‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 34 sur 133 · ROXANE, ATALIDE, ZATIME, ZAÏRE · texte numérisé non relu

ROXANE, ATALIDE, ZATIME, ZAÏRE

ROXANE Enfin, belle Atalide, Il fant de nos destins que Bajazct décide. Pour la dernière fois je le vais consvilter. Je vais savoir s'il m'aime.

ATALIDK

Est-il temps d'en douter, Madame? Hâtez- vous d'achever votre ouvrage. Vous avez du Visir entendu le langage.

Bajazet vous est cher , Savez- vous si demain Sa liberté, ses jours seront en votre main? Peut-être en ce moment Aniurat en furie S'approche pour trancher une si belle vie. Et pourquoi de son cœur doutez-vous aujourd'hui?

ROXANE

Mais m'en répondez-vous, vous qui parlez pour loi?

ATALIDE

Quoi, Madame ? les soins qu'il a pris pour vous plaire, Ce que vous avez fait, ce que vous pouvez faire, Ses périls, ses respects, et surtout vos appas, Tout cela de son cœur ne vous répond-il pas? Croyez que vos bontés vivent dans sa mémoire.

ROXANE

Hélas! pour mon repos que ne le puis-je croire? Pourquoi faut-il au moins que pour me consoler L'ingrat ne parle pas comme on le fait parler? Vingt fois, sur vos discours pleine de confiance, Du trouble de son cœur jouissant par avance. Moi-même j'ai voulu m'assurer de sa foi, Et l'ai fait en secret amener devant moi. Peut-être trop d'amour me rend trop difficile ; Mais sans vous fatiguer d'un récit inutile, Je ne retrouvois point ce trouble, cette ardeur Que m'avoit tant promis un discours trop flatteiir. Enfin si je lui donne et la vie et l'Empire, Ces gages incertains ne me peuvent suÎEfire.

ATALIDE

Quoi donc? à son amour qu'allez- votis proposer?

l^ACJNE

ROXANE

S'il m'aime, dès ce jour il me doit épouser.

ATALIDE

Vous épouser! O ciel! que préteadez-vous faire?

ROXANE

Je sais que des sultans l'usage m'est contraire :

Je sais qu'ils se sont fait une superbe (1) loi

De ne point à l'hymen assujettir leur foi.

Parmi tant de beautés qui briguent leur tendressCj

Ils daignent quelquefois choisir une maîtresse ;

Mais toujours inquiète avec tous ses appas,

Esclave elle reçoit son maître dans ses bras;

Et sans sortir du joug où (2) leur loi la condamne,

Il faut qu'un fils naissant là déclare sultane (3).

Amurat plus ardent, et seul jusqu'à ce jour,

A voulu que l'on dût ce titre à son amour.

J'en reçus la puissance aussi bien que le titre,

Et des jours de son frère il me laissa l'arbitre.

Mais ce même Amurat ne me promit jamais

Que l'hymen dût un jour couronner ses bienfaits ;

Et moi, qui n'aspirois qu'à cette seule gloire,

De ses autres bienfaits j'ai perdu la mémoire.

Toutefois que sert-il de me justifier ?

Bajazet, il est vrai, m'a tout fait oublier.

Malgré tous ses malheurs plus heureux que son frère,

n m'a plu, sans peut-être aspirer à me plaire.

Femmes, gardes, visir, pour lui j'ai tout séduit;

En un mot, vous voyez jusqu'où je l'ai conduit.

Grâces à (4) mon amour, je me suis bien servie

Du pouvoir qu'Amurat me donna sur sa vie.

Bajazet touche presque au trône des sultans :

Il ne faut plus qu'ixn pas. Mais c'est où je l'attends.

Malgré tout mon amour, si dans cette journée

Il ne m'attache à lui par un juste (5) hy menée,

S'il ose m'alléguer une odieuse loi ;

(1) Superbe = orgueilleuse. C'est le sens étymologique.

(2) Où — auquel. Emploi usuel au xyii'-' siècle.

(3) L'usage a persisté jusqu'à nos jours. Mais il n'est pas et n'était pas ques tion d' « hymen » au senschrétien du mot. Racine assimile ici arbitrairement « Byzance » à la France.

{4) Grâces à pour ffrdce à était un « gasconisme » assez usité à la fin du XVII" siècle et qui tend à disparaître au xviii». (5) Juste = légitime. C'est un latinisme (justce nuptiœ, justes noces).

============================ BAJAZET

Quand je fais tout pour lui, s'il ne fait tout pour moi : Dès le même moment, sans songer si je l'aime, Sans consulter enfin si je me perds moi-même, J'abandonne l'ingrat, et le laisse rentrer Dans l'état malheureux d'où je l'ai su tirer.

Voilà sur quoi je veux que Bajazet prononce. Sa perte ou son salut dépend de sa réponse. Je ne vous presse point de vouloir aujourd'hui Me prêter votre voix pour m'cxpliquer à lui : Je veux que devant moi sa bouche et son visage Me découvrent son cœur, sans me laisser d'ombrage; Que lui>même, en secret amené dans ces lieux, Sans être préparé se présente à mes yeux. Adieu : votis saurez tout après cette entrevue.

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