‹ Théâtre. Préfaces et notes de M. MornetChapitre 96 sur 133 · NOTICE SUR IPHIGÉNIE · texte numérisé non relu

NOTICE SUR IPHIGÉNIE

Le Sacrifice d'Iphigénie avait été mis sur la scène, avant Racine, par Sophixle, Euripide, Rotrou (en 1640) et quelques autres. Racine a connu la pièce de Rotrou à laquelle il a fait quelques emprunts. Mais c'est Euripide surtout qui l'a inspiré.

Ce fut, au xviie et au xvin» siècles, l'heoreux prétexte de copieuses discussions. Les partisans des anciens et ceux des modernes, ceux qui défendirent la simplicité de la tragédie ou l'émotion plus poignante des «< drames », opposèrent sans fin les vertus d'Euripide ou les mérites de Racine. Les uns se plaignirent qu'il eût gâté la belle énergie et la rude saveur de la pièce grecque ; d'autres le louèrent ingénument d'avoir «corrigé la Grèce» et, comme le disait Balzac de Corneille, de l'avoir « rebâtie de marbre, là où elle était de brique ». Ceux-ci pensèrent que ses « inventions » étaient heureuses, et ceux-là, qu'elles altéraient le caractère de l'antique légende. Louis Racine, Voltaire, l'abbé Batteux,leP.Brumoy, laHarpe et dix autres échangèrent sans lassitude des dialectiques ingénieuses. Nous penserions aujourd'hui que ces discussions sont fort vaines. Euripide n'était pas un génie « simple » ; c'était au contraire un esprit subtil et curieux ; et les Grecs ses contemporains étaient loin des barbaries expressives et fortes. Mais quelle que fût réellement Vlphigénie d'Euripide, Racine n'avait pas à la transposer fidèlement sur la scène française. Il l'a modifiée en obéissant à son génie et aux exi- = 213 =

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gences des goûts contemporains. Seuls ce génie et ces goûts nous importent.

Racine a créé de toutes pièces le personnage d'Eriphile. n a pu grâce à lui éviter ce qui reste de cruel et d'inattendu dans la légende d'Euripide. Au moment ou le grand-prêtre va frapper Iphigénie étendue sur l'autel, Diane enlève miraculeusement la jeune fille et lui substitue une biche. Mais des spectateurs du xyiii^ siècle auraient accepté malaisément ce prodige ; les miracles étaient réservés à la religion chrétienne. Racine suppose que cette «fille du sang d'Hélène» est née d'un premier mariage clandestin et qu'elle est Eriphile, qui se tue. Surtout le personnage d'Eriphile lui a permis de faire parler cette passion dont il connaissait si bien les fureurs, la jalousie amoureuse. Eriphile est sœur des Hermione et des Roxane, et ce sont ses détresses et ses révoltes criminelles qui mènent l'action à son dénouement.

Il y a d'ailleurs autre chose que ces « fureurs » dans la pièce. Il y a de la galanterie telle que la goûtaient les belles spectatrices qui applaudissaient Iphigénie à la cour ou à la ville. Iphigénie aime, comme pouvait et devait aimer une fille bien née qui aurait été « du sang des Bourbons » ; elle ne ressemble guère à la craintive et gémissante Iphigénie d'Euripide. Elle a le souci de sa « gloire » beaucoup plus que de sa vie et de son amour. Elle est de celles dont J,-J. Rousseau disait qu'elles n'oublient jamais, même en mourant, la décence des attitudes. Elle est vraie ainsi d'une vérité historique autant que d'une vérité éternelle ; elle est la plus noble et la plus fidèle image de ce qu'un siècle de « bon ton » et de « respect * avait pu mêler à la tendresse et à la naïveté des coeurs jeunes, de sagesses apprises et de mesures polies. Achille lui aussi est un héros de cour ; mais il s'accommodait moins de ce que Victor Hugo appelait le « style perruque ». Racine pour le peindre s'est souvenu de l' Iliade ou de V Art poétique d'Horace. Il s'est proposé qu'il fût emporté et « bouillant » — 214 =====

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comme il était héroïque. Mais il s'est involontairement souvenu du ton dont les Montmorency ou les Lauzun faisaient l'amour comme ils faisaient la guerre. Nous aimons la grâce élégante d'Iphigénie même en fontange et robe à paniers. Il est moins aisé de costumer Achille comme les héros des guerres en dentelles.

Le succès de la pièce fut très vif. Les amis de Racine et ses ennemis s'accordent sur ce point. La cour fut « toute pleine de pleureurs » et la Champ meslé fit verser des larmes à toute la ville. Iphigénie fit définitivement de Racine le «doux» et le «tendre» poète. Les applaudissements ne désarmèrent pas d'ailleurs les cabales de ceux qui poursuivirent Racine pendant toute sa carrière et qui luttaient pour « notre vieux Corneille », ou plus simplement pour leur jalousie et leur sottise. Le Clerc et Coras firent jouer environ un an après la pièce de Racine une Iphigénie dont des Remarques sur l Iphigénie de M. Coras et sur V Iphigénie de M. Racine soulignèrent les perfections sublimes. La manoeuvre échoua pour cette fois. Les spectateurs payèrent à M. Coras comme à M. le Clerc ce qu'Us devaient à la sottise de leurs inveo. tions et à la platitude de leur style : Us les ignorèrent et continuèrent à applaudir Racine.

PREFACE

Il n'y a rien de plus célèbre dans les poëtcs que le sacrifice d'Iphigénie. Mais ils ne s'accordent pas tous ensemble sur les plus importantes particularités de ce sacrifice. Les uns, comme Eschyle dans Agamemnon, Sophocle dans Electra, et après eux Lucrèce, Horace, et beaucoup d'autres, veulent qu'on ait en effet répandu le sang d'Iphigénie, fille d'Agamemnon, et qu'elle soit morte en Aulide. Il ne faut que lire Lucrèce, au commencement de son premier livre :

Aulide quo pacto Triviaï virginis aram Iphianassai turparunt sanguine fcede Ductores Danaum (i), etc.

Et Clytemnestre dit, dans Eschyle, qu' Agamemnon, son mari, qui vient d'expirer, rencontrera dans les enfers Iphigénie, sa fille, qu'il a autrefois immolée.

D'autres ont feint que Diane, ayant eu pitié de cette jeune princesse, l'avoit enlevée et portée dans la Tauride, au moment qu'on l'alloit sacrifier, et que la déesse avoit fait trouver en sa place ou une biche, ou une autre victime de cette nature. Euripide a suivi cette fable, et Ovide l'a mise au nombre des Métamorphoses.

Il y a une troisième opinion, qui n'est pas moins ancienne que les deux autres, sur Iphigénie. Plusieurs auteurs, et entre autres Stésichorus, l'un des plus fameux et des plus anciens poètes lyriques, ont écrit qu'il étoit bien vrai qu'une princesse de ce nom avoit été sacrifiée, mais que cette Iphigénie étoit une fille qu'Hélène avoit eue de Thésée. Hélène, disent ces auteurs, ne l'avoit osé avouer pour sa fille, parce qu'elle n'osoit déclarer à Ménélas qu'elle eût été mariée en secret avec Thésée. Pausanias rapporte et le témoignage et les noms des poètes qui ont été de ce sentiment. Et il ajoute que c'étoit la créance commune de tout le pays d'Argos.

Homère enfin, le père des poètes, a si peu prétendu qu'Iphi-

(i) « Comment à Aulis les chefs souillèrent honteusement du sang d'Iphigcnie Tau tel de Diane ».

— PREFACE

génie, fille d'Agamemnon, eût été on sacrifiée en Aulide, ou transportée dans la Scythie, que, dans le neuvième livre de l'Iliade, c'est-à-dire près de dix ans depuis l'arrivée des Grecs devant Troie, Agameninon fait offrir en mariage à Achille sa fille Iphigénie, qu'il a, dit-il, laissée àMycène, dans sa maison.

J'ai rapporté tous ces avis si différents, et surtout le passage de Pausanias, parce que c'est à cet auteur que je dois l'heureux personnage d'Ériphile, sans lequel je n'aurois jamais osé entreprendre cette tragédie. Quelle apparence que j'eusse souillé la scène par le meurtre horrible d'une personne aussi vertueuse et aussi aimable qu'il falloit représenter Iphigénie ? Et quelle apparence encore de dénouer ma tragédie par le secours d'une déesse et d'une macliine, et par une métamorphose, qui pouvoit bien trouver quelque créance du temps d'Euripide, mais qui seroit trop absurde et trop incroyable parmi nous ?

Je puis dire donc que j'ai été très-heureux de trouver dans les anciens cette autre Iphigénie, que j'ai pu représenter telle qu'il m'a plu, et qui tombant dans le malheur où cette amante jalouse vouloit précipiter sa rivale, mérite en quelque façon d'être punie, sans être pourtant tout à fait indigne de compassion. Ainsi le dénouement de la pièce est tiré du fond même de la pièce. Et il ne faut que l'avoir vu représenter pour comprendre quel plaisir j'ai fait au spectateur, et en sauvant à la fin une princesse vertueuse pour qui il s'est si fort intéressé dans le cours de la tragédie, et en la sauvant par une autre voie que par un miracle, qu'il n'auroit pu souffrir, parce qu'il ne le sauroit jamais croire.

Le voyage d'Achille à Lesbos, dont ce héros se rend maître et d'oii il enlève Ériphile avant que de venir en Aulide, n'est pas non plus sans fondement. Euphorion de Chalcide, poëte très-connu parmi les anciens, et dont Virgile et Quintilien font une mention honorable, parloit de ce voyage de Leslx)S. Il disoit dans un de ses poèmes, au rapport de Parthénius, qu'Achille avoit fait la conquête de cette lie avant que de joindre l'armée des Grecs, et qu'il y avoit même trouvé une princesse qui s'étoit éprise d'amour pour lui.

Voilà les principales choses en quoi je me suis tm peu éloigné de l'économie et de la fable d'Euripide. Pour ce qui regarde les passions, je me suis attaché à le suivre plus exactement. J'avoue que je lui dois un bon nombre des endroits

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qui ont été les plus approuvés dans ma tragédie. Et je l'avoue d'autant plus volontiers, que ces approbations m'ont confirmé dans l'estime et dans la vénération que j'ai toujours eu pour les ouvrages qui nous restent de l'antiquité. J'ai reconnu avec plaisir, par l'effet qu'a produit sur notre théâtre tout ce que j'ai imité ou d'Homère ou d'Euripide, que le bon sens et la raison étoient les mêmes dans tous les siècles. Le goût de Paris s'est trouvé conforme à celui d'Athènes. Mes spectateurs ont été émus des mêmes choses qui ont mis autrefois en larmes le plus savant peuple de la Grèce, et qui ont fait dire qu'entre les poètes, Euripide étoit extrêmement tragique, TpaY'xwTatoç, c'est-à-dire qu'il sa voit merveilleusement exciter la compassion et la terreur, qui sont les véritables effets de la tragédie.

Je m'étonne, après cela, que des modernes aient témoigné depuis peu tant de dégoût pour ce grand poëte, dans le jugement qu'ils ont fait de son Alceste (1). Il ne s'agit point ici de l' Alceste. Mais en vérité j'ai trop d'obligation à Euripide pour ne pas prendre quelque soin de sa mémoire, et pour laisser échapper l'occasion de le réconcilier avec ces Messieurs. Je m'assure qu'il n'est si mal dans leur esprit que parce qu'Us n'ont pas bien lu l'ouvrage sur lequel ils l'ont condamné. J'ai choisi la plus importante de leurs objections pour leur montrer que j'ai raison de parler ainsi. Je dis la plus importante de leurs objections. Car ils la répètent à chaque page, et ils ne soupçonnent pas seulement que l'on y puisse répliquer.

Il y a dans V Alceste d'Euripide une scène merveilleuse, où Alceste, qui se meurt et qui ne peut plus se soutenir, dit à son mari les derniers adieux, Admète, tout en larmes, la prie de reprendre ses forces, et de ne se point abandonner elle-même. Alceste, qui a l'image de la mort devant les yeux, lui parle ainsi :

Je vois déjà la rame et la barque fatale. J'entends le vieux nocher sur la rive infernale. Impatient, il crie : « On t'attend ici-bas ; Tout est prêt, descends, viens, ne me retarde pas. »

J'aurais souhaité de pouvoir exprimer dans ces vers les grâces qu'ils ont dans l'original. Mais au moins en voilà le sens, Voici comme ces Messieurs les ont entendus. Il leur

(I) Ce jugement est celui de Pierre Perrault dans une Critique de l'opéra ou- Examen de la tragédie intitulée Alceste ou le Triomphe d'Alcide (1676).

— — .- PRÉFACE

est tombé entre les mains une malheureuse édition d'Euripide, où l'imprimeur a oublié de mettre dans le latin à côté de ces vers un Al., qui signifie que c'est Alceste qui parle ; et à côté des vers suivants un Ad., qui signifie que c'est Admète qui répond. Là-dessus, il leur est venu dans l'esprit la plus étrange pensée du monde. Ils ont mis dans la bouche d' Admète les paroles qu' Alceste dit à Admète, et celles qu'elle se fait dire par Charon. Ainsi ils supposent qu' Admète, quoiqu'il soit en parfaite santé, pense voir déjà Charon qui le vient prendre. Et au lieu que dans ce passage d'Euripide, Charon impatient presse Alceste de le venir trouver, selon ces messieurs c'est Admète effrayé qui est l'impatient et qui presse Alceste d'expirer , de peur que Charon ne le prenne. Ill'exhorte, cesontleurs termes, à avoir courage, à ne pas faire une lâcheté, et à mourir de bonne grâce ; il interrompt les adieux d' Alceste pour lui dire de se dépêcher de mourir. Peu s'en faut, à les entendre, qu'il ne la fasse mourir lui-même. Ce sentiment leur a paru fort vilain. Et ils ont raison. Il n'y a personne qui n'en fût trèsscandalisé. Mais comment l'ont-ils pu attribuer à Euripide ? En vérité, quand toutes les autres éditions où cet Al. n'a point été oublié ne donneraient pas un démenti au malheureux imprimeur qui les a trompés, la suite de ces quatre vers, et tons les discours qu' Admète tient dans la même scène, étoient plus que suffisants pour les empêcher de tomber dans une erreur si déraisonnable. Car Admète, bien éloigné de presser Alceste de mourir, s'écrie: « Que toutes les morts ensemble lui seraient moins cruelles que de la voir en l'état où il la voit. Il la conjure de l'entraîner avec elle. Il ne peut plus vivre si elle meurt. Il vit en elle, II ne respire que pour elle. »

Ils ne sont pas plus heureux dans les autres objections. Ils disent, par exemple, qu'Euripide a fait deux époux surannés d' Admète et d' Alceste ; que l'un est un vieux mari et l'autre une princesse déjà sur l'âge. Euripide a pris soin, de leur répondre en un seul vers, où il fait dire par le chœur « qu' Alceste, toute jeune, et dans la première fleur de son âge, expire pour son jeune époux ».

Ils reprochent encore à Alceste qu'elle a deux grands enfants à marier. Comment n'ont-ils point lu le contraire en cent endroits, et surtout dans ce beau récit où l'on dépeint « Alceste mourante au milieu de ses deux petits enfants, qui la tirent, en pleurant, par la robe, et qu'elle prend sur ses bras l'un après l'autre pour les baiser ? »

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Tout le reste de leurs critiques est à peu près de la force de ceUes-ci. Mais je crois qu'en voilà assez pour la défense de mon auteur. Je conseille à ces messieurs de ne plus décider si légèrement sur les ouvrages des anciens. Ua homme tel qu'Euripide méritoit au moins qu'ils l'examinassent, puisqu'ils avoient envie de le condamner. Ils dévoient se souvenir de ces sages paroles de Quintilien : « Il faut être extrêmement circonspect et txès-retenu à prononcer sur les ouvrages de ces grands hommes, de peur qu'il ne nous arrive, comme à plusieurs, de condamner ce que nous n'entendons pas. Et s'il faut tomber dans quelque excès, encore vaut-il mieux pécher en admirant tout dans leurs écrits, qu'en y blâmant beaucoup de choses. » Modeste tamen et circumspecto judicio de tanUs viris pronuntiandum est, ne (quod plerisque accidit) damnent quœ non intelligunt. Ac si necesse est in alteram errare partem, omnia eorum legentibus placere quam multa displieere maluerim.

PERSONNAGES

AGAMEMNON

ULYSSE

CLYTEMNESTRE, femme dAgamemnon.

IPHIGÉNIE, fille d'Agamemnon.

ÉRIPHILE. fille d'Hélène et de Thésée.

ARCAS, ) . . .,

EURYBATE 1 "0"^cstiques d Agamemnon.

i^EGINE, femme de la suite de Clytemncstre. DORIS, confidente d'Ériphile.

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