ACOMAT, OSMIN
ACOMAT Demeure. Il n'est pas temps, cher Osmin, que je sorte.
OSMlN
Quoi? Jusque-là, Seigneur, votre amour vous transporte? N'avez-vous pas poussé la vengeance assez loin? Voulez-vous de sa mort être encor le témoin ?
ACOMAT
Que veux-tu dire ! Es-tu toi-même si crédule Que de me soupçonner d'un courroux ridicule? Moi, jaloux ? Plût au ciel qu'en me manquant de foi, L'imprudent Bajazet n'eût offensé que moi I
OSMIN
Et pourquoi donc, Seigneur, au lieu de le défendre....
ACOMAT
Et la Sultane est-elle en état de m'entendre ? Ne voyais-tu pas bien, quand je l'allais trouver, Que j'allois avec lui me perdre, ou me sauver? Ah ! de tant de conseils événement sinistre (1) ! Prince aveugle ! ou plutôt trop aveugle ministre ! Il te sied bien d'avoir en de si jeunes mains. Chargé d'ans et d'honneurs, confié tes desseins, Et laissé d'un visir la fortune flottante (2) Suivre de ces amants la conduite imprudente.
OSMIN
Hé ! laissez-les entre eux exercer leur courroux (3). Bajazet veut périr ; Seigneur, songez à vous. Qui peut de vos desseins révéler le mystère, Sinon quelques amis engagés à se taire ? Vous verrez par sa mort le Sultan adouci.
ACOMAT
Roxane en sa fureur peut raisonner ainsi. Mais moi, qui vois plus loin, qui, par un long usage, Des maximes du trône ai fait l'apprentissage. Qui d'emplois en emplois vieilli sous trois sultans,
(i) Comeila a ici son sens étymologique, fréquent au xvii* siècle : délibéra' tions, projets : Événement a aussi son sens étymologique : résultat, issu*.
(2) Flottante a ici le sens de devenue ainsi fiottante. C'est une construction latine.
(3) Exercer est employé comme le mot latin exercere arec le sens de mettre tn Mtage.
HACINE ================
Ai vu de mes pareils les malhettrs éclatants, Je sais, sans me flatter, que de sa seule audace Un homme tel que moi doit attendre sa grâce, Et qu'une mort sanglante est l'onique traité Qui reste entre l'esclave et le msdtre irrité.
OSMIN
Fuyez donc.
ACOMAT
J'approuvais tantôt cette pensée, Mon entreprise alors était moins avancée. Mais il m'est désormais trop dur de reculer. Par une belle chute il faut me signaler, Et laisser un débris (1) du moins après ma fuite. Qui de mes ennemis retarde la poursuite. Bajazet vit encor : pourquoi nous étonner? Acomat de plus loin a su le ramener.
Sauvons-le, malgré lui, de ce péril extrême. Pour nous, pour nos amis, pour Roxane elle-même. Tu vois combien son cœur, prêt à le protéger, A retenu mon bras trop prompt à la venger. Je connais peu l'amour ; mais j'ose te répondre Qu'il n'est pas condamné, puisqu'on le veut confondre ; Que nous avons du temps. Malgré son désespoir, Roxane l'aime encore, Osmin, et le va voir.
OSMIN
Enfin que vous inspire une si noble audace ? Si Roxane l'ordonne, il faut quitter la place. Ce palais est tout plein....
ACOMAT
Oui, d'esclaves obscurs.
Nourris loin de la guerre, à l'ombre de ses murs ; Mais toi dont la valeur, d'Amurat oubliée. Par de communs chagrins à mon sort s'est liée, Voudras-tu jusqu'au bout seconder mes fureurs ?
OSMIN
Seigneur, vous m'offensez. Si vous mourez, je meurs.
ACOMAT
D'amis et de soldats une troupe hardie Aux portes du Palais attend notre sortie, La Sultane d'ailleurs se fie à mes discours. Nourri dans le Serrail, j'en connais les détours ;
(I) Nous avons signalé cet emploi de débris au singulier avec le sens de ruine.
====^====== BAJAZET
Je sais de Bajazet l'ordinaire demeure.
Ne tardons plus, marchons. Et s'il faut que je meure, Mourons : moi, cher Osmin, comme un visir ; et toi (1), Comme le favori d'un homme tel que moi.
(I) Nous avons déjà signait des exemples nombreux de ces vers à coupe hardimcnt ternaire :
Mourons : — moi, cher Osmin, comme un visir ; — et toi...
FIN DU QUATRIÈME ACTE
RACINE
ACTEV