ACTE III
Une salle dans un palais. — Nuit. — Entrent LE PRINCE HÉRITIER et les disrnilaires de la Cour. — On forme le Conseil.
LE PREMIER PRINCE. — M'est-il permis d'ouvrir la bouche ?
LE PRINCE HÉRITIER. — Parlez.
LE PREMIER PRINCE. — Tout est perdu. La ville sera prise demain.
LE PRINCE HÉRITIER. — Nous savons ce qui nous reste à faire.
LE PREMIER PRINCE. — Voici la confusion prédite par les trigrammes : la sédition s'élève sur la sédition.
La multitude est en haut, le Prince occupe le lieu le plus bas.
C'est pourquoi, le premier, je ferai, comme il convient, ma confession !
A la maie heure quand il est descendu chez les morts,
L'Empereur votre père m'a confié Votre Majesté.Ces vieilles mains n'ont pas su vous défendre.
J'aurais dû vous emmener ailleurs, comme un homme qui, montant sur un roc, attend que la marée se retire.
J'ai cru que je pourrais étouffer cette rébellion sous la semelle de ma chaussure.
Car on lit dans les chroniques l'histoire des rébellions qui mettent fin aux dynasties :
Commencées en un point seul, elles s'étendent et gagnent.
Mais ici la révolte n'a point commencé ici ou là, et elle ne montre point de chef ;
Toutes les parties à la fois, tous les organes de l'Empire, comme un membre saisi de la folie de la . convulsion,
Ont refusé leur service, et comme si le sol se mettait en marche, la multitude tout entière a bougé.
Comme un peuple chassé par les rats, ou qui fuit devant l'inondation, quand le grand Ho rompt ses digues,
La mort a envahi le vif, et la masse humaine s'ébranlant a bougé d'un pas.
C'est pourquoi tout s'est écroulé d'un seul coup : l'administration n'est plus, les armées ont disparu au premier choc.
Cette ville où nous sommes enfermés
Subsiste seule au milieu du chaos, et demain verra notre engloutissement.
— Mon devoir était de vous préserver, et vous voici dans la main ennemie :
C'est pourquoi je fais contre moi-même mon accusation.
Il se prosterne.
TOUS LES AUTRES. — Semblablement, Seigneur, nous faisons contre nous-mêmes notre accusation.
Ils se prosternent.
LE PRINCE HÉRITIER. — Nul n'est à accuser que moi seul.
Il est impie de penser que j'aie été condamné sans justice. Par mon indignité et l'impénétrable courroux du Ciel je péris.
0 mon peuple, je te demande pardon De ma faiblesse et de mon manquement et de mon démérite et de ton malheur et de ta rébellion. Car l'Empereur est placé en son lieu Pour défendre son peuple du mal, et s'il n'y suffit pas, il disparaît justement.
Et toi, ô antique Dynastie, pardon ! Quatre siècles, comme un homme indestructible.
Tu as g-ouverné ce pays, et comme un jeune bois qui pousse sur une vieille racine,
C'était de toi que l'Empereur régnant tirait sa vie.
Et maintenant voici que je suis coupé au ras du sol et la souche périt avec moi. Dégradée de tes titres et de tes honneurs,
Tu n'es plus qu'une chose morte et oubliée.
Oma race, pardon ! ô mon peuple, la face contre terre je le demande pardon !
Il se prosterne.
LE GRAND EXAMINATEUR. — Où est le sceptre, là est le commandement.
L'Empereur, votre père, descendant chez les morts, a repris l'antique bâton.
Et c'est pourquoi le peuple, comme un animal dont les yeux sont fixés sur son maître.
Ne voyant plus dans votre main l'insigne principal se lève,
Livré à la panique et à l'esprit de liberté.
LE PREMIER PRINCE. — L'implantateur de votre Dynastie l'a apporté avec lui, quand, du pays de l'Ouest, par delà l'herbe, il arriva ici comme un voyageur.
Et il trouva cet Empire par tag'é, divisé entre les prétendants qui, comme des voleurs, s'en disputaient les chairs vives et palpitantes.
Il les tua tous, et prenant dans sa main la Mo- • narchie, appuyé sur son bâton, il occupa le sacré Milieu.
La fortune de la Dynastie est attachée à ce bois.
La voix fabuleuse rapporte
Qu'après les temps révolus, comme un arbre qu'on croit mort et qui recommence à verdoyer
Il poussera des branches, et les génies célestes, comme des oiseaux, viendront le considérer.
LE PRINCE HÉRITIER. — 0 père! père ! si tu es quelque part vivant,
Entends-nous ! vois notre nécessité! •
L'EUNUQUE. — 11 a été chez les Morts. Peutêtre craint-il de vous montrer son visage.
LE PRINCE HÉRITIER. — J'ai pourvu à cela. Nul n'habite cette partie du palais, par où l'on a accès à ce sanctuaire où la tablette dynastique est honorée.
Et j'y ai fait déposer les vêtements Impériaux, avec un masque d'or.
La porte du sanctuaire s'ouvre et L'EMPEREUR apparaît dans l'ou.
verture, revêtu des vêtements Impériaux et coiffé du masque.
LE PRINCE HÉRITIER. — Je vous salue, ô vieillard ! je vous salue, ô père ! Je ne puis dire autre chose.
Il se prosterne. Tous se prosternent.
L'EMPEREUR, levant le bâton impérial qui maintenant a la forme d'une croix. — Voici le bois royal !
0 mes ancêtres, ô mon fils, ô mon peuple !
Je ne vous ai point dérobés ! Comme l'antique Exilé l'ayant repris dans ma main.
De la profondeur de la terre je rapporte le bâton d'investig-ation et de commandement, cela sur quoi l'Empereur s'appuie,
La mesure du monde, l'étalon de sagesse et de puissance ! Regarde !
LE PRINCE HÉRITIER. — La prophétie est accomplie. La tige a poussé des branches.
L'EMPEREUR. — Regarde !
LE PRINCE HÉRITIER. — La terreur avec révérence m'envahit et je ne sais quelle piété !
Voici le caractère Dix, la figure de la croix humaine 1
Comme un homme qui se réveille, comme un jeune homme qui mesure le monde, comme un
plong-eur qui, étant descendu jusqu'au fond, remonte en étendant les bras,
C'est ainsi que l'insigne auguste étend d'un côté et de l'autre ses rameaux.
L'EMPEREUR. — Regardez tous ! voici ce que je rapporte !je liens entre mes mains le signe royal et salutaire !
Voici la sublime intersection en qui le ciel est joint à la terre par l'homme.
Voici le jugement entre la droite et la gauche, la séparation du haut et du bas. Voici l'oblation et le sacrifice !
Voici le très-saint Milieu, le centre d'où s'écartent également les quatre lignes, voici l'ineffable point.
Considère ce signe, ô monde !
LE PRINCE HÉRITIER. — Nous te saluons, Crucifère !
L'ExMPEREUR.— Je reparais à la porte fatale! sur le seuil qui est entre la Mort et la Vie, je me tiens debout avec le signe de la Croix.
J'ai touché le fond de tout et ma main y a laissé son vestige.
J'ai passé l'enfer ! au travers de la nuit accrue d'ombre j'ai marché tout vivant.
Je connais la cause de tout le mal, la mort possède explication.
Ecoutez-moi, moi qui reviens de l'autre côté de tout, je fais un cri sur mon dernier pas ! Je me tiens debout, et je proclame que la Justice est juste.
Exacte comme le poids, irrépréhensible comme la balance !
Me voici, tenant cette croix entre les mains !
TOUS. — Salut, sig-ne salutaire !
L'EMPEREUR. — Salut, signe de la joie ! salut, signe de la douleur !
Celui qui connaît ta joie peut seul accepter la douleur.
Au delà de la vie est la révélation;
La peine qui est au delà de la vie, la révélation de celle que vous portez en vous sans le savoir.
Et ce n'est point comme un cheveu que l'on arrache !
Mais la séparation dans l'extase de la nuit est comme celle du corps et de l'âme, de l'esprit d'avec les vertèbres !
Voici la nouvelle, voici le danger que je rapporte de la racine de la Terre avec cette Croix.
0 toi, homme vivant, pauvre chose, sourde, aveug-le,
J'ai pitié de loi, moi qui suis le Pasteur des hommes.
J'entends autour de mon trône le bruit d'un peuple qui mâche, il n'a point d'yeux ni oreilles et il tend vers moi sa bouche misérable.
LE PRINCE HÉRITIER. — Voici notre misère! Rétablis l'unité ! exclus les morts !
L'EMPEREUR. — Je possède votre salut. J'apporte la purification et le rite inlerdictif.
Demain quand le soleil apparaîtra,
Levant ceci, je disperserai les rebelles.
Et quand il se couchera, réunissant le peuple je ferai ma proclamation.
LE PRINCE HÉRITIER. — Et maintenant, ô Père, remontre-nous ton auguste visage!
L'EMPEREUR. — Veux-tu le voir, ô mon fils?
TOUS. — Qu'il nous soit permis de revoir la lumière de votre visage!
L'EMPEREUR.— Regardez donc !
Il ôte son masque et montre le visage lissej et tuméfié d'un lépreux. Le nez a disparu, les yeux ne soiit plus que des trous sanglants. Lai bouche seule est resiée intacte.
Me voici !
TOUS, se cachant les yeux, — Ah! ah !
— lOI
L'EMPEREUR. — Ainsi le Père de famille rentrant parmi les siens ne sera pas reconnu : vous ne m'appelez plus Seigneur, ni Père.
Mais tel qu'un tison qui fume, sans peau.
Brûlant encore, j'atteste le feu où je suis des» cendu ; et ma chair comme du bois se couvre de sa propre cendre.
Je porte témoig-nage !
Ces yeux qui connaissent l'obscurité ne sauraient plus voir votre lumière.
Mais je porte un signe entre les mains et moi» même je suis un signe.
Menez-moi à la muraille, car voici que le jour se lève.
Et me montrant à ce peuple, je ferai mon annonciation.
LE RÉCITANT. — Ainsi qu'un réservoir où le poids d'une mer s'est accumulé, rompant par le milieu son mur.
Emporte le pays tout entier dans son écroulement, les rochers et les arbres, les villes avec les hommes et les dieux.
Ainsi quand l'Auguste Empereur, se montrant sur la muraille, a levé la croix entre ses mains,
toute l'armée rebelle a paru rasée comme par le sabre !
Les uns fuient! mais la masse, s'agenouillant les uns sur les autres, tendant vers la ville une forêt de mains, a demandé grâce.
Et les têtes des Chefs au-dessus de chacune des portes sont suspendues dans des cages de jonc
Maintenant voici le moment où le soleil qui, tout à l'heure, immobile dans le centre du ciel, frappait l'eau des puits d'un trait vertical,
A commencé de descendre vers la terre au travers de l'immense après-midi.
Que tous s'assemblent ici et écoutent! car voici que notre Père,
L'homme Impérial qui, ému de compassion pour son peuple, est descendu sous la Terre, et remontant parmi nous, ne rapporte plus que ceci de vivant, la bouche,
Annonce le salut, profère la certitude.
Entre l'EMPEREUR Long silence.
L'EMPEREUR. — Je me tourne vers l'Est et je me tourne vers l'Ouest.
Et je sens tour à tour les deux souffles sur ma face, le souffle de la mer et le souffle de la terre.
Froid et pur l'un arrive du ciel abyssal, là où la profondeur des eaux vierges
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Se plisse sous la révolution de l'Eternité;
Et de l'autre côté vient le vent de la terre, charg^é de parfums et de fumées, de l'odeur des champs et des arbres, et des eaux douces, et des peuples et des animaux : j'ai sur ma face le vent nourricier !
Et le repoussant de la main, je suis comme un homme qui sent sous ses doig-ts la mollesse de la joue humaine.
Comme un buffle qui a cessé de boire, la noire nue appuie son mufle encore ruisselant sur l'épaule de la montagne.
Habitation présente de l'homme immortel, bénédiction ! Multitude des hommes et des femmes, générations des enfants, paix!
Place qui es la nôtre, séjour intransgressible, existence de la chose présente, salut!
0 solennité de la vie ! je n'ai plus d'yeux, mais mon poids même est devenu un sens très subtil;
Par la force qui maintient l'univers en équilibre, je me tiens debout.
C'est ici que nous avons à subir l'irréparable épreuve.
Dans la considération des cieux démesurés, avec le soleil sur notre face
Et la peine imprescriptible sous nos pieds.
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Salât, sacré vestibule! temple du monde où l'homme erre, comme un prêtre frappé d'oubli.
VOIX. — Salut, Annonciateur !
L'EMPEREUa. — Voici que l'Arbre dynastique a exhaussé sa cime au-dessus du mur.
Et qu'héritier de cent Empereurs en moi jepossède la Sagesse !
0 richesse de ma possession! je suis aveugle et je vois !
Mais qu'ai-je dit, je vois? car tous mes sens ne sont plus qu'un et, confondus avec l'entendement,
Ceci est l'organe multiple de la contemplation dans l'extase.
Car de même qu'un homme par une matinée sereine et pure contemple la terre,
Et que son œil qui fait la différence entre deux herbes traverse la distance et embrasse l'étendue,
Et de même que par la nuit, avec la mer dans le vent, on entend la voix de l'enfant qui pleure,
C'est ainsi que mon esprit, comme le Sage qui découvrit les Sept Notes, du sens aigu de la chose plus basse ravi au rapport supérieur,
Monte de cause en cause et s'élève comme dans l'enlèvement de la flamme. O vision ! ô éveil ! Et voici qu'arrêté dans mon extase je n'entends
plus que le bruit premier. Le bouillon de la source, le jaillissement des eaux éternelles.
Comprenez la similitude du sommeil :
Celui qui tient son reg-ard fixe cesse d'abord do voir les formes, puis les couleurs, et puis il ferme les yeux,
Et de même l'ouïe cesse de percevoir et puis d'entendre,
Et puis l'odorat meurt ; et puis le tact s'éteint,
Et le dernier le goût subsiste, et c'est la saveur de Dieu, la Sagesse par qui la bouche et l'âme s'emplissent de miel et d'eau.
Tout est bien.
Le mal est dans le monde comme un esclave qui fait monter l'eau; la Justice maintient tout et la miséricorde recrée tout.
Je voulais parler et voici que je n'ai plus rien à dire.
LE PRINCE HÉRITIER. — 0 père, souvienstoi de nous et ne nous refuse point le salut.
L'EMPEREUR. -— Je n'apporte point la bonne nouvelle, mais je suis celui qui marche devant.
Et ce n'est point Bouddha qui dort, ni le Tao pareil au dragon dans la nue, ni le tourbillon du Yang avec le Yin, ni l'inextricable enchevêtrement des hiérogrammes.
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Mais comme l'éclair fulgure^
C'est ainsi, quand elle paraîtra dans le ciel, que le sage et l'ignorant, s'ils tiennent les yeux ouverts, verront d'un même regard la face de la vérité.
Et j'annonce ceci aux princes et aux savants qui, comme des poissons aux yeux divergents, errent dans le crépuscule de la connaissance, et aux magistrats et aux vieillards,
Et aux mourants, et à ceux qui naissent, et aux idiots, et aux enfants, et aux femmes.
Au vagabond qui va tout nu, à mes frères les lépreux, au criminel qui se tient agenouillé à la porte des tribunaux, les mains et la tête passés au travers d'une planche ;
La domination et la vérité, et la justice, et l'amollissement, et la joie, et la liberté, et la purification.
Et la paix, et le fidèle pacte entre Dieu et l'homme, tel qu'un contract d'adoption, 0 toi qui m'entends, tu n'es pas exclu.
LE PRINCE HÉRITIER. — O Père, fais-nous connaître cette nouvelle !
L'EMPEREUR. — Ceci ne m'appartient pas.
Mais je suis descendu dans l'Enfer pour lui demander raison de son envahissement,
Et voici le remède qui m'a été enseigné, et autour de notre domaine l'inviolable circonscription. Ecoutez.
VOIX. — Nous t'écoutons, ô Souverain.
L'EMPEREUR. — Quiconque mange mourra.
Et de même que la Terre, ayant fourni au corps les éléments dont il est fait, les lui reprend quand il meurt.
De même l'avare terre,
Un droit lui est conféré sur notre âme, puisque c'est par son moyen qu'elle s'est maintenue vivante,
Et ne pouvant se l'assimiler, elle le retient comme un débiteur insolvable.
VOIX. — Cela est très vrai, ô Souverain.
L'EMPEREUR. — Mais écoutez et répondezmoi. Réponds, ô mon fils, écoute.
Si un homme reçoit de l'argent pour son maître et le lui rapporte fidèlement,
A qui devra s'adresser la réclamation, au maître ou au serviteur?
LE PRINCE HÉRITIER. — Au maître.
L'EMPEREUR. —Un
Existe, qui est le Maître de tout.
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Et comme il nous a créés, c'est ainsi qu'il nous a constitué une dot et un apanage.
Car par le moyen du monde où nous sommes établis,
Nous construisons notre vie. nous instruisons notre intelligence.
Ce domaine nous est réservé, et il a installé sur luil'homme comme son représentant.
Il nous a mis dans le monde comme un père qui met ses enfants en nourrice;
Mais, si nous lui refusons l'aveu de la paternité,
La terre nous reprendra dans son sein.
LE PRLNGE HERITIER. — Oa'avons-nous donc à faire?
L'EMPEREUR. — Six jours que l'homme travaille,
Et qu'ouvrant la dure terre, il dirige sur elle les eaux vivantes du ciel bienfaisant,
Afin qu'elle subvienne à notre nourriture et aux •autres nécessités.
Mais que le septième jour ne le trouve pas occupé à ce labeur servile :
Qu'il lave son corps et qu'il mette un vêtement nouveau,
Et qu'il se tienne debout sur la terre, comme un prêtre auprès de la table des offrandes,
Et comme dans le torride été un nuag-e passant d'un bord du ciel à l'autre couvre la campagne de son ombre rafraîchissante.
Ainsi l'ombre du Seigneur avancera jusque sur vous.
Et les morts et les démons ne porteront plus les mains sur votre nourriture,
Et comme des animaux sauvages que l'éclat effroyable du feu fait reculer,
Ils n'enfreindront pas ceci qui est notre possession légitime.
LE PRINCE HÉRITIER. — Donc il nous faut de toutes choses faire la donation et de nousmêmes ?
Mais, Père, que saurons-nous si elle est acceptée?
L'EMPEREUR. — Cela est bien dit, mon fils.
Car, pénétrant ma pensée d'un œil attentif et subtil, tu vois que du serviteur au maître.
Tout don suppose une réparation.
jNIais de l'un à l'autre, après la transgression primitive,
Et que l'homme a volé à l'Etre cela qu'il avait communiqué pour le voir et l'adorer,
Où est la réparation acceptable ?oià est le mérite de l'offrande? où est l'autorité du donateur? IV 8
Pour moi, le Roi de ce monde, j'ai accompli ma mission, proféré le remède,
Et si vous accomplissez, selon que je l'annonce, le rite purificatoire, célébrant avec solennité l'attente,
La gloire de la Vision viendra de la Montagne et de l'Ouest,
Le mystère de la restitution vous sera enseigné, le sacrifice suffisant sera constitué parmi vous.
Les eaux vous submergeront et comme la moisson du riz, de dessous l'eau
Vous renaîtrez une autre naissance.
LE PRINCE HÉRITIER. — O père, nous suivrons ta prescription.
L'EMPEREUR. —Ah! ah!
LE PRINCE HÉRITIER. — Qu'y a-t-il?
L'EMPEREUR. — Ah ! ah !
De nouveau je vois la profondeur d'où je suis remonté.
Et de même que dans les montagnes il n'est pas de précipice si haut
Que l'industrieux cultivateur, étageant ses réservoirs, n'en fasse atteindre les bords à ses champs de riz,
Je vois l'abîme entre mes pieds, tel que l'art de l'infernal agriculteur l'a disposé.
Je saisis la loi et le principe.
Je vois la place qui est réservée à chaque homme : comme dans le trou de la nuit un arbre qu'éclaire le feu d'une lampe, dans l'obscurcissement le système de la fleur hideuse !
Et si je vous disais ce que je sais, voici la peur qui stupéfie.
Comme un homme qui sent que la terre ondoie sous ses pieds et qui voit osciller les murs de sa maison !
Mais ce que j'ai dit est assez. J'ai apporté le remède.
Et maintenant, adieu!
LE PRINCE HÉRITIER. — Eh quoil nous quittez-vous encore?
L'EMPEREUR. — J'appartiens à la Mort, il me faut retourner vers la Mère.
Quelle place maintenant est la mienne parmi vous?
Je suis descendu jusqu'au fond qui est la racine de toute solidité, j'ai touché
La base qui est au-dessous de la fondation, et maintenant, reprenant mon bâton de voyag-eur,
Je gagne les lieux hauts.
LE PRINCE HÉRITIER. - 0 Père, ne laisse point sans père La Famille des Cent familles!
L'EMPEREUR. — Convient-il qu'un lépreux occupe le Milieu Impérial?
Je ne suis qu'un homme et ma mesure est celle de mes bras étendus.
Et maître de cet immense Empire, me penchant sur les myriades humaines,
Les remuerai-je entre mes mains, comme un paysan qui agite le thé dans sa claie, afin que chaque feuille reçoive le bienfait du soleil?
Mes oreilles sont des oreilles humaines et ferontelles le départ entre le faux et le véritable, comme entre les intonations de la parole?
Parce que je vois qu'une chose est bonne, est-ce assez pour que je l'exécute? Je tremble de changer ce qui est.
J'administre dans la nuit et je rends ma justice par le jugement des dés.
Et si vous me retenez parmi vous me voici comme un homme qui ne sait que faire.
C'est pourquoi j'ai honte : il est convenable que le vieillard se retire avec pudeur.
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Car l'enfant et le jeune homme aime à agir par lui-même, mais celui qui a vieilli dans la Sagesse
Voit une lumière, et hors de lui son désir est de se conformer à la règle qu'il aperçoit.
C'est pourquoi il faut qu'il se retire d'entre les hommes, car son œil encore nouveau.
S'il la voit, ne peut encore voir en elle, et il est comme ces oiseaux qui volent entre le jour et la nuit.
Pour toi, ô mon fils, prends ma place. Je dois mourir.
LE PRIiNCE HÉRITIER. — 0 père, ne nous prive pas de ton cadavre,
Et que ton corps entre les couples d'animaux de pierre repose dans la sépulture dynastique !
L'EMPEREUR. — Entends ma réponse, et toi aussi, entends mon blasphème; ô peuple superstitieux !
Ni mon père ne m'a ensemencé, ni ma mère ne m'a mis au monde.
Ni la terre ne m'a alimenté, ni la société de tous les hommes ne m'a donné contribution.
Mais pur, un, intact, autonome,
Tel que, par le moyen de la seconde cause, je l'ai reçue de Celui
Qui en moi s'est complu dans la volonté que j'existe, je suis; je possède ma personne, une âme avec un corps.
Et ni je ne joindrai ma dépouille à la génération antérieure, retrouvant de mon père ce qui subsiste, le crâne et l'os de la cuisse.
Ni de mes os je ne consoliderai la terre de Han.
Mais comme un homme qui, poussant devant lui un buffle, s'en va faire un sacrifice dans la solitude.
J'emporterai à l'écart ce débris de mon corps impérial.
LE PRINCE HÉRITIER. — O mon père, aie pitié de ton fils enfant !
0 Pèrc-et-Mère, aie pitié de la Myriade !
L'EMPEREUR. — Grandis ! prends ma place avec toute-puissance, assume avec mag-nifîcence le Milieu !
Et que ni la nourriture n'appesantisse ton cœur, ni quela femme ne le stupéfie.
Pacifie ton attention, afin que tu puisses écouter l'Empire,
Comme un disque de pur métal qu'une feuille en tombant sur le sol fait résonner !