TITUS, BÉRÉNICE, ANTIOCHUS
TITUS Venez. Prince, venez, je vous ai fait chercher. Soyez ici témoin de tonte ma foiblesse ; Voyez si c'est aimer avec peu de tendresse : Jugez-nous.
ANTIOCHUS
Je crois tout : je vous connois tous deux. Mais connoissez vous-même un prince malheureux. Vous m'avez honoré, Seigneur, de votre estime ; Et moi, je puis ici vous le jurer sans crime, A vos plus chers amis j'ai disputé ce rang (1) : Je l'ai disputé même aux dépens de mon sang (2). Vous m'avez, malgré moi, coïifié l'un et l'autre, La Reine son amour, et vous, Seigneur, le vôtre.
(i) Ce rang (que me donnait votre estime). L^xpression n'est pas tris claire, mais de pareilles tournures éiaicnt tolérées au xvii* siècle., beaucoup plus alsiment qu'aujourd'tiui.
(2) Allusioa & l'assaut de Jérusalem oi^ Titus faillit périr.
RACINE
La Reine, qui m'entend, peut me désavouer : Elle m'a vu toujotirs ardent à vous louer, Répondre par mes soins à votre confidence (1). Vous croyez m'en devoir quelque reconnoissance ; Mais le pourriez-vous croire en ce moment fatal, Qu'un ami si fidèle étoit votre rival?
TITUS
Mon rival !
ANTIOCHUS
n est temps que je vous éclaircisse.
Oui, Seigneur, j'ai toujours adoré Bérénice. Pour ne la plus aimer j'ai cent fois combattu : Je n'ai pu l'oublier ; au moins je me suis tu. De votre changement la flatteuse (2) apparence M'avoit rendu tantôt quelque foible espérance : Les larmes de la Reine ont éteint cet espoir. Ses yeux, baignés de pleurs, demandoient à vottS voir. Je suis venu, Seigneur, vous appeler moi-même ; Vous êtes revenu. Vous aimez, on vous aime; Vous vous êtes rendu : je n'en ai point douté. Pour la dernière fois je me suis consulté; J'ai fait de mon courage une épreuve dernière ; Je viens de rappeler ma raison toute entière : Jamais je ne me suis senti plus amoureux. Il faut d'autres efforts pour rompre tant de nœuds : Ce n'est qu'en expirant que je puis les détruire; J'y cours. Voilà de quoi j'ai voulu vous instruire.
Oui, Madame, vers vous j'ai rappelé ses pas. Mes soins ont réussi, je ne m'en repens pas, Puisse le ciel verser sur toutes vos années Mille prospérités l'une à l'autre enchaînées ! Ott s'il vous garde encore un reste de courroux, Je conjure les Dieux d'épuiser tous les coups. Qui pourraient menacer une si belle vie, Sur ces jours malheureux que je vous sacrifie.
BÉRÉNICE, se levant Arrêtez, arrêtez. Princes trop généreux.
En quelle extrémité me jetez- vous tcJus deux ! Soit que je vous regarde, ou (3) que je l'envisage,
(i) Confidence et confiance (qui ont la mSme étymologic) sont constamment confondus au xvii» siècle.
(2) Flatteuse pour mon amour.
(3) Soit... ou au lieu de soit... soit sont d'emploi constant au xvii» siècle.
== BÉRÉNICE
Partout du désespoir je rencontre l'image.
Je ne vois que des pleurs, et je n'entends parler
Que de trouble, d'horreurs, de sang prêt à couler.
Mon cœur vous est connu, Seigneur, et je puis dire Qu'on ne l'a jamais vu soupirer pour l'Empire. La grandeur des Romains, la pourpre des Césars N'a point (1), vous le savez, attiré mes regards. J'aimois, Seigneur, j'aimois : je voulois être aimée. Ce jour (2), je l'avoûrai, je me suis alarmée : J'ai cru que votre amour alloit finir son cours. Je connois mon erreur, et vous m'aimez toujours. Votre cœur s'est troublé, j'ai vu couler vos larmes. Bérénice, Seigneur, ne vaut point tant d'alarmes, ■ Ni que par votre amour l'univers malheureux, Dans le temps que Titus attire tous ses vœux Et que de vos vertus il goûte les prémices. Se voie en un moment enlever ses délices (3). Je crois, depuis cinq ans jusqu'à ce dernier jour, Vous avoir assuré d'un véritable amour.
Ce n'est pas tout : je veux, en ce moment funeste, Par un dernier effort couronner tout le reste Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus. Adieu, Seigneur, régnez : je ne vous verrai plus.
(A Antiochus)
Prince, après cet adieu, vous jugez bien vous-même Que je ne consens pas de (4) quitter ce que j'aime, Pour aller loin de Rome écouter d'autres vœux. Vivez, et faites-vous un effort généreux. Sur Titus et sur moi réglez votre conduite. Je" l'aime, je le fuis : Titus m'aime, il me quitte (5). Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers. Adieu : servons tous trois d'exemple à l'univers De l'amour la plus tendre et la plus malheureuse /6)
(I) Cet accord du verbe avec le dernier de plusieurs sujets est un laUnlsmc assez fréquent au xvii« siècle. j « «i un launismc
(a) Ce jour = aujourd'hui.
(3) C'est Texprcssioa de Suétone : « Titus, l'amour et les délices du «nrc humain. » scuic
(4) Consentir de est aussi fréquent à cette date que consentir à
(5) Adaptation du mot de Suétone : « Il la renvoya malgré'lui malcré*ii» .
(6) Amour à cette date pouvait «ire des deux genres. Le masculin commen çau à l'emporter pour le singulier. vommen
RACINE
Dont il puisse garder l'histoire douloureuse Tout est prêt. On m'attend. Ne suivez point mes pas.
(A Titus}
Pour la dernière fois, adieu, Seigneur.
ANTÏOCHUS
Hélas!