AGAMEMNON
Tout d'abord je saluerai Argos Et les dieux de cette terre qui ont prêté les mains A mon retour et à la justice que nous avons faite De la ville de Priam. Car les dieux entendant La cause sans la langue, et notre mortel argument,
pour la perte d'Ilion Dans l'urne de sang unanimement
Ont déposé leurs suffrages; et de l'autre vase l'espérance
De la main s'approche, le laissant vide.
Maintenant par la fumée la ville prise se signale encore !
Une convulsion vit! et la cendre qui s'éteint témoigne
De l'Opulence par une grasse exhalaison.
De quoi il nous faut rendre aux dieux d'amples grâces,
Pour autant que fut démesurée la vengeance
Que nous avons retirée, quand, à cause d'une femme,
La bête d'Argos a mis la ville en poudre,
Le fils du cheval, le peuple porte-bouclier,
Oui d'un bon s'est mis au coucher des Pléiades sur ses pieds !
Le lion mangeur de chair crue a sauté le mur.
Et à sa soif il a lappé le sang royal.
Voilà pour les dieux et j'ai fini mon préambule.- —
Et quant à la pensée que tu exprimes, je me souviens, je sais!
J'y consens certes et je n'y contredis pas :
A peu d'hommes c'est une chose naturelle
D'honorer sans envie l'ami heureux.
Car le poison de haine qui tient le cœur
Cause à celui que ce mal atteint une double souffrance :
Ses propres maux sont accrus Et le bonheur d'un autre que lui est là. Je parle par expérience. J'ai éprouvé Le miroir de l'amitié, l'imagé de l'ombre, Et tous ceux-là qui semblaient m'être si fort
dévoués.
Le seul Odysseus, bien qu'il n'eût pas fait le
voyage de son gré, Dès qu'il fut dans le harnais, me fut un bon cheval de volée.
Qu'il soit maintenant mort ou bien qu'il vive, Je le dis. Pour le reste, les affaires de la ville et
les dieux, Réunis en assemblée plénière, ensemble Nous en délibérerons. Et pour le bien, Nous verrons à ce qu'il se maintienne.
Et s'il est quelque part besoin de médecin et de
remède, S'il faut le fer et le feu, pour un bien. Nous ferons en sorte d'arrêter le mal.
Et maintenant j'entre dans la maison et la salle
où est le foyer, Et ma main saluera d'abord les dieux Oui m'ayant envoyé au loin m'en ont ramené;
Et que la victoire qui m'a suivi demeure!
GYTEMNESTRE. — Concitoyens, vieillards de
la ville, Je n'aurai point honte de dire devant vous et de
faire paraître Quel est mon amour. Le temps met fin à la crainte. Voici une chose que je n'ai point apprise par les
autres : je dirai la misère de ma vie. Tout le temps qu'il était devant Ilios. Et pour l'épouse d'abord, séparée de l'époux, Rosier toute seule à la maison, c'est un malheur
extrême, Et la joie est grande qui lui revient aux oreilles! Quelqu'un vient, et l'autre, renchérissant, à la
mauvaise nouvelle En ajoute une pire, et la maison bruit de leurs
paroles.
Et si cet époux que j'ai avait reçu autant de blessures Que la renommée était prompte à le rapporter. Je dis qu'il eût eu plus de trous dans le corps qu'un
filet; Et s'il était mort toutes les fois que la rumeur en
fut multipliée, Comme un second Géryon à trois corps, il eût pu
se glorifier
D'avoir d'une triple Parque reçu l'ample couverture
de la terre, Mourant pour chaque forme une fois.
Et pour tous ces bruits qui revenaient, D'autres mains que les miennes de mon cou Ont de force dénoué bien des lacets.
C'est pourquoi aussi l'enfant n'est pas ici, Ce gag"e de ta foi et de la mienne, Comme il l'eût convenu^ Oreste ; et ne t'en étonne
pas ; C'est notre ami et allié qui l'élève, Strophios le Phocéen; car il me faisait voir Un double danger ; tes propres risques devant
Troie, Et si la sédition populaire Prenait notre prudence au dépourvu, comme cela
est humain De fouler aux pieds celui qui est par terre, En tous cas cette manière d'agir ne sent pas la
trahison.
Mais pour ce qui est de moi, les eaux vives des
larmes Ont tari, et il n'en reste plus goutte. Mes yeux sont malades, tant j'ai veillé; Et je pleurais que la lampe qui brûle. T'attendît toujours vainement. Dans les songes
A la voix exiguë du moustique par la chambre je
m'éveillais, Et je le reg-ardais, et déjà je te voyais dans plus de
maux Qu'il n'en eût tenu dans ce sommeil du temps. Maintenant c'est fini, et d'un cœur libre de maux, Je saluerai ce mari que j'ai, et je l'appelle le chien
de la bergerie.
Le maître-câble du navire, la pile de base
De la haute demeure, le fils qui est l'unique,
Et la terre qui apparaît aux mariniers conter l'espérance,
Et le jour après la tempête, très-doux à voir ;
Et pour le voyageur altéré la jaillissante fontaine!
Il est doux d'avoir échappé à tout.
Je le salue par de tels noms.
Que l'envie n'ait point de place ici. Car considérables sont les maux
Que nous avons soufferts. Et maintenant, chère tête.
Descend de ce char, mais que ce pied, ô roi, ne touche point terre,
Par qui Ilios fut humilié.
Esclaves, que tardez-vous à faire votre devoir?
Que sur son chemin vous ne couvriez la terre de tapis;
A l'instant, que la route ne soit plus que pourpre par où
Dans la demeure inespérée l'introduise une juste cérémonie.
Pour le reste une vigilance qui ne connaît point de sommeil
Y pourvoira, selon que de justes dieux l'ont départi.
AGAMEMXON. — Fille de Léda, gardienne de
ma maison, Tu as parlé à la mesure de mon absence, Longuement. Mais d'une correcte louange L'honneur devrait me venir d'autres lèvres. Au reste, avec ces manières de femme, Ne viens pas, moi, me caresser, et, comme un
homme barbare.
Ne m'adore pas et ne tiens pas la bouche ouverte,
vociférant.
Et que ces étoffes étendues sur mon chemin n'y
appellent pas L'envie; c'est aux dieux qu'appartiennent ces hommages .
Car marcher, mortel, sur ces tissus magnifiques, C'est ce que je ne saurais faire sans effroi. Je veux des honneurs d'homme, et non pas de dieu.
Sans ces tapis par terre et leurs couleurs bariolées La g-Ioire est là qui criel et le bon sens Est des dons de Dieu le plus grand. Bienheureux Oui aura fini dans la paix 1
Si je dois rencontrer en tout succès pareil, j'aurai bonne confiance.
CLYTEMNESTRE. —Ne me contredis pas dans ce dessein que j'ai.
AGAMEMNON. — Sache que je ne changerai pas le mien.
CLYTEMNESTRE. — Est-ce un vœu que tu aies fait aux dieux par crainte?
AGAMEMNON. — Je t'ai dit, sachant, si jamais on le sut, ce que je fais, le dernier mot.
CLYTEMNESTRE. — Que penses-tu que Priam eût fait, lui?
AGAMEMNON. — Certainement il eût marché sur ces tapis.
CLYTEMNESTRE. — Ne crains pas la censure des hommes.
AGAMEMNON. — Cependant la voix publique est une chose grande et puissante.
CLYTEMNESTRE. —La défaite est honorableaux vainqueurs.
AGAMEMNON. — Toi aussi, as-tu la victoire à cœur ?
CLYTEMNESTRE. — Cède. Je le fais violence ; obéis-moi de bon gré.
AGAMEMNON . — Tu le veux ! que quelqu'un
donc Me défasse ces chaussures, agiles servantes du
pied.
Pieds-nu même, tandis que je marche sur ces
sacrées tentures, Que quelqu'un de loin ne me lance pas un regard
mauvais !
J'ai grand honte et c'est mauvaise économie Que de traiter ainsi ces richesses et ces étoffes
coûteuses.
Mais j'en ai dit assez. Pour cette étrangère que
voici.
Fais-lui bon accueil. Dieu de loin avec bienveillance Regarde le maître débonnaire ; Personne de bon cœur ne se plie au joug servile. Celle-ci me fut, fleur entre maints trésors choisie, Par l'armée attribuée comme un don.
Mais puisqu'il m'a fallu t'ccouler, J'entrerai dans la maison foulant celte pourpre aux pieds.
CLYTEMNESTRE.— II y a la mer et qui la mettra à sec?
Qui produit en abondance de la pourpre égale à l'arg-ent,
Teinture de l'étolfe, le jus et la couleur toujours vive.
Voici une maison qui par la grâce des dieux, seigneur,
En est pourvue, et la demeure ne connaît point l'indigence.
Et certes j'eusse voué beaucoup d'étolTes à ce traitement,
Si telle m'eut été par les oracles prescrite
La rançon de l'homme que voici vivant, par mes soins.
La racine est sauve, et la branche est poussée en la guise d'une maison,
Etendant contre le chien Sirius de l'ombre.
Et tandis que tu t'en viens vers le foyer domestique,
Tu annonces par ta venue l'été dans le milieu de l'hiver.
Et quand Zeus par son art aura de l'acide verjus Fait le vin, la fraîcheur règne dans la maison déjà, Au lieu qu'enfin le parfait maître occupe. — Zeus ! Zeus I Parfais, parfais mes vœux ! Et que ta pensée soit de parfaire ce que tu penses.
LE CHŒUR
-s TROPHE Pourquoi obstinément Cette pensée se présentant A mon cœur que la vision obsède^ Et qu est-ce que ce devin gratuit et non invité chante? Et pourquoi^ la crachant comme Un songe inexplicable^
Une Joi confiante ne siège-t-elle pas heureusement Sur le trône de mon cœur ? Le temps A vieilli avec les amarres Des navires qui font la souille dans le sable, Depuis que sous Ilios A été menée l'Armée de la mer.
ANTISTROPHE l
Or je vois de mes yeux
Le retour et fen suis moi-même le témoin.
Et cependant sans lyre
L'âme au dedans d'elle-même entonne
L'iiymne de VErinye, et en elle nullement
N'est la douce allégresse de l'espérance.
Mon ventre ne prend pas le change, Le cœur qui contre le sein véridique Roule dans le tourbillon du cercle fatal. Je souhaite que mon Attente tombe à faux, Inaccomplie.
Je le sais. La pleine santé
Ne connaît point sa limite. Mais la maladie
Derrière le mur est sa voisine pressante.
Et la fortune d'un homme dans sa course directe
A heurté le roc caché.
Et pour la cargaison, si la prudence
Sait faire à point son sacrifce,
Le bâtiment de trop de risques chargé
Ne sombrera point, le bateau n'ira point à la mer. —
Le don de Zeus est grand et ample, et le labourage
d'une année Extirpera la fa im .
i] Mais une fois quest tombé à terre
Le sang noir de la mort, qui rappellera l'homme
Antérieur par son incantation?
Et celui qui savait
La droite voie de ramener les morts,
Zeus 11 eut pas, lui-même, à l'arrêter au retour.
Pour moi si le destin constitué par les dieux
N'empêchait le destin d'outre-passer.
Le cœur anticipant sur la langue
Elit débrouillé ceci,
Mais maintenant dans les ténèbres rugit
L'excès d'esprit et le désespoir de la pensée qui
Jlanibe De ne pouvoir défaire à temps ce peloton !
CLYÏEMNESTRE. — Entre aussi, c'est à toi que je parle,
Cassandre,
Puisque Zeus dans sa clémence t'alloue cette demeure
Pour participer à son vase lustral, entre beaucoup
D'esclaves, tenant la place auprès de l'autel domestique.
Descends donc de ce char et ne fais pas l'orgueilleuse.
On dit que le fils d'Alcmène jadis
Fut vendu et sut s'accommoder du pain servile.
Or donc, s'il faut subir celte fortune-!à,
Des maîtres dont la richesse est vieille font un avantage ;
Car ceux qui sans s'y attendre ont fait un beau tas d'argent
Sont sévères aux gens en toutes choses et abusifs.
Mais les choses chez nous se passentrégulièrement
LE CHŒUR. — A toi de parler. Ce qu'elle dit est
clair.
Poisque te voici dans le rets fatal, Obéis, de bon gré ou non ; il le faut.
CLYTExMNESTRE. — Mais si, comme l'hirondelle, Le lan^ifage qui est le sien n'est pas inconnu et
barbare, Elle écoulera parler au-dedans de son âme cette
parole.
LE CHŒUR. — Va. Ce qu'elle dit est pour le
présent le mieux.
Obéis, abandonnant le char et le siège.
CLYTEMNESTRE. — Moi, je n'ai point le loisir de languir ainsi à la porte.
Car déjà près du foyer dans le centre de la maison
Les moutons sont rangés pour le sacrifice, et le feu brûle.
Pour autant que nous n'eussions pas espéré ce bonheur !
Toi, si tu veux prendre de ceci ta part, ne fais point de longueur.
Mais si par manque d'intelligence tu n'entends point mes paroles,
Au lieu donc de la voix, parle avec le geste sauvage de la main.
LE CHŒUR. — Il semble qu'il lui- faille un interprèle clair.
Elle a l'air d'une bête qu'on vient de prendre.
CLYTEMNESTRE. — Certes elle est folle et prête
l'oreille à un mauvais esprit, Elle s'en vient ici de sa ville qu'on vient de pren-'
dre, Et elle n'aura point le sens de porter le mors Qu'avec du sang elle n'ait jeté son écume et sa
furie !
Je ne perdrai pas davantage mes paroles et ne
veux pas être insultée.
LE CHŒUR. — Pour moi, car j'ai pitié, je ne
me mettrai point en colère.
Allons, ô malheureuse, quitte ce char.
Et cédant à la nécessité, fais l'épreuve du joug.