‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 28 sur 133 · NOTICE SUR BAJAZET · texte numérisé non relu

NOTICE SUR BAJAZET

Racine s'est excusé d'avoir choisi le sujet de Bajazet. On pensait, dans la deuxième moitié du xvii* siècle, que nous devons porter aux héros tragiques un intérêt tout spirituel auquel la curiosité des yeux et la réalité de la vie quotidienne n'eussent point de part. « Les personnages tragiques doivent être regardés d'un autre œil que nous ne regardons d'ordinaire les personnages que nous avons vus de si près. •»

C'était un scrupule dont ne s'étaient guère embiirrassés la demi-douzaine d'auteurs qui, de 1637 à 1656, avaient fait jouer des Soliman, Roxelane, Tamerlan, ou Osman. Mais on était devenu plus chatouilleux sur la question des règles Ot sur les scrupules du bon goût. Racine s'avisa de cette excuse'que l'aventure était récente, mais qu'elle s'était passée fort loin, et que des turqueries étaient aussi éloignées de nous que les malheurs d'Iphigénie ou les cruautés de Néron. L'excuse fut d'ailleurs agréée et les doctes s'en contentèrent

On se rattrapa sur l'exactitude historique. L'aventure sanglante de Bajau:et avait déjà été contée par Segrais dans une nouvelle qui parut en 1656. Racine n'en parle pas et il n'est pas sûr qu'il l'ait connue. Ce drame de sérail lui fut conté, nous dit-il, par M. de Nantouillet qui le tenait du comte de Cézy, ambassadeur à Constantinople. Pour le reste Racine s'enquit diligemment de l'histoire et des mœurs dans l'Histoire de l'état présent de l'Empire ottoman, de M. de Ricaut, ou auprès de M. de la Haye qui avait remplacé M. de Cézy à Constantinople- Ces précautions ne satisfirent ni M^"* de Sévigné, ni — = 73 =

RACINE

Segrais, ni le Mercure galant. Ils jugèrent que ces Turcs n'étaient point Turcs et n'étaient dignes que d'un paravent. « Les mœurs des Turcs y sont mal observées ; ils ne font point tant de façons pour se marier. » Corneille seul connaissait le secret des peintures fidèles ; chez lui * le Romain parle comme un Rom in, le Grec comme un Grec, l'Indien comme un Indien et l'Espagnol comme un Esgagnol ». H y aurait fort à redire sur les Indiens et les Grecs ou même les Romains de Corneille, mais Segrais et M™» de Sévigné ne calomniaient guère la Sultane, le visir et le prince ottoman de Racine. Racine s'est soucié de l'exactitude des détails. Il n'a pas plus songé à l'exactitude des mœurs qu'on n'avait cure de celle des costumes ou du décor. Dans le sérail, parmi les eunuques et les muets, il a pensé qu'il convenait de peindre les passions éternelles et non les formes passagères et vaines par où les siècles et les climats les déguisent sans les altérer. Acomat est ambitieux comme l'est Agrippine, ou comme l'avait été Mazarin. Bajazet et Atalide ont du « sang ottoman »tout juste ce qu'il en faut pour connaître les usages et les générosités des âmes bien nées, et si Roxane est féroce, elle ne l'est pas plus qu'une Hermione ou qu'une Athalie.

Les romantiques mettront à la mode d'autres « orientales ». La tragédie classique ne pouvait ni les approuver ni même les concevoir. Il suffisait aux spectacteurs de Racine, comme à lui-même, d'admirer ou d'atteindre une belle passion où se trahissent les « mouvements » profonds de l'âme humaine. Bajazet est une tragédie d'amour comme l'avait été Andromaque et Bérénice et comme le sera Phèdre. Les spectateurs l'applaudirent avec transport. M°>« de Sévigné dut convenir que la pièce allait aux nues : « M. de Tallard dit qu'elle est autant au-dessus de celles de Corneille que celles de Corneille sont au-dessus de celles de Boyer ; voilà ce qui s'appelle bien louer ; il ne faut point tenir les vérités cachées. Nous en jurerons par nos yeux et nos oreilles.

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