ACTE M
Obscurité complète.
L'EMPEREUR. — Ah ah ! oh oh! où, où "
Suis-je?
Absorbé,
Englouti, enfoncé ! La Noirceur noire
Me touche la face et je fais corps avec sonépaisseur.
Ah ah! où, où suis-je? où, où suis je? Rien dans la nuit compacte.
Point de gauche, point de droite, ni haut, ni bas.
Devant, derrière,
Rien, nulle part. La nuit
N'augmente ni ne diminue. Le lieu n'est plus.
Le temps n'est plus! L'ombre tout entier me mouille!
Je ne suis nulle part, et la hauteurde l'abîme est au-dessus de ma tête.
Où, où
Irai-je ?
Perdu,
Embrouillé, confondu^ Dans la nuit nue menant un pas assidu, Je chercherai et ne me retrouverai pas. Voici le vide et l'aire, et celui qui est ici erre.
Ah, ah! Salut, fond du monde! salut, racine de la terre, principe du poids!
Salut, habitation des Morts ! Par la volonté du Ciel splendide.
Tout vivant et revêtu de la croix de mon corps, je suis descendu vers toi,
Pour te visiter dans ta loi et dans tes distributions.
Afin que rapportant au peuple des hommes et des animaux la paix.
Dissipant l'impiété de notre ignorance.
Je règne sur le royaume, dans la possession de la connaissance et du Milieu I
Ah ah ! ne me laisse pas ainsi seul et perdu ! Je ne suis pas un des tiens, demeure ! Mais, moi, l'Empereur des Vivants, j'entre en toi comme un hôte.
Je cracherai par terre, et prenant à mon doigt de la boue de cette prison, je toucherai mes oreilles.
Il met de la terre à ses oreilles.
J'entends
Des mots
Rapides, uniques,
Sans lèvres, sans son, sans sens,
Tels que ceux formés par l'esprit qui rêve.
Ce lieu n'est point vide, mais il est plein d'âmes.
J'entends dans mon âme un gémissement.
Comme d'une multitude qui cherche avec ce mot : « Ah, ahl
Ah, ah ! où, où ?»
J'entends
Un sanglot comme quelqu'un qui pleure. J'entends un cri,
Comme celui qui soudain reçoit le coup de la mort !
L'horreur me saisit ! J'ai peur.
A mon tour, je parlerai, je parlerai tout haut.
— Est-il quelqu'un ici qui entende le langage vivant ?
Pause.
LA MÈRE. — Ah, ah ! es-tu venu ici, ô mon fils?
L'EMPEREUR. — Oui me parle?
LA MÈRE. — Ah, ahl
L'EMPEREUR. — J'ai entendu quelque chose parier.
LA MÈRE. — Ah, ah! est-ce toi, ô mon fils?
L'EMPEREUR. — Quelqu'un a dit : Est-ce toi? — Qui êtes-vous?
LA MÈRE. — 0 mon enfant! ô mon enfant mâle !
O mon Impérial enfant, je suis ta mère.
L'EMPEREUR. — Je vous salue, ma mère, dans l'obscurité.
Je n'ai manqué à rien ! j'ai rempli le sacré devoir filial.
J'ai gardé le jeûne; j'ai observé le deuil.
Votre nom est sur les tablettes et j'accomplis les rites et les sacrifices.
LA MÈRE. — 0 mon enfant! ô mon enfant ! hélas ! hélas! ah ! ah !
L'EMPEREUR. — Quel est ce gémissement ?
LA MÈRE, — 0 mon enfant, c'est moi qui t'ai engendré avec une grande douleur, joignant l'ancien avec le nouveau.
O mon fils, le jour!
C'est moi qui te l'ai donné, et toi, rends-le-moi. Prends-moi, ramène-moi, que de nouveau je vive et voie !
L'EMPEREUR. — 0 mère, ma main traverse le vide.
Silence.
Que murmurez-vous avec une voix creuse ?
LA MÈRE. — C'est bien toi. Voici que je te reconnais
Gomme une chienne aveugle qui flaire sa portée.
L'EMPEREUR. — Ne pouvez-vous me voir ?
LA MÈRE. — Je n'ai point d'yeux !
0 mon fils ! je suis là et je ne suis pas là, mais je suis perdue pour toujours!
Je ne vois point, ceci même que je ne vois point.
Absorbée, abîmée, précipitée,
Perdue, confondue, au trou vendue, dans le ciel d'en bas pendue.
Dans la nuit de toute clarté, dans l'ombre de toute lumière.
Dans le néant sans murs je cherche et j'erre !
L'EMPEREUR. — 0 cela qui m'a fait partage de soi-même î ô mère de mes os, es-tu là ?
LA MÈRE. — 0 mon enfant, est-ce toi ?
L'EMPEREUR. — 0 toi qui m'as donné mon corps, n'es-tu plus rien ?
LA MÈRE. — Voici que je reconnais ma chair.
L'EMPEREUR. — 0 mère ! ô mère ! ô mère, hélas!
LA MÈRE. — 0 enfant! ô fils ! ô mon fils que j'ai eng-endré, hélas!
L'EMPEREUR. — N'est-il point de salut? N'est-il point d'espérance et de porte ?
LA MÈRE.— Ah, ah ! où, où
Est-elle? où est la lumière pour voir ?
Il n'est point de lumière ici, ô mon fils, et point de temps.
Il n'est point de temps ! il n'est point de fin ! il n'est point de mesure !
L'EMPEREUR. — L'horreur me saisit de vous entendre parler dans cet aveuglement, ô chose sans le corps, ma mère, esprit 1
Misérables, n'est-il point de salut? Tous, descendrons-nous dans les ténèbres irrémédiables?
LA MÈRE. — L'ig-norance éternelle m'est départie.
L'EMPEREUR. — Je ne chancellerai point dans mon esprit, et je ne me troublerai point comme un homme perdu, délibérant.
Je l'affirme dans le tombeau, dans le milieu du Jieu noir,
Dans la nuit, dans le néant !
Et je jure que dans l'ample ciel et sur la terre, et dans la profondeur de l'Enfer inférieur,
Existe avec Eternité la Justice exacte, irrépréhensible.
Primordiale, identique avec la substance,
Elle se pèse, en toutes choses, elle-même, et nul n'échappe à sa mesure.
Et vous, ô Mère, ce lieu ne vous fut pas assig-né sans raison.
LA MÈRE. — Ah, ah ! Je n'ai commis aucun crime ! sache que je n'ai manqué à aucun précepte.
Mais j'étais sage comme la dame de Kin. Modeste et silencieuse, j'observais les cinq relations.
Et je n'étais point fâcheuse avec les concubines, mais je vivais dans la crainte de mon mari.
Hélas ! que saurait faire une femme? On a brisé ses pieds.
Et elle ne peut se soutenir elle-même et marcher, etelle vit sous la main d'un autre comme une bête attachée.
Ma vie !
Je suis morte vieille, mais combien elle me paraît courte! Courte et de peu de bonheur. Et voici mon lieu pour toujours.
Aveugle, je suis allée au lieu aveugle, et mon séjour est l'aveuglement.
L'EMPEREUR. — Aveugle?
LA MÈRE. — Entends ce que je te dis : A cette lumière qui pénètre par les oreilles.
L'EMPEREUR. — Je n'entends point cette lumière.
LA MÈRE. — Et certes tu es dans les mêmes ténèbres, et non d'autres,
Que moi. Mais pour moi je suis jugée, condamnée d'une sentence irrémissible !
Et avec moi toute cette multitude que tu entends autour de toi gémir, et il y a beaucoup de femmes et d'enfants,
Oui ouvrant ses yeux au Soleil n'a point connu l'autre lumière.
Sans yeux maintenant, sans mains,
Dans le pas sans retour, dans le détour vaste et vain.
Dans le jour de la Nuit sans nuit, sans nuit et sans lendemain,
Avec ce mot Ah ! ah ! ow, où ? avec horreur et terreur nous embrouillant dans l'erreur.
Nous cherchons
Le chemin et l'igsue, point de fin à la faim déçue!
L'EMPEREUR. — Je n'entends point ces paroles que vous dites. L'Empereur des Morts
Peut disposer, comme il le veut, son royaume.
Pour moi, le Ciel large et profond
M'a établi l'Empereur des Vivants, pour que je leur administre la paix, les préservant de la peur et de la main ennemie.
C'est pourquoi je suis descendu ici,
Pour demander raison de l'injustice qui nous est faite.
Car, tels qu'un faisan qui, s'élevant au-dessus de la clôture, vient manger le grain du pauvre homme, tels que des singes.
Les morts avec impiété reviennent, se mêlant à notre compagnie.
L'hôte importun est là.
LA MERE. — Il en est parmi nous qui sont mal morts, et ne trouvant point leur lieu,
Ils se présentent à l'odeur de votre nourriture et de votre fumée.
D'autres avec les Esprits mauvais sont relégués dans les ruines et les déserts.
Comme un rire que l'on entend à son côté.
Votre voix nous empêche de reposer.
L'EMPEREUR. — Reposer ?
LA MÈRE. — D'asseoir notre cœur sur notre torture.
L'EMPEREUR. — Comment préserverons -nous notre seuil ?
LA MÈRE. — 0 mon fils, je n'ai point d'autorité ici.
L'EMPEREUR.— J'irai jusqu'à l'Empereur des Morts lui-même. Oui est ici pour me recevoir?
Car quand un Roi ou un Gouverneur de Province se présente à mon palais,
J'envoie jusqu'à la porte mes serviteurs pour qu'ils l'introduisent.
Mais moi, l'Empereur, on me laisse seul, et je suis comme un intrus qui a pénétré dans l'apparment intérieur.
LA MÈRE. — Ah ! Quelqu'un, ô mon fils, est là.
L'EMPEREUR. — Qui ?
LA MÈRE. — Ah ! Les animaux de la nuit sont mélangés à nous.
L'EMPEREUR. — De quelles bêtes parlezvous ?
LA MERE. — Des bêtes que vous adorez dans vos temples sur la terre, les graissaut.
Ils sont plus furieux que les tigres, plus funèbres que les insectes, plus morues que les poissons.
On les représente hurlants, dansant dans les convulsions de la rage, et Bouddha sourit au milieu d'eux.
Leur cœur est vide comme un sépulcre où est mort le mort même, et comme une haleine va devant eux la flétrissure et le froid.
Une fureur abominable ne leur laisse point de repos ; ils errent comme des chiens enragés. Ce sont les bêtes dont je parle.
Sache que nous sommes livrés aux fous.
Ah, ah !
Il, il est là !
L'EMPEREUR. — Qui ?
LA MÈRE. — Ah !
Silence.
L'EMPEREUR. — J'ai froid ! J'éprouve une certaine horreur, une certaine exhalaison me suffoque !
Je vois Quelque chose
Plus noire que la noirceur, plus obscure que ma cécité.
Une certaine glace
Rampe dans mes membres, une certaine torpeur me saisit. Le dégoût me saisit, tel que la navigation de la mort !
LE DÉMON rit.
Démon, c'est toi ! Je comprends pourquoi tu ris !
Car je ne sais quoi qui vit en moi de criminel s'émeut. Je sens je ne sais quoi de nouveau.
Es-tu là, serviteur de l'Empereur d'En-bas ? estce toi, tyran ?
LE DÉMON. — Me voici.
L'EMPERELTR. Ah, ah ! A ces mots, la terreur ! De nouveau comme un froid brûlant, comme un doigt dans la chair qui bondit !
Je ne sais quelle approbation
S'éveille dans la jointure de mes os, je ne sais quelle dissolution consent !
Le peuple d'en bas, l'esprit d'en bas pousse et crie !
L'esprit de meurtre et de brutalité, l'esprit de fraude et de vol, l'esprit de luxure et l'esprit avide.
l'esprit de cruauté, l'esprit de démence et de frénésie !
Cela me tire ! cela me tord et soulève ! Quelque chose de scélérat est au fond de moi-même arraché.
LE DÉMON. — Comment nommes-tu cet esprit ?
L'EMPEREUR.— Je le nomme l'Esprit de Blasphème !
LE DÉMON. — Cela est bien. Déjà voici qu'un mot nouveau t'est enseigné.
L'EMPEREUR.— Je maintiendrai
Ceci, je contiendrai le cri bas.
Tu ne me séduiras pas ! La chair
Vient de la femme, et comme elle, elle est curieuse et lâche, et traîtreusement elle livre l'esprit qui dort.
Mais le Roi et le législateur dort assis.
L'homme qu'on tient ne tombera pas. Tu n'ébranleras pas aisément la clef de la voûte.
Démon! je suis vivant et ta n'as nullement droit sur moi 1
Je suis l'Empereur des Vivants et je suis descendu ici
Par la permission du Ciel et dans l'autorité de ma magistrature.
LE DÉMON. -- Tu cherchais quelqu'un Pour te montrer la demeure intérieure. Me voici.
L'EMPEREUR. — Qui es-tu ?
LE DÉMON. — Je suis l'Esprit-fossoyeur. Je suis l'introduction du mort.
Je prépare le lien,
Et l'y conduisant je lui enseigne la place qu'il possédera.
Et comme un maître qui finit l'ouvrage commencé,
Je parfais en lui la Dure-Science.
— Tu dis oui? tu veux savoir la leçon que je donne ?
L'EMPEREUR. — Dis.
LE DÉMON. — L'esprit de mal Est né dans tout homme qui est né.
Et d'abord, cédant à la douceur nouvelle De faire mal, il succombe : tel est le premier degré.
L'habitude se forme, et par le second degré, établi dans sa connaissance et dans sa volonté.
II pèche, sachant ce qu'il fait, et ce degré est appelé l'Inclination.
Et voici le troisième degré : et celui qui l'a atteint
Est mûr entre les hommes, et n'ayant plus rien à apprendre de moi déjà,
Il est digne d'une demeure plus basse :
Le Mal
Ni ne lui cause plus de plaisir, ni ne lui rapporte profit.
Mais cet homme fait le mal par amour, et, le connaissant, il l'a choisi, joignant son cœur au nôtre.
L'EMPEREUR. — Qu'est-ce que le Mal ?
LE DEMON. — Tu le veux ? apprends donc des mystères plus noirs !
Suppose qu'un homme t'ait confié de l'or. Je ne dis pas assez.
Suppose que tu donnes à un pauvre
Ta fille unique en mariage et qu'il la mette au lupanar. Ce n'est pas assez.
Suppose
Qu'un homme mystérieusement t'ait remis sa propre vie. C'est moins encore qu'il ne faut comprendre.
Sache que le Seigneur du Ciel t'a créé, te communiquant son image.
L'EMPEREUR. — Oui est le Seigneur du ciel!
LE DÉMON. — Il est.
Comme tout nombre est mesuré par Un, comme le principe réside dans sa vertu,
Il est, et l'être en lui n'est pas différent de l'existence.
Comprends donc la cause du mal, et le principe de notre jouissance.
L'EMPEREUR. — Le Mal est ce qui n'est pas.
LE DÉMON. — La Créature,
Voyant l'être qui lui était remis, s'en saisit.
Faisant d'elle-même sa fin, et tel fut le premier rapt et le premier inceste.
J'ai osé ! dans la vision de Dieu, j'ai commis l'acte infâme !
Et c'est pourquoi, nous sommes joints à nousmêmes, ici.
Par nous le premier des hommes fut initié au crime.
Il mourut, et de sa mort naquirent les milliers et les myriades.
Le germe du mal est eu vous avec le goût de
— Gi —
manger, la joie et la sagesse vous sont communes avec nous ;
Et votre demeure est superposée à la nôtre.
L'EMPEREUR. N'est-il point de remède et de réparation ?
LE DÉMON. — Quelle égalité y a-t-il de toi à Dieu ? L'esclave paiera-t-il
Le vol que l'homme libre a commis ?
Quelque chose de Dieu a été volé, et qui restituera Dieu à lui-même ?
Et comment un seul expiera-t-il la faute
De tous ?
L'EMPEREUR. — N'est-il point de juste ? Hélas ! mes mères sont en ce lieu.
LE DEMON. — Sache qu'il n'est point ici d'innocents.
Gomme un membre coupé ne se reprendra point à son os, sache que du Ciel saint à l'Enfer existe une séparation irréparable.
Ce que cherchent ces âmes ignorantes
N'est pas l'issue, mais l'entrée d'un mal plus noir.
Car chacune sortant de son corps a choisi ce lieu,
Et se précipitant elle y adhère comme l'enfant au sein de sa mère.
L'EMPEREUR. — Voici que je sais une chose: je vis ! je vis !
Ma bouche est fraîche et je sens sur ma main le souffle de mes narines.
La portion des vivants n'est donc point commune avec vous ; et d'où nous viendrait, au contact des morts, celte horreur ?
Il est donc une ligne que vous avez transgressée, et si le Ciel l'a permis...
— Je suis perdu, et je cherche comme un aveugle qui tâte.
— Réponds.
N'est-ce point ici le heu où tout mal est aimé ?
LE DÉMON. — Oui.
L'EMPEREUR. — Mais du moins il est un mal que tout homme vivant redoute : la souff"rance.
Il lui a été donné de souffrir, et cette indication n'est pas vaine :
Par là il est capable d'apprendre et de se corriger. Réponds !
Je sais que la souffrance existe ici.
LE DÉMON. — Ce lieu est le lieu de la peine, et l'instruction qu'elle donne l'accroît.
L'EMPEREUR. — Par la peine j'apprendrai la faute ; par la faute j'apprendrai la prescription. Je veux savoir ! je veux toucher !
LE DÉMON. — A ces mots nous sommes descendus.
Et voici la seconde enceinte où le Feu fait connaître sa vertu.
L'EMPEREUR. — De quel feu parles-tu ?
LE DÉMON. — Du Feu sans feu et sans fumée I Ce n'est point l'aile de la flamme qui flambe !
Dans la montagne le feu des bûcherons, dans les villes la maison incendiée comme un soleil levant
Vomit un tourbillon d'étincelles et de fumée et l'on voit les visag-es sans nombre de la foule comme de l'or !
Ce n'est point le feu domestique! ce n'est point le feu de la cuisine, ce n'est point le feu de la forge !
Et sa chaleur est plus rude que le soufflet de la fournaise, plus dure que le Soleil en août, quand, gagnant le milieu du ciel,
Il foudroie la mer, il mêle la terre avec lui dans une étreinte aveuglante !
Il tue, il étrangle I la sueur qu'il cause n'est pas
de l'eau et sache que tu te dissoudrais tout entier à son odeur comme de la cire !
Il est appelé le feu pénal, et, si tu le veux, je t'en expliquerai la nature.
L'EMPEREUR. — Parle vérité.
LE DÉMON. — Connais de tout feu quelle est l'opération : il sépare, il assimile, rendant l'air, à la terre, à la cendre.
Et c'est pourquoi on le compare à la Science et à la Justice, pur, exact, indéfectible.
On dit qu'il prend et dévore^ ainsi que des aliments qu'il cuit le cœur
Tire de la chair, des os, de la graisse, du sang-, des larmes.
Il détruit ce qui le nourrit, de ce qu'il détruit produisant de la chaleur et de la lumière.
Et ce qui ne peut le nourrir, comme le fer, il le rend ductile et mol.
Et ce qu'il ne peut amollir, il le calcine.
Saisis-tu bien ce que je dis ?
L'EMPEREUR. — Oui.
LE DÉMON. — Comme Dieu a aimé ses créatures au commencement, il les aime jusqu'à la fin,
Il ne retire point l'être qu'il leur a communiqué et ses volontés sont sans repentir.
Ce qu'il aime en elles, Lui-même, dans la créature qui connaît, II se reconnaît.
Et comme, propre à lui par le principe, elle est, produite de rien par son œuvre, propre par l'origine à elle-même,
Se penchant sur elle, il la sollicite.
Tel que la flamme qui, volant sur le bois sec, le flaire en frémissant.
Je tirerai du bois ma similitude :
Comme l'indique votre caractère « l'Orient )),Ie Soleil
A tiré l'arbre de la terre par la vertu de sa face :
Comme l'arbre élève ses branches vers le ciel, il enfonce ses racines dans la terre.
Et plus il monte, plus il étend ses bras multipliés,
Car ah ! le Soleil gagnant son été et son Midi
Le force, ouvrant ses feuilles comme une main qu'on desserre, à donner ses fleurs et ses fruits.
Plus le feu du ciel exige.
Plus avant, plus subtilement, plus profondément ses racines
Devront chercher, entrer, pousser, creuser, fouiller, descendre, plus durement comme la main de la bouche
Elles suceront la graisse et le vin de la terre.
Et quand il a sa taille, vient le bûcheron qui le coupe et dès qu'il est retranché du sol,
Le feu qui s'y attache ne laisse plus de lui que de la cendre .
As-tu saisis cela aussi ?
L'EMPEREUR. — J'entends. J'ai entendu.
LE DÉMON. — Telle est l'exigence de Dieu et la bouche qu'il applique sur sa créature.
Car, l'ayant faite, il n'a pu la faire que pour luimême, selon son ordre et son opération.
Et c'est ce qui est écrit dans les livres : « Un même feu brûle dans une triple demeure. »
Ce même feu qui nourrit en vous la vie
Dans le ciel est des êtres bienheureux la splendeur et la fusion
Oui de l'Enfer est la passion et la brûlure.
A la face de Dieu j'ai dit iVo/i /au jour du schisme retournant mon cœur sur lui-même, j'ai refusé l'aveu !
Et c'est pourquoi le châtiment est continuel comme la faute.
Car, ayant péché hors du temps, nous avons péché sans avenir.
L'acte subsiste.
Et sache que l'exigence de Dieu reste la même.
Et telle est la faim, et la soif, le vide que rien ne peut rassasier, et c'est pourquoi comme des cultivateurs
Nous sommes répandus parmi vous, afin que la moisson pousse, et que les oiseaux ne nous volent point notre peine et notre pain.
Car votre péché est le même et ne doit point souffrir de réparation.
C'estpourquoi désespère et blasphème ! Apprends
Le blasphème qui t'est propre et que le temps éternel t'est donné pour étudier !
L'EMPEREUR. — Tu ne m'as point répondu assez. Explique mieux la peine que l'on souffre ici.
LE DEMON. — Réfléchis à ce que je viens de te dire.
Dieu vous a faits comme nous, et, ayant péché comme nous, vous restez soumis à la même exigence.
En vous d'un corps avec une âme fut faite son ima^e vivante.
Séparés de Dieu, la tâche vous fut laissée d'en maintenir l'union précaire.
La terre fat délivrée entre vos mains et toute la matière dont vous fûtes tirés vous fut laissée. Elle
produisit dans le travail et la femme dans la douleur.
N'ayant |plus que vous-mêmes pour fin, comme un fils dont le père est mort,
Vous dûtes vivre sur votre propre fonds, tirer sur vos propres causes.
Connais donc l'exigence deDieu et la place qu'en se retirant il vous laissa à remplir !
Le nez examine, la langue goûte et juge, l'estomac et le ventre absorbent : et de même qu'il n'est chose sur la terre dont vous ne retiriez votre nourriture,
Les légumes et les fruits, les grains, la chair des animaux, le sucre, le sel.
De même, comme un suc, vous cherchez partout les éléments dispersés de votre joie,
Vivante de sa propre déception.
C'est ainsi que vous vous réjouissez en vousmêmes, et c'est ici la faute par-dessus la faute
Qui est punie dans cette seconde enceinte.
Car l'appel subsiste le même et le moyen vous est enlevé de le décevoir,
Et la flamme que vous ne pouvez plus nourrir s'attache à vous.
L'EMPEREUR. — Est-ce que la chair souffre avec l'âme ?
LE DÉMON. — L'homme est fait d'un corps cl d'une âme ; et comme il a péché tout entier, c'est ainsi qu'il est puni tout entier.
L'EMPEREUR. — Sans corps comment peut-il souffrir corporellement ?
LE DEMON. — La peine lui est un vêtement. De plus sache qu'il retrouvera son corps au dernier jour.
L'EMPEREUR. — Quelle est la nature de celle peine ?
LE DÉMON. — L'horreur d'être aimé, la haine d'être livré au Très-haï !
Et parce qu'il est l'ouvrage de Dieu, le damné retourne sa rag-e contre lui-même.
Car il est deux sortes de peines : la première que l'esprit s'inflige à lui-même, et vous l'appelez la peine morale et vous appelez l'autre,
Oui n'est pas dépendante de la volonté, la peine matérielle. Toutes deux sont souffertes ici,
Que le damné soit revêtu de son corps ou non.
L'EMPEREUR. — Le châtiment n'est-il pas L'infliction d'un mal contraire au crime commis? LE DÉMON. — Qu'y a-t-il de plus pauvre qu'un avare ? déplus humilié qu'un envieux?
Le mal par son exercice accroît son châtiment.
L'EMPEREUR. — Ne puis-je rien connaître du lieu où je suis ?
LE DÉMON. — Pourras-tu voir de l'œil des esprits ?
Et sache que si ta chair pouvait sentir l'ardeur où tu es baigné, elle disparaîtrait comme de la bourre.
Ce premier cercle du Feu est appelé VEbulli' tion.
L'EMPEREUR. — Pourquoi ?
LE DEMON. — L'eau qui emplit ce lieu, le peuple des damnés bout,
Remué d'un double mouvement.
Car tu vois que l'homme, attaché à lui-même, retombe sur son propre fonds.
Mais parce qu'il se sent consumé, étendant les bras et les mains,
11 bondit comme un oiseau qui part, cherchant sa nourriture.
Et tel est le double tourbillon : l'égoïsme et la rapacité.
L'EMPEREUR. — Est-il unique?
LE DÉMON. — Pas un homme n'est le même,
pas un n'a péché de même, pas un n'est puni de même.
Peins ceci sur les murs des Pagodes où nous sommes honorés !
Les avares étranglent ;
Serrés à la gorge par l'esquinancie, les ongles enfoncés dans les paumes, les dents entrées les unes dans les autres.
Ils se tordent, ne pouvant expulser de leur ventre l'œuf d'or.
Ce n'est point ici comme dans ton monde et chacun reçoit
Une fonction selon son aptitude.
Les fornicateurs sont joints les uns aux autres, mêlés ensemble comme des cadavres qui mollissent, comme le suif qui fond et colle,
Par deux, par trois,
Par dix, par trente, en grappes tels qu'un farcin de crapaud,
Ils culbutent dans la nuit qui bout, dissous dans un spasme atroce.
Les gourmands ont faim. Les envieux desséchés ont soif et versent des larmes de vinaigre.
Les paresseux dorment dans le cauchemar et ne peuvent se réveiller.
Mais l'orgueilleux rigide est ûohé tout seul dans
I;i terre comme un pal ; l'aveuglement et la solitude éternelle sont sa part ;
Ses genoux sont retournés, ses articulations font nœud ;
Et, ou bien, écarté comme une croix, il supporte la lourdeur de ses bras. j
Ou en silence il travaille à relever sa tête sur sa 1 vertèbre cassée. 3
Mais la plante des pieds vit et une pointe subtile j la ronge et la dissèque. 1
— Mais pourquoi employer ces vaines images, 1 quand le Feu suffit à tout expliquer ?
Car, de même qu'en vous la souffrance avec exactitude découvre et suit la lésion du nerf le plus délié,
C'est ainsi que le Damné est examiné par le feu indéfectible.
L'EMPEREUR. — Hélas ! hélas ! ô douleur, ô sévérité!
— Cependant au-dessus de nous voici l'heure qui est commune au jour et à la nuit, et par delà la ville le Soleil se couche derrière les tombes :
Les hommeset les arbres dans le milieu de son illumination paraissent réduits et minces ;
Le batelier qui lave le riz du soir a l'air de trem-
per ses mains et son panier dans le disque écarlate ;
Dans les villes les lanternes, dans le ciel les étoiles s'allument,
Et leur rayonest si clair et si droit que les poissons sautent pour le happer.
Ecoute, peuple des hommes, ma voix sous les lieues, dans la profondeur de la Terre !
0 rats! ô mouches ! plut au ciel que vous fussiez des mouches ou des rats, car l'animal, étant mort, se dissout comme l'eau dans l'eau.
Pour nous, étant morts, il faut vivre, et comme le riz qui jaillit par les trous d'un sac
Le peuple intarissable des morts débonde ici comme un fleuve.
La dent nous attend, dans la nuit le supplice perpétuel.
Et pas un n'échappera. Où est larame, ouest l'aile pour fuir ? où est l'arme pour s'évader ?
Oui est pur ? qui est saint? et quand nous le penserions être, où est notre connaissance ? et le péché de notre naissance demeure.
Un ennemi est en nous et nous fait mouvoir et arrêter ;
Comme les yeux dans une chambre obscure vers la braise, notre cœur se tourne vers le mal,
Et comme une femme aux pieds infirmes, le vent fou nous pousse çà et là.
Nous sommes marqués, comptés, livrés et condamnés.
C'est pourquoi que l'allégresse et l'ornement des noces cessent, et la joie du père, qui, la bouche béante, considère son fils premier-né !
Il est expédient de ne pas eng-endrer et de là où le corps se sépare en deux retrancher la source de la vie.
C'est pourquoi, ô vous qui avez eu cette infortune d'être nés.
Passage aux morts ! ouvrez les barrières et les clôtures ! Faites accueil à ces visiteurs, livrez-vous à leurembrassement.
Cependant qu'ils tâtent et flairent, comme un aveugle,
Oui retrouvant son frère sous un autre vêtement le reconnaît et ne le reconnaît pas.
LE DEMON. — En sais-tu maintenant assez?
L'EMPEREUR. — Je sens mes g^enoux fléchir : je sens un poids à mon cou qui m'entraîne.
LE DEMON. — Il te faut donc connaître le reste il te faut savoir jusqu'où la main des morts sollicite ?
L'EMPEREUR. —Je le veux.
LE DÉMON, — Ces âmes grossières ont péché dans l'ignorance, et c'est pourquoi il n'y a pas ici de lumière.
Comme un chien sur du lard, ils se sont jetés sur l'appât et le croc leur traverse l'estomac.
La cause de cet appétit des sens, je te l'ai expliquée, et cette main qui prend.
Mais un esprit a été aussi donné à l'homme et avec l'œil qui voit une intelligence ; et comme il prend, il comprend.
Souviens-toi de ce que je t'ai enseigné: L'homme,
Faisant de lui-même sa fin, moins il se peut satisfaire,
Plus serré il s'attachera à ses causes, à la cause par laquelle il existe entant qu'homme, et celui-ci entre les autres.
Telle est l'opération de l'instinct; mais l'intelligence est en l'homme, pour que par son moyen^
Comprenant ce qu'il fait, il approuve etconsente,
connaissant davantage, mieux.
A la fin finie, infinie, elle applique la cause infinie;
Le sens connaît son assouvissement, mais l'avare
a toujours faim.
Et comme c'est par la matière que l'homme est homme, c'est à elle qu'il s'attache.
Ceux qui sont ici sont les contemplateurs de la matière.
Ici commence l'Antiscience, ici la Clarté noire paraît !
L'EMPEREUR. — Ne pourrai-je les voir et leur parler?
LE DEMON. — Tu ne peux pénétrer dans le lieu dur où ils sont.
Commes les oursins dans leur carapace, comme les coraux qui occupent leur propre pierre,
Du roc primordial ils habitent l'épaisseur et la masse,
Ils sont la moelle des os de l'Enfer, et l'Enfer dans son os même leur fait place,
Dans sa base et sa construction.
De toutes les choses qui existent par le poids, le nombre et la mesure,
Ils ont étudié les lois, les rapports et les propriétés,
Et niant qu'ils fussent distincts de la matière où] ils adhéraient, possesseurs de la science aride, c'est ainsi qu'ils se sont joints à la pierre.
Ce petit trou qu'ils se sont creusé et dont leurl corps est la mesure est la chose qu'ils savent;
Et là pour réternité ils cuisent.
Et la double considération de leur cœur leurest attribuée ;
Car ils ont aimé la matière et voici qu'ils sont placés à même ;
Ils se sont adorés eux-mêmes, et repliés, les membres ramenés et collés au corps, comme les feuilles dans le bourgeon, comme l'enfant rond dans le ventre de sa mère,
Eux-mêmes, ils possèdent leur chair avec leur âme.
Et la lumière qu'ils ont cherchée ne leurest point refusée ; la voici qui point comme une aube !
L'EMPEREUR. — Quelle lumière ?
LE DÉMON. — Ce n'est point le Soleil empyréen, à la lumière de qui l'oeil traversant d'un coup l'étendue lit le Ciel et la Terre!
Mais il est une lumière dont il ne brûle point.
Appuyant la main sur ton œil, dans la nuit intérieure tu vois paraître une auréole.
Le sommeil est doué de vision.
Le sorcier, roidi dans une lugubre lucidité,
Au travers desmursetde la distance atteint l'objet qui lui est montre.
; Comme une lampe dans une chambre dont on a
j clos les volets,
\j Le feu souterrain illumine le miroir intérieur.
Habitantes du désert solide, là où le feu est glacé,
Le bloc où ces âmes sont prises et enfermées.
Comme une brique de porcelaine que l'ardeur extrême de la fournaise rend claire et transparente.
Est plus ou moins illuminée par le feu, pénétrée de la lumière impie,
Tel est le lieu de la connaissance invertie, de la Fin retournée sur la cause avec la question: Comment ?
— Et maintenant c'est assez. Ne demande pas plus que tu n'es capable de contenir, le mystère hermétique, scellé de l'inéluctable cachet.
De peur que tu ne meures !
De peur que frappé de caducité tu ne cèdes à la parole que j'aurai commencé de proférer !
De peur que ton âme ne meure !
De peur que le cœur ne te tue, comme quelqu'un meurt à l'éclair et au vent
De l'épée qu'on lui tire à la face 1
Car je te révélerai l'Absolu,
Et je mettrai ton doigt sur le centre, le mystère
de notre Iniquité, le Saint de l'Enfer, le Paradis de la Haine !
L'EMPEREUR. — Je le veux !
Suis-je venu ici de mon fait propre ? est-ce moi qui me suis adressé à vous le premier ?
Assis sur le trône carré, comme un vieillard qui de sa maison par l'une et l'autre fenêtre
Aperçoit les bornes de son champ, à ma droite et à ma gauche je voyais toute la terre
Produire dans l'étendue de ma bénédiction.
C'est vous qui êtes venus nous tourmenter,comme des solliciteurs importuns et lâches, nous saisissant par le bord de notre vêtement.
C'est pourquoi moi qui suis le Prince, le Pontife et le Père de famille,
Je suis descendu ici afin de vous demander raison et de connaître la vérité.
Maintenant tes supplices ne me terrifient pas :
J'endurerai la douleur,
Plutôtque, revenant parmi les miens, remontant parmi mes enfants pour leur partager le pain amer,
Ils ne m'accusent de les tromper
LE DÉMON. — Je... je... Là... a a... Satan... Je crains ! je tremble ! Comme un homme qu'un vent dur repousse, moi-même,
Mon esprit s'embarrasse et fléchit, il refuse et tourne court !
Lui! Je ne puis te conduire plus loin.
L'EMPEREUR. — Réponds! — Il n'est pluslà.
Il écoute.
Les ténèbres ne rendent point de réponse.
Et parfois il me semble que j'entends un bruit, comme le passage d'une armée dans le brouillard, un éclat de rire
Gomme une trompette dans le désert, comme un fou se réveillant au milieu de la nuit tout seul !
Me voici seul, voyageur de cette perdition,
Qui a pour étendue la peine, et la faute pour dimensions.
Lac de la Mort, habitation des monstres !
Entends-moi, ô toi que cette bête a dit, Seigneur!
C'est toi qui m'as conduit ici !
Maintenant n'aille point m'oublier tout à coup, et ramène-moi sain et sauf
Sur la terre, et que de la mainje traverse encore le rayon de Midi !
Mais cela me fait horreur! N'as-tu point entendu ce que dit cette bête ?
Est-il vrai que ceci, est-il vrai que ceci est notre résidence pour toujours ?
Si cela est, il importe peu que je revienne parmi mes enfants.
Mais souviens-toi que je suis la communication de ton souffle, et ne permets pas que je te maudisse !
Toi, dis moi la vérité, et montre-la moi, afin que je la comprenne et la voie ! Que je ne remonte point parmi mes enfants, rapportant seulement à la peine l'adjonction de la sentence !
J'ai médité et j'ai trouvé unpoidsen moi-même ; j'ai suivi mon poids et voici que j'atteins et touche
Le lugubre embrasement du Blasphème avec le Néant.
Qu'est ceci ?
Par la nuit je suis comme l'homme dans sa barque que la ride propagée sur les eaux invisibles atteint.
Et d'où me vient soudain cette sécurité ? La peur cesse.
Voici, comme une parole tout bas, la paix, voici, comme surlo voyageurqui arrive le souffle du soir, l'absolution. Quelqu'un est là.
Qui est joyeux près de moi? voyant dans cette nuit? fixe dans la confusion, saint, intact dans la cité impie ?
L'ANGE DE L'EMPIRE. — Je suis le Vieillard de la Vie sans temps.
L'EMPEREUR. — Oui est ici présent hors de la durée? de plus sage que la vieillesse, de plus simple que les enfants ?
Voici le contact de l'innocence, voici que la joie me saisit avec une crainte religieuse ! Oui êtesvous ?
L'ANGE DE L'EMPIRE. — C'est moi. .
L'EMPEREUR. — « C'est moi. »
L'ANGE DE L'EMPIRE.— Je suis saint: entre toutes les créatures je fus réservé pour un usage ineffable.
Je suis puissant, et mon obéissance ardente ne lâche point prise.
Je suis simple, et ma nature ne connaît point d'éléments étrangers.
L'EMPEREUR. — Joignant les mains, je m'humilie dans ma souillure. Je vous salue dans l'obscurité de ce cachot.
L'ANGE DE L'EMPIRE. -Je suis l'Ange du Riz. One d'autres administrent aux nations le froment, et le maïs et le millet.
L'homme de son doigt met le riz dans la terre,
et comme la semence de la terre fut ensevelie sous les eaux du déluge antique,
C'est ainsi que le riz est planté sous l'eau, pour que, renaissant, il pousse dans la lumière.
Et du grain d'une double récolte remplisse les mains et les sacs.
L'EMPEREUR. — Vous êtes un de ces êtres bienheureux! comme un astre qui tourne autour du pôle, et comme un épervier
Oui en cercles immenses au-dessus des monts et des plaines plane et tourne.
Et son oeil perçant voit tout, l'intérieur des enclos et des cours, la pomme de pin par terre sous les arbres, les barques sur les lacs flamboyants,
C'est ainsi que vous considérez la terre du milieu des quatre horizons. Nos prières vers vous s'élèvent selon le rite prescrit!
L'ANGE DE L'EMPIRE. — Roi des hommes, je ne suis, comme toi, qu'une créature, et j'ai, comme toi, ma fonction.
Il est un peuple de sages, sa sagesse a été sa condamnation.
Et tandis qu'il se croit raisonnable, la malédiction de l'animal est abaissée sur lui.
Il travaille, se multiplie et meurt, et comme un animal,
Il est livré à la peur, entouré du danger inexplicable.
Et comme l'Empereur est couché sur son peuple, tel qu'un arbre que les bouches du troupeau qui mange attirent et retiennent par ses feuilles.
C'est ainsi que j'ai été constitué son défenseur, et dans le ciel perpétuel l'étoile qui fixe son jour.
Or voici mille ans, et mille ans, et mille années.
Que ses générations retournent à la terre, et c'est en vain que vous embrassez le funèbre monticule, l'ornant comme une fiancée :
Ils sont mal morts, et la terre ne leur donne point satisfaction, et le peuple obscurci remue sous vous.
Et c'est pourquoi, toi, le premier, l'Empereur,
Tu as osé descendre ici vivant pour démêler ce nœud de la vie et de la mort, et parce que tu as cherché la vérité, elle est là. Demande et je te répondrai.
L'EMPEREUR. — Le Précepteur infernal m'a expliqué
La triple division de la peine inexpiatoire.
Mais arrivé à ce centre vers qui tout entier l'infâme temple s'appoise et se contrepèse,
Comme saisi de panique, la voix lui fit défaut.
L'ANGE DE L'EMPIRE. — Je t'interrogerai et j'éprouverai ta doctrine.
Que dis-tu qu'est la peine que l'on applique ici ?
L'EMPEREUR. — Elle est triple selon son triple sujet :
L'Ignorance, l'Antiforce, l'Antiscience.
L'ANGE DE L'EMPIRE. — Pourquoi ce mot anti Qi quel est le principe de cette peine?
L'EMPEREUR. — La fin retournée sur la cause.
L'ANGE DE L'EMPIRE.— Tu as bien répondu. Or, quelle est la cause première de l'homme? Est-ce la matière?
L'EMPEREUR. — Non. La matière fait ceci seulement qu'il soit
Cet être et non pas tel autre.
L'ANGE DE L'EMPIRE. — Et est-ce l'intelligence ?
L'EMPEREUR. — Non. Car par l'intelligence i! sait seulement :
Ces deux choses : qu'il est, et ce qu'il n'est pas.
L'ANGE DE L'EMPIRE. — Quelle est donc, hors de la cause, la cause première
De l'être que l'Etre lui-même, et la communication qu'il fait lui-même de ceci : IL EST ?
Moi, je ne crains point, et je te révélerai le Mystère de péché :
Comme la créature sainte s'attache à Dieu comme à sa fin,
C'est ainsi que Satan en jouit comme de sa cause.
L'EMPEREUR. — Gomment?
L'ANGE DE L'EMPIRE. — Celui qui aurait à lui le monde tout entier, comme un bol de riz entre ses mains,
Ne l'appellerait-on pas riche ?
L'EMPEREUR. — Oui.
L'ANGE DE L'EMPIRE. — Mais celui qui connaîtrait les causes de toutes choses, Son rassasiement ne serait-il pas meilleur ?
L'EMPEREUR. — Cela est vrai.
L'ANGE DE L'EMPIRE. — Mais celui qui connaît la Cause hors de la cause, et le Principe hors du commencement^
Comment appellerons-nous sa possession?
Gomme un avare qui absorbe le poids de son arg-ent et le nombre de ses propriétés,
L'œil de Satan pénètre dans la profondeur des énergie divines.
Et il voit la lumière, la sagesse, l'amour, la justice, la mansuétude, la générosité.
Par lesquelles il fut créé au commencement, et par lesquelles maintenant il subsiste.
Et comme l'impie, le fou et le méchant
Use du monde comme s'il était créé pour lui, c'est ainsi que Satan, connaissant Dieu,
Gomme la cause à la fin, se le subordonne à luimême.
Et tel est le Suprême Inceste et le Mystère de Quiétude.
L'EMPEREUR. — Quelle est la punition qu'il endure?
L'ANGE DE L'EMPIRE. — Plus haute est la fin attribuée à un être, plus large lui est réservé le moyen d'y satisfaire.
Plus complète est la reprise, plus âpre la réclamation.
Et de même que ces fous dont on t'a parlé tout à l'heure ayant volé le monde à Dieu,
Gomme un débiteur que l'on prend à la gorge, sont contraints à l'impossible restitution,
Celui-ci, comme son larcin fut direct, supporte face à face Dieu.
Voici le Père du Mal et ses enfants sont avec lui dans son lit.
L'EMPEREUR. — J'ai touché le fond de tout et ma main y laisse son vestige.
L'ANGE DE L'EMPIRE. —Jeté salue, Satan, dans la profondeur de l'abîme !
O Ange ! de même qu'au jour premier tu attestais en la recevant la lumière de la Gloire, aujourd'hui en la rejetant,
Tu ne glorifies pas moins la Justice.
L'œil de tes frères ne se rassasie point de considérer ton châtiment, Créature !
Tel est le respect que Dieu a eu pour son œuvre, telle est la liberté qu'il lui remit entre les mains.
Voici le lieu où l'injustice est réparée, où la peine avec le crime subsiste dans un invariable équilibre.
L'EMPEREUR.— Parle, indique le salut!
Comme nous tirons notre nourriture de la terre, c'est ainsi que la terre, comme une main avec un bras, vient nous saisir et nous rechercher.
Quelque chose est en nous d'indestructible. Délivre cela qui est en nous prisonnier !
Comme la Lune illumine la nuit de son témoignage,
0 toi qui hors de la durée considères notre principe, sauve le peuple des Cent Familles !
Ne permets pas qu'il soit joint pour toujours à l'ig-norance. Réconcilie le peuple dépossédé ! détruis la porte fatale !
Fais entendre ta voix sur nous, comme à l'éclat de la trompette les armées réunies en un seul lieu s'ébranlent et forment leurs colonnes.
Comme un caractère inscrit dans le Soleil, que toute la multitude à la fois, levant les yeux, voie le Mot de la Vérité.
Sauve-nous, vivants, de la Mort 1 Sauve-nous de la nécessité de la mort !
Donne-nous la triple paix et la bénédiction de la triple certitude :
Du ciel devant nous, et de la terre sous nos pieds, et de la profondeur de l'abîme.
L'ANGE DE L'EMPIRE. — Que veux-tu savoir de moi?
L'EMPEREUR. — Les morts vienent nous tourmenter; je sais maintenant la cause. Indique-nous le remède I
L'ANGE DE L'EMPIRE. — Tu connais la vérité.
Celui qui est lePrincipe de Tout, Celui qui est la cause de Tout en est aussi la Fin.
C'est pourquoi l'homme composé d'un corps et d'une intelligence
A été établi son prêtre sur le monde pour qu'il lui en fasse la préparation, l'offrande, le sacrifice et la dédicace,
Et que, l'ayant reçu dans ses mains, il le lui restitue.
Six jours donc qu'il fasse son œuvre, nourrissant son corps et son esprit,
Et le septième jour, comme un serviteur qui, ayant paré sa maison, y introduit son maître.
Qu'il élève les mains vers le Ciel.
Telle est la loi que vous avez transgressée, et c'est pourquoi la Terre,
Voyant que vous usez mal du dépôt qui vous est fait veut reprendre en vous ce qui est à elle.
Fais donc afficher cette proclamation sur les murs, fais-la publier dans les tribunaux : « Six jours que mon peuple fasse son œuvre et son travail,
« Que le laboureur pousse son buffle et le batelier sa jonque, que l'artisan tisse, forge, scie, bâtisse, qu'il broie l'huile et la farine :
« Mais le septième jmir qu'il se lave les mains
— gi —
et la tête, et qu'ayant mis un vêtement neuf, se tenant dans le repos, il célèbre la grande Attente. »
L'EMPEREUR. — Quelle attente ?
L'ANGE DE L'EMPIRE.— Ecoute, ô mon fils, la parole de la Sagesse, le chant inextinguible qu'entendent ceux qui ont fait silence !
O larrons! Vous aviez volé à votre Créateur son œuvre, et son bien très précieux, votre volonté :
Et lui-même, vous rendant la pareille,
Voici qu'il vous dérobe votre crime, et, s'emparant de votre nature, il opère la restitution.
Et c'est l'attente dont je te parle : que le juste sacrifice soit remis entre vos mains.
Voici la satisfaction, voici la réconciliation,
Voici la justice, voici l'ordre, voici la sécurité, voici la paix entre le Ciel et la Terre comme le tendre commerce des époux, voici la chose stable !
Je te loue, ô Dieu ! Amen.