‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 25 sur 133 · TITUS, BÉRÉNICE, PHÉNICE · texte numérisé non relu

TITUS, BÉRÉNICE, PHÉNICE

BÉRÉNICE

Non, je n'écoute rien. Me voilà résolue : Je veux partir. Pourquoi vous montrer à ma vue? Pourquoi venir encore aigrir mon désespoir ? N'êtes- vous pas content? Je ne veux plus vous voir,

Mais, de grâce, écoutez.

BÉRÉNICE

U n'est plus temps.

TITUS

Madame, Un mot.

BÉRÉNICE

Non.

TITUS

Dans quel trouble elle jette mon âme ! Ma princesse, d'où vient ce changement soudain?

BÉRÉNICE

C'en est fait. Vous voulez que je parte demain; Et moif j'ai résolu de partir tout à l'hetire ; Et je pars.

TITUS

Demeurez.

BÉRÉNICE Ingrat, que je demeure!

Et pourquoi? Pour entendre un peuple injurieux Qui fait de mon malheur retentir tous ces lieux? Ne l'entendez-vous pas, cette cruelle joie, Tandis que dans les pleurs moi seule je me noie? Quel crime, quelle offense a pu les animer (i) ? Hélas! et qu'ai-je fait que de vous trop aimer?

(1) Animer = exciter, irriter. Sens étymologique fréquent au xvu" siècle.

RACINE

TITUS

Écoutez- VOUS, Madame, une foule insensée?

BÉRÉNICE

Je ne vois rien ici dont je ne sois blessée. Tout cet appartement préparé par vos soins, Ces lieux, de mon amour si longtemps les témoins, Qui sembloient pour jamais me répondre du vôtre. Ces festons, où nos noms enlacés l'un dans l'autre (1) A mes tristes regards viennent partout s'offrir, Sont autant d'imposteurs que je ne puis souffrir. Allons, Phénice!

TITUS

O ciel ! Que vous êtes injuste !

BÉRÉNICE

Retournez, retournez vers ce sénat auguste Qui vient vous applaudir de votre cruauté. Hé bien! avec plaisir l'avez -vous écouté? Êtes- vous pleinement content de votre gloire? Avez-vous bien promis d'oublier ma mémoire (2) ? Mais ce n'est pas assez expier vos amours : Avez-vous bien promis de me haïr toujours?

TITUS Non, je n'ai rien promis. Moi, que je vous haïsse ! Que je puisse jamais oublier Bérénice!

Ah Dieux ! dans quel moment son injuste rigueur De ce cruel soupçon vient affliger mon cœur ! Connoissez-moi, Madame, et depuis cinq années Comptez tous les moments et toutes les journées Où, par plus de transports et par plus de soupirs Je vous ai de mon cœur exprimé les désirs : Ce jour surpasse tout. Jamais, je le confesse, Vous ne fûtes aimée avec tant de tendresse ; Et jamais...

Vous m'aimez, vous me le soutenez; Et cependant je pars, et vous me l'ordonnez! Quoi? dans mon désespoir trouvez- vous tant de charmes? Craignez-vous que mes yeux versent trop peu de larmes?

(i) Racine transporte ici à Rome quelques-unes des galanteries des architectes français (Voir par exemple, à Chcnonccaux, les initiales de Diane de Poitiers et de François I").

(2) Selon Louis Racine les contemporains de Racine faisaient l'application de CCS vers aux séparations de Louis XIV et de ses maîtresses.

=======^=== BERENICE

Que me sert de ce cœur l'inutile retour?

Ah, cruel ! par pitié, montrez-moi moins d'amour.

Ne me rappelez point une trop chère idée (1),

Et laissez-moi du moins partir persuadée

Que déjà de votre âme exilée en secret.

J'abandonne un ingrat qui me perd sans regret.

(Il lit une lettre}

Vous m'avez arraché ce que je viens d'écrire (2). Voilà de votre amour tout ce que je désire. Lisez, ingrat, lisez et me laissez sortir,

TITUS

Vous ne sortirez point : je n'y puis consentir.

Quoi? ce départ n'est donc qu'un cruel stratagème? Vous cherchez à mourir? et de tout ce que j'aime Il ne restera plus qu'un triste souvenir ! Qu'on cherche Antiochus : qu'on le fasse venir. (Bérénice se laisse tomber sur un siège)

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