente, et ma bonté passée, Mon sang, qu'en ce palais je veux même verser, Sont autant d'ennemis que je vais vous laisser ; Et sans me repentir de ma persévérance, Je me remets svx eux de toute ma vengeance. Adieu.