‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 26 sur 133 · TITUS, BÉRÉNICE · texte numérisé non relu

TITUS, BÉRÉNICE

TITUS Madame, il faut vous faire un aveu véritable. Lorsque j'envisageai le moment redoutable Où, pressé par les lois d'un austère devoir, Il falloit pour jamais renoncer à vous voir ; Quand de ce triste adieu je prévis les approches. Mes craintes, mes combats, vos larmes, vos reproches. Je préparai mon âme à toutes les douleurs Que peut faire sentir le plus grand des malheurs ; Mais quoi que je craignisse, il faut que je le die (3), Je n'en avois prévu que la moindre partie.

(1) Idée a Ici son sens étymologique d'image, représentation, sens fréquent au xvii< siècle.

(2) Titus vient d'arracher à Bérénice un billet qu'elle tenait à la main. D'après Louis Racine, Titus à la première représentation lisait ce billet tout haut. Mais un mauvais plaisant s'écria qu'il lisait le testament de Bérénice et Racine supprima le testament. L'abbé de Villars nous apprend, dans sa critique de Brilannicus, ce que contenait le billet : « Elle se résout à mourir désespérée, et l'annonce à son ingrat par uu poulet funèbre... Elle fait à Titus un legs pieux de ses cendres, et pourvu qu'elles soient avec les cendre* de son amant elle est consolée. »

(3) Cette forme de subjonctif était alors couramment usitée, m(me es prose.

RACINE -

Je croyois ma vertu moins prête à succomber Et j'ai honte du trouble où je la vois tomber. ~ J'ai vu devant mes yeux Rome entière assemblée ; Le sénat m'a parlé ; mais mon âme accablée Écoutoit sans entendre, et ne leur a laissé Pour prix de leurs transports qu'un silence glacé. Rome de votre sort est encore incertaine. Moi-même à tous moments je me souviens à peine Si je suis empereur ou si je suis RomaiiL Je suis venu vers vous sans savoir mon dessein : Mon amour m'entraînoit ; et je venois peut-être Pour me chercher moi-même, et pour me reconnaître. Qu'ai-je trouvé? Je vois la mort peinte en vos yeux; Je vois, pour la chercher, que vous quittez ces lieux. C'en est trop. Ma douleur, à cette triste vue, A son dernier excès est enfin parvenue. Je ressens tous les maux que je puis ressentir ; Mais je vois le chemin par où j'en puis sortir.

Ne vous attendez point que las de tant d'alarmes, Par un heureux hymen je tarisse vos larmes. En quelque extrémité que vous m'ayez réduit. Ma gloire inexorable à toute heure me suit : Sans cesse elle présente à mon âme étonnée (1) L'Empire incompatible avec votre hyménée. Me dit qu'après l'éclat et les pas (2) que j'ai faits, Je dois vous épouser encor moins que jamais.

Oui, Madame ; et je dois moins encore vous dire Que je suis prêt pour vous d'atjandonner l'Empire (3), De vous suivre, et d'aller, trop content de mes fers, Soupirer avec vous au bout de l'univers. Vous-même rougiriez de ma lâche conduite : Vous verriez à regret marcher à votre suite Un indigne empereur, sans empire, sans cour, Vil spectacle aux humains des faiblesses d'amour.

Pour sortir des tourments dont mon âme est la proie, n est, vous le savez, une plus noble voie.

(1) Etonnée au sens étymologique constant au xyip siècle : frappé de sttipeur.

(2) Pas pour démarches est une métaphore alors fréquente.

(3) C'était la résolution à laquelle le Tite de Corneille s'arrâtait ua iastaat:

Eh bien t Madame, il faut renoncer à ce titre... Allons dans vos Etats...

BÉRÉNICE

Je me suis vu, Madame, enseigner ce chemin

Et par plus d'un héros et par plus d'un Romain :

Lorsque trop de malheurs ont lassé leur constance,

Ils ont tous expliqué cette persévérance

Dont le sort s'attachoit à les persécuter,

Comme un ordre secret de n'y plus résister.

Si vos pleurs plus longtemps viennent frapper ma vue»

Si toujours à mourir je vous vois résolue,

S'il faut qu'à tous moments je tremble pour vos jours.

Si vous ne me jurez d'en respecter le cours,

Madame., à d'autres pleurs vous devez vous attendre :

En l'état où je suis, je puis tout entreprendre,

Et je ne réponds pas que ma main à vos yeux

N'ensanglante à la fin nos funestes adieux.

BÉRÉNICE

Hélas!

TITUS

Non, il n'est rien dont je ne sois capable. Vous voilà de mes jours maintenant responsable. Songez-y bien, Madame ; et si je vous stiis cher...

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