‹ Théâtre (premìere série) (volume 2)Chapitre 13 sur 17 · CASSANDRE · texte numérisé non relu

CASSANDRE

Otototoî popoî dâ

OpoUon ôpollon

LE CHŒUR. — Oa'as-tu à mettre Loxias dans

tes cris ?

Ce n'est pas le dieu de ceux qui pleurent.

CASSANDRE. — Otototoi popoi da Opollon ôpolion

LE CHŒUR. — Elle de nouveau appelle avec un

cri lugubre le dieu A qui il ne convient point d'avoir place dans les

plaintes.

CASSANDRE. — Apollon Apollon

Dieu de la porte ! mon Apollon de mort ! Apôlesas! Tu m'as perdue toute pour la seconde fois !

LE CHŒUR. — Il semble qu'elle prophétise ses

propres maux.

Le don divin subsiste dans l'âme esclave.

CASSANDRE. — Apollon Apollon Dieu de la porte ! mon Apollon à moi ! Ah où m'as-tu conduite? vers quelle demeure?

LE CHŒUR. — Vers celle des Atrides. Si tu ne

vois point cela, C'est moi qui te le dirai. En cela lu ne feras point

de mensonges.

CASSANDRE. — A a ennemie certes des dieux !

Témoin hideux d'étranglements et de meurtres

entremêlés, Eg-org-eoir humain et sol qui sue le massacre !

LE CHŒUR. — L'étrang^ère semble avoir du nez

comme un chien.

El elle prend le vent jusqu'à ce qu'elle dépiste le

crime.

CASSANDRE. — J'en crois ces témoins que voici, Ces petits enfants ég-orgés qui vagissent, Et ces chairs rôties que le père broie entre ges dents !

LE CHŒUR. — Nous étions, nous étions instruits

de ton renom prophétique ; Mais nous n'avons nullement besoin de prophètes,

CASSANDRE. — lô popoi Qu'est-ce là qui se

prépare ?

Quelle est cette nouvelle angoisse ? quelle, Quelle chose atroce se prépare ?

Au-dessus des forces de l'amitié, hors du remède ! Et tout secours est loin.

LE CHŒUR. — Je n'entends point ces vaticinations :

Pour les autres, je sais ; car toute la ville en retentit.

CASSANDRE. — Ho misérable, vas-tu perpétrer

cela ?

L'époux, le compag-non de ton lit, L'ayant aiguayé dans ce bain, — comment dirai-je

la fin?

Car ceci maintenant est proche. Elle étend La main, ayant saisi de la main.

LE CHŒUR. — Je ne comprends pas encore. J'entends des énigmes.

Et je me tiens étonné parmi les oracles aveugles.

CASSANDRE. -^ E é papai papai

Qu'est-ce là qui paraît ?

Est-ce le rets de l'Enfer?

Mais réponse est elle-même l'engin, compagne,

complice De mort, et que le chœur inassouvi de celte race

s'écrie Sur l'acte lapidable !

LE CHŒUR. — Quelle est l'Erinye que lu suscites

Avec un cri aigu? Ton discours ne me rend pas joyeux.

Au cœur accourt la goutte pâle

Qui tombant à terre par la lance

A avec les rayons de la vie qui meurt cessé.

— igo —

La chose affreuse est prochaine.

CASSANDRE. — A a vois vois

Sépare de la vache Le taureau. Dans ses vêtements La corne noire! l'ayant pris, traîtreusement Elle frappe ! Il tombe dans la baignoire pleine. Je te dis le coup de la chaudière scélérate !

LE CHŒUR. — Je ne me vanterai pas d'être fin

devineur d'oracles.

Ceux-ci pour moi sont tout près d'être un mal. Car des oracles quelle bonne nouvelle Vient aux hommes? ce ne sont que malheurs annoncés.

Tant de paroles avec art n'apportent Gomme leçon qu'une terreur obscure.

CASSANDRE. — 0 ô misérable ! ô destinée mauvaise I Je dirai tout haut ma passion et je pleurerai ! Où m'as tu conduite, misérable, Sinon pour que j'y meure, dis ?

LE CHŒUR. — Tu es folle et possédée d'un esprit.

Et voici que toi-même tu chantes

Ta sauvage lamentation, telle que le fauve oiseau.

— igi —

Inassouvi de cris, hélas ! Itjs ! Ilys ! Le douloureux rossignol Répète la peine de sa vie.

CASSANDRE. — O o le sort du sonore rossignol !

Les dieux lui ont donné une forme ailée

Et une douce vie sans larmes.

Mais à moi il reste d'être partagée avec l'épée à deux tranchants.

LE CHŒUR. — D'où vient ce débordement et ce

transport sacré D'angoisse vaine ?

A voix horrible et funeste.

Tu chantes sur une note aiguë Ion lai, Et de quelle route prophétique Suis-tu les bornes sinistres ?

CASSANDRE. — 0 noces de Paris qui ont perdu

les miens !

0 Scamandre, fleuve de la patrie ! Alors, près de ton cours, malheureuse.

J'achevais de grandir.

Maintenant près du Gocyte, sur les rives Achéru-

siennes Je m'en vais aller bientôt vaticiner 1

LE CHŒUR. — Tu ne parles que trop clairement,

Un petit enfant comprendrait.

Le cœur me saigne,

Tandis que lu chantes plaintivement ta peine amère,

Et ce m'est un déchirement que d'entendre.

CASSANDRE. — 0 maux, maux

De la ville qui a péri tout entière !

0 les sacrifices de mon père, devant les tours.

Et l'ample immolation des animaux paissants! Ils

n'ont servi de rien A la ville pour son salut!

Et moi bientôt, j'appliquerai mon oreille toule

chaude contre la terre.

LE CHŒUR. — Tu suis toujours ta pensée. Quel pressant démon Te possède et te met hors de sens Que tu chantes lamentablement la mort?

Je ne puis voir la fin.

CASSANDRE. — Mais maintenant la prophétie de

dessous ses voiles Ne te regardera plus comme une nouvelle mariée. Elle éclate, et sous le vent elle se soulève A la rencontre du soleil levant comme une vague,

— igS —

Pour déferler dans le rayoHnemeiit de cette calamité

Pire! je ne t'instruirai plus par des énig-mes.

Et soyez-moi témoins comment tout d'une course j'ai mis

Le nez sur la piste des antiques forfaits.

Car de cette demeure il est un chœur qui ne s'éloigne pas,

Faisant un concert malplaisant, car les paroles en sont pas heureuses.

Et dans le sang- humain dont elles se nourrissent ayant pris

Plus de rage, la troupe fait ici son logement,

Difficile à mettre dehors, des Erinyes congénères :

Et elles chantent un hymne sur la demeure où elles font leur siège,

La primitive offense, et chacune prenant sa partie a détesté

Le lit fraternel fatal à celui qui l'a foulé.

Ai-je manqué? ou ai-je pris mon temps comme quelqu'un qui tire?

Ou suis-je une fausse prophétesse qui va portant de porte en porte sa faconde?

Donne-moi ce témoignage, et prêle serment que je connais.

Les ayant dites, les vieilles iiuquilés de celte demeure.

LE CHŒUR. — Et quel remède ferait un serment Parquile mal orig-inel est confirmé ?Mais j'admire Que toi qui vivais au delà de la mer, tu dises tout, Gomme quelqu'un qui était là.

CASSANDRE. — Le divin Apollon me doua de ce pouvoir.

LE CHŒUR. — Avait-il, quoique dieu, senti l'amour?

CASSANDRE. — Nag^uère j'étais honteuse de dire ces choses.

LE CHŒUR. — On est plus délicat quand les temps sont heureux.

CASSANDRE. — Mais c'était un amant pressant et j'avais grâce devant lui,

LE CHŒUR. — En vîntes-vous à l'acte de nature ?

CASSANDRE. — - Ayant consenti, je trompai Loxias.

LE CHŒUR. — Et déjà étais-tu saisie de l'art divin ?

CASSANDRE. — Déjà je prophétisais aux nôtres tous leurs maux.

— igS —

LE CHŒUR. — Comment donc sentis-tu la colère du roi Apollon ?

CASSANDRE. — Personne ne me crut, aprèsque j'eus fait cette tromperie.

LE CHŒUR. — Nous au moins, lu nous parais une prophétesse croyable.

CASSANDRE. — lou iou ô ô maux !

De nouveau de la directe prophétie l'affreux travail Me tord et me harasse — Assis — Voyez — ces — assis devant ces demeures — Les petits, pareils aux visions des songes ! Les enfants que les leurs ont tués apparaissent Les mains pleines de leur chair dont la maison fit

pâture, Le cœur avec les entrailles lamentables auxquelles

le père a g-oûté !

De ces choses je dis qu'un lion lâche Médite la vengeance, couché en rond dans le lit ; Lui, garde la maison, jusqu'au retour, oimoi, du

maître Que j'ai ; car il faut porter le joug servile. Le meneur de navires, le destructeur de Troie Ne sait pas quelle langue d'odieuse chienne L'a léché, qui dressant son oreille joyeuse, comme

La mort sournoise, lai prépare un sort funeste : Telle est son audace, la femelle tueuse du mâle C'est — quel monstre sans amour pour la nommer Trouverais-je ? — l'amphisbène, ou quelque Scyl-

la Oui loge dans les rocs, ennemie des marins. Officiante de l'Enfer, autel où le pardon n'est pas. Quel cri elle fit,

La très-audacieuse, comme au tournant de la bataille !

Et il semblait qu'elle eût joie de ce retour. Et si quelque foi n'est pas à ceci donnée, eh bien ! Le futur viendra. Et toi-même, étant présent, Tu diras, plein de pitié : 0 prophétesse trop vraie !

LE CHŒUR. — J'ai reconnu, et j'en ai frémi, le

repas De Thyestequi mangea la chair de ses enfants. La

peur me prend.

Car en vérité je n'entends pas là des similitudes. Mais pour le reste je suis dévoyé.

CASSANDRE. — Je dis que tu verras Agamemnon mort.

LE CHŒUR, — Malheureuse, ouvre une bouché meilleure I

CASSANDRE. — Ce n'est poiiil Païôii qui préside à celte parole.

LE CHŒUR. — Non certes, s'il est là. Mais qu'il n'en soit pas ainsi.

CASSANDRE. — Tu fais tes prières; eux sont actifs à l'œuvre de mort.

LE CHŒUR. — Oui est l'homme? Oui est l'auteur de ce crime ?

CASSANDRE. — Il faut certes que tu aies bien mal entendu mes paroles.

LE CHŒUR. — Qui conduit cette machination ? Je ne comprends pas.

CASSANDRE. — Et pourtant je ne sais que trop la lang-ue hellène.

LE CHŒUR. — La Pythie aussi parle g^rec, et elle est difficile à entendre.

CASSANDRE. — Papai papai ô quel

feu ! le voilà qui me prend.

Ototoi, Apollon Lycien, oi ego ego!

Elle, la lionne à deux pieds qui a couché avec Le loup, en l'absence du noble lion !

Elle me tue, malheureuse que je suis ! et comme

une qui prépare un breuvage,

- iqS -

Elle se targue d'ajouter à sa rag^e une récompense

pour moi, Tandis qu'elle aiguise contre son mari l'épée Oui le repayera, parla mort, de cette esclave qu'il

amène.

Que gardè-je donc ces ornements de moquerie, Le sceptre et les bandelettes prophétiques à mon

cou ?

Je veux du moins, avant la mort qui m'attend,

vous défaire.

Allez et soyez maudits ! Voilà ma gratitude pour

vous.

Don de mort ! à ma place va-t'en faire une autre

bien riche !

Voyez ! Apollon lui-même me dépouille De l'habit prophétique. Tu m'as vue et tu m'as

considérée Faisant dans ces ornements que voici la risée De mes amis qui étaient mes ennemis certes sans

cause.

Et ils m'appelaient frénétique, coureuse, Mendiante, malheureuse, meurt-de-faim, et

je supportais cela.

Et maintenant le Prophète a mis fin à ma prophétie.

Pour l'autel paternel, c'est un billot qui m'attend

Pour y avoir la gorg-e coupée au milieu d'un sang^ tout chaud.

Mais les dieux ne tiendront point notre mort en oubli.

Car, un jour, nous viendra le justicier,

L'homme né pour tuer sa mère et pour être le vengeur de son père.

Errant et fugitif, exilé, dépossédé.

Il reviendra, par-dessus les siens, pour mettre à celte horreur un comble !

Car les mains tendues de son père qui gît sur le dos l'appellent.

Mais qu'ai-je donc à rester ainsi à la porte à me lamenter

Après que premièrement j'ai vu Ilion la ville

Subir ce sort, et ceux qui avaient pris la ville

En sont venus par le jugement des dieux à cette extrémité.

Je m'en vais à ma deslinée ; je supporterai de mourir ;

Caries dieux l'ont juré avec un grand serment.

Et maintenant je parlerai à cette porte du Hadès !

Et ma prière est que je sois frappée d'un coup seul,

Et que, sans convulsions, dans le sang qui coule aisément

De la mort, je close cet œil.

LE CHŒUR. — 0 toi de qui le malheur est grand

comme la science !

Tu as fait un long- discours, femme. Mais s'il est vrai Que tu connaisses le sort qui 't'attend, pourquoi,

comme une victime Dévouée, t'en vas-tu audacieusement à l'autel ?

CASSANDRE. — Il n'est pas de salut, amis, et pas

de délai.

LE CHŒUR. — Mais le dernier moment vaut qu'on

l'attende.

CASSANDRE. — Le jour est venu : la fuite me sert de peu.

LE CHŒLTR. — On peut dire au moins que tu as du courage.

CASSANDRE. — Eloge que les heureux n'entendent pas.

LE CHŒUR. — Il est beau ie mourir généreusement.

CASSANDRE. — 0 père ! ô toi et tes nobles enfants !

LE CHŒUR. — Qu'y a-t-il ? quelle horreur te retire en arrière ?

CASSANDRE. — Pheu pheu

LE CHŒUR. — Ou'as-lu à crier : pheu ! et quel est ce haut-le-cœur?

CASSANDRE. — La maison sent la mort et le sang répandu.

LE CHŒUR. — Eh quoi ? c'est l'odeur des sacriflces.

CASSANDRE. — C'est la vapeur qui sort de la tombe !

LE CHŒUR. — Ce n'est pas l'encens Syrien que tu dis.

CASSANDRE. — J'irai, et jusque dans la demeure, je pleurerai, sur moi

Et sur Agamemnon. Assez vécu.

Oh amis !

Je ne crie point dans le buisson comme un oiseau de peur vaine !

Je meurs, mais soyez, vous, mes témoins.

Quand une femme, pour moi femme, mourra,

Et qu'un homme, pour l'homme mal marié, aura péri.

Je réclame de vous, prête à mourir, cet office.

LE CHŒUR. — O malheureuse, j'ai pilié de ton sort fatal !

CASSANDRE. — î^ y a encore une parole que

je veux dire, et une plainte, Moi-même sur moi-même. J'adresse ma prière au

soleil, Par celle suprême lumière, pour mes vengeurs, Qu'ils rendent à mes meurtriers la pareille, Pour l'esclave qu'ils ont fait mourir, faisant un

coup facile.

0 les choses humaines! si c'est le bonheur. Il tourne avec l'ombre ; le malheur, Une épong-e pleine d'eau a effacé la peinture. Et je me lamente sur cela plus que sur le reste.

LE CHŒQR. — La prospérité chez tous les hommes

est, de nature, Inassouvie. Des maisons que l'on montre au doigt Personne n'est là qui Cécarte avec un refus. Disant ceci : n'entre pas.

Et pour celui-ci les Bienheureux lui ont accordé De prendre la ville de Priam, Et il s'en revient chez lui couvert d'honneur Mais s'il lui faut expier le sang premier. Et qu'aux morts par sa mort Il paye la peine d'autres morts, Qui d'entre les hommes se vanterait d'être né, Entendant cela, avec un sur démon ?

AGAMEMNON. — Oho je suis frappé du coup de mort ici

LE CHŒUR. — Silence ! qui est-ce qui crie qu'il a reçu le coup de la mort ?

AGAMEMNON. — Oho encore de nouveau une seconde fois frappé

LE CHŒUR. — Le crime est commis à en juger

par ce cri du Roi.

Mais délibérons ensemble, et voyons le parti à

prendre.

1. Pour moi je vous dirai mon opinion: II faut convoquer les citoyens ici.

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