‹ Théâtre (premìere série) (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · IK · texte numérisé non relu

IK

Ne fais pas une chose seule ! ne présume pas l'avenir !

Mais à l'imag-e de la Terre qui produit toutes ses moissons à la fois, que tes desseins montrent entre eux une harmonie toujours mûre.

Voici que le cœur du Père-et-de-Ia-Mère s'émeut à la pensée de ses enfants qu'il quitte !

0 mon fils ! fais-moi apporter les sacrés vêtements Impériaux afin

Que je prenne congé de cela.

Oa apporte les vêtements de cérémonie.

L'EMPEREUR. — 0 souliers ! ô robe! ô sceptre ! ô casque ! ô ceinture!

Je vous saisis à pleins bras, et, lâtant, je reconnais ma dépouille.

0 chaussures! la hauteur de ces semelles, blanches, comme le brouillard du matin,

Représente l'éminence Souveraine qu'accompagne sa base immaculée :

L'Homme-Roi se tient debout sur un pied et il avance l'autre pied.

Mais toi, ô robe illustre! Les vers morts dans leur cocon ont fourni la matière dont tu es tissue.

Et je les compare aux morts, nos ancêtres, qui par leur sagesse et leur industrie

Ont filé le fil de cet Empire indestructible!

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Et que suis-je,moi, que le paysan qui étouffe les vers dans son four, avant qu'ils ne percent et ne gâtent le cocon ?

Car je suis le destructeur des Morts, j'ai fermé la porte sur eux et ils ne reviendront plus nous disputer leur héritage.

Ta couleur est celle de la chair de la Terre, comme la mang-ue, et il ne convient qu'à l'Empereur, fils du Ciel bleu, de Tassumer.

La variété de tes broderies représente celle de ses productions et le dessin de tes lignes le mystère de la tortue divinatoire :

Le Dragon repose sur mon cœur, l'oiseau Fang se déploie sur mon épaule.

Je mets la face et les mains dans cette étoff'e et le contact de ma chair lépreuse ne la souillera pas.

0 robe ! l'ampleur de tes lés n'est autre que la multitude de mon peuple :

Car de quoi un prince est-il revêtu que du ruissellement de sonpeuple de ses épaulesà ses talons?

Sa gloire debout, couché, le recouvrement de son corps.

Laissez-moi y enfoncer les mains ! laissez-moi y entrer, laissez-moi y enfoncer, comme un buffle dans l'herbe fraîche !

0 multitude de mon peuple, te baisant, c'est ainsi que je prends congé de toi.

LE PRINCE HÉRITIER. — Du moins, ô Père, laisse-nous le bâton Impérial.

L^EMPEREUR. — Gardez-le donc, et l'objet

de salut et de division vous gardera.

Pour moi, je m'en irai, la face et les mains

levées, tâtant,

Gomme quelqu'un qui suit un guide qui recule. Et traversant les champs, je m'élèverai vers la

Montagne.

LE RÉGITANT. — Gravés sur la paroide pierre ces mots antiques Caché-dans-le-pli-de-r épaule

Indiquent au seul élu le chemin.

Car la grande Montagne, comme un joyau, dans le pli de son cou, recèle l'asile de paix.

Les infirmes, parfois, apportés sur les cimes opposées,

Ont pu guérir, de voir au milieu desbois, comme la lune qui se peint parmi les nénuphars, le saint enclos.

Le rempart de pierre et les doubles toits de tuiles d'or.

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Mais pour qui veut y atteindre, ni, le chemin ne le conduit,

Ni l'eau dans la rigole de pierre, ni, comme un homme que l'oiseau qui chante égare,

La cloche que le battant extérieur, alors que se renverse la roue remplie d'eau, heurte d'un coup irrégulier.

Du fond de ta profonde Vallée, f entends le son de la cloche mystique.

Et les Soixante Vieillards habitent

Le temple « Caché-dans-le-pli-de-l'épaule »;

Les uns qui sont vieux par leur âge.

Et les autres dans le milieu de leur vie ont vu la vérité.

Tels qu'un homme qui, descendant de la montagne, tout à coup au lieu de brouillard voit la terre pendue devant lui comme une peinture.

Et il y a des enfants parmi eux et des jeunes gens : ceux-là qui ne se sont point laissé vaincre par l'illusion,

(Car quoi

Résiste au regard humain, à l'œil qui reste ouvert?),

Mais la lumière est la vierge qu'ils se sont choisie, la béatitude, la mère qu'ils ont emmenée.

A travers le silence forestier . j'entends la cloche répéter deux et trois fois un mot plein de bonheur et de mélancolie .

Nul ne connaît le culte qu'ils rendent. Ils n'ont point de tablettes.

L'on ne voit point chez eux les trois colosses d'or, l'imag^e des Quatre Gardiens,

Et le bonze frappant sur le poisson de bois ne les appelle point à la cérémonie.

Mais leur conversation est avec l'Absolu, leur jonction avec l'Invariable, le baiser intérieur dans le goût duquel ils s'abîment, lui-même.

Ils ne parlent point, mais comme un lang-age, dans la profondeur de l'action de grâces, ils comprennent toutes choses,

Cette pierre immobile, la bête qui fait sa chasse, l'herbe qui pousse,

Le vent, la modification des heures,

Et là-bas dans la profondeur la faible voix humaine :

L'ombre qui tourne écrit un sens.

Lnefois et de nouveau f entends Vais de bois choquer le flanc du vaisseau de prière.

Ni les cymbales d'argent qui aux mains de la Fée des Eaux vont jasant avec le moi Si li li,

Ni la Dame de l'Après-midi qui emplit les bois du bruit de ses crotales d'or,

To lo lo,

N'ont un son si ravissant, à celui qui entend la note du métal là-haut d'un coup sans la main d'homme touché : Ut.

Et il n'ira point plus avant, mais comme un homme qu'un sommeil invincible attache, saisi par le recueillement il se fond dans la syllabe de béatitude.

Hors du temps, la cloche retentit quand le vase déborde.

Bienheureux ceux-là qui habitent la demeure « Cachée » !

Il en est qui ne connaissent jamais la joie, mais vivants ils tirent l'Enfer à eux, et morts, il les engloutit.

Et il en est qui goûtent un peu de joie sur la route, comme la feuille de l'arbre qui produit le fruit, comme un petit fruit qui fond entre la langue et le palais.

Et il en est qui, après beaucoup de labeurs, à cette heure qui est entre le soleil et la lune atteignent le rafraîchissement.

Mais ceux-ci ont été choisis entre dix mille et dix milliers de dix mille,

Afin qu'ils occupent inimaginablement la plénitude, et que ceci soit leur sort, qu'ils n'aient point d'autre joie que la Joie!

Le suprême Etre se les est choisis afin que ceuxci soient à lui, et qu'ils soient sa famille et ses témoins, et les hôtes de sa mag-nificence.

Et comme une haute montagne recueille les eaux qui nourrissent la terre sauvage,

C'est ainsi que le peuple horrible des hommes vit

Du bénéfice de leur intercession.

Dans le ciel un mot plein d'innocence et de suavité t

L'EMPEREUR NOUVEAU, reuêiu des vêtements Pontificaux. — Comparution devant le ciel béant! je m'agenouille entre les encensoirs.

Renversant le visage, j'adore la hauteur;

Etendant les deux bras, j'embrasse l'étendue ;

Tournant vers le sol les paumes de mes mains, comme un homme qui, flottant sur une planche, ressent le poids de son corps,

Je conjoins la profondeur.

Dessus, devant, derrière, à droite, à gauche, dessous.

Tu es partout, et cependant tu n'as ni haut ni bas,

Ni mesure, ni étendue, ni apparence.

Je suis présent devant le Vide !

Bénie soit ma naissance et bénie soit cette heure où j'existe et vis!

Puisque rien n'est fermé sur nous, mais à notre côté la capacité du Ciel inépuisable est ouverte.

Salut, abîme bleu! je t'appelle Frontière, région moyenne entre le lieu et ce qui n'est point lieu, le temps et ce qui n'est point temps.

Comme le vase, comme le soufflet existe par sa vacuité, comme un luth,

Comme le moyeu de la roue, où les j.intes se réunissent et par quoi la roue tourne, est vide, • C'est ainsi que toutes choses sont constituées de ton vide.

Ainsi que les arbres d'un bols, ainsi qu'une montagne et la nue se reflètent dans un tranquille étang,

En sorte que l'on ne voit plus l'eau,

C'est ainsi que le monde vert et bleu (aucune partie que la couleur ait oubliée,

C'est ainsi que le paysan qui, couché sur le flanc de son lit, garde ses quatre oliviers

Ne sait plus, voguant sur le fleuve céleste,

Si, avec ses collines et ses villages et ses arbres et ses eaux,

Il ne voit pas au-dessus de lui un ciel d'herbe),

C'est ainsi que la terre tout entière (comme deux hommes, séparés par un mur, qui se regardent l'un l'autre dans l'eau, comme la lumière blanche qui, sur le flanc d'un vase, se rit en couleurs multipliées)

Se peint du reflet de cela

Oui par au delà de ce vide resplendit avec invisibilité.

Et quelle est la fonction auguste de l'Empereur préposé à l'inviolable Milieu ?

Sinon qu'entre le Visible et l'Invisible il maintienne l'éternelle harmonie, écoutant d'une oreille et de l'autre,

Afin qu'aucune note ne se fausse?

J'ai vu dans un temple jadis

Une balance ayant une lampe à chaque extrémité,

En sorte que chacune pesait par l'autre sa flamme.

Et c'est ainsi que le soleil flamboyant

Et la terre revêtue tout entière de la flamme de ses couleurs, (car qu'est-ce que la couleur

Que l'âme allumée du feu travaillant à paraître sous la matière,?)

Brûlante de sa propre production, se contrepèsent.

Et si l'on met le soleil avec la terre dans un plateau, sans doute qu'un autre feu

Leur fait, au delà de ce Vide, contrepoids.

Et pour moi mon empire n'est pas sur le soleil et la production de la terre,

Mais que j'administre la volonté des hommes par la crainte,

Afin que chacune remplisse son heure avec exactitude,

Et qu'à l'Eternité soit fournie une mesure correcte du Temps.

Moi, l'Empereur nouveau, moi, la forme du peuple,

Comme si j'avais toute la multitude dans les manches de mon vêtement, j'invoque, tel qu'un pauvre, la porte !

Par delà le Bleu, par delà le Noir où des feux font route,

Tel qu'un homme qui du fond d'un temple considère sans comprendre la cérémonie, j'implore !

Tel qu'un orphelin, j'assiste merveilleusement !

Que la béatitude de la science me soit donnée et non plus seulement, comme dans le sommeil^

L'atteinte au cœur d'un obscur avertissement.

Que la connaissance certaine me soit remise,

Et le rite, et le commandement, et la propitia' tion.

Entends ma prière 1 descends, ô Ciel, comme au printemps les eaux surabondantes immensément

Arrivent sur les rizières préparées,

Afin que l'équilibre soit maintenu et que, descendant vers nous, nous soyons élevés vers toi, et ne descendions point entre les Morts.

LE RECITANT. ~ La Terre est nette et parée comme un temple, et je vois tout autour de moi

Les Montagnes assises comme Cent Vieillards.

Dans la grande salle de la plaine, tel que le bruit de la machine de la Vie, de toutes parts

On entend le cri des travails qui font monter l'eau dans les champs ;

Hommes, femmes, enfants, par deux, par trois,

Dansent sur la roue ruisselante.

Tout est paix. Le soleil se couche.

Je me purifie dans l'air limpide ! Je me glorifie dans la lueur sacrificatoire !

L'EMPEREUR. — Que la paix, la nourriture et la bénédiction soient au peuple qui travaille !

Que la guérison soit donnée aux malades, la pluie et le soleil aux champs quand il le faut,

A la femme stérile un enfant mâle; aux enfants une tendre modestie, à l'homme vertueux une inscription honorifique !

Et à tous, avec la nuit qui s'étend sur eux, la réparation du sommeil.

LE RÉCITANT.— Le soleil a passé sur nous et déjà frappée de rayons plu« courts

La porte de la Terre s'ouvre pour le recevoir.

C'est le moment de la solennelle Introduction !

Ce matin il a paru au-dessus de la Mer incirconscrite, et voici maintenant qu'à la fin de la journée, franchissant le seuil définitif,

Il s'avance sur l'autel î

Il descend 1 il s'abaisse ! dans l'embrasement du sacrifice, il baisse!

Il a passé, et à l'instant qu'il disparaît il traverse tout le ciel d'un rayon noir.

Et c'est le moment où, se soulevant hors de son lit, la g^rande mer derrière lui

Arrive et avec un grondement vient heurter la terre de l'épaule.

L'EMPEREUR.— Surabondance de l'été sur la multitude !

Comme au Cinquième Mois, alors que par tous les chemins on marche jusqu'aux genoux dans la paille,

Les petits enfants nus courent partout comme des souris grasses.

Dans la fente même et l'ombre de la terre, passant.

Le voyageur voit deux têtes qui sortent seules de l'eau.

LE RÉCITANT. — Maintenantvoici comme une mer sur une autre mer !

Comme la pâle huile brûle sur de l'eau.

C'est ainsi qu'au-dessus de l'ombre qui s'élève de la plaine, submergeant lentement les monts.

Une surface de lumière sépare le Ciel de la Terre.

Et dans la profondeur, une suprême fois montrés dans l'éclairage crépusculaire,

A gauche je vois les champs, les vastes eaux de deux fleuves, les collines couvertes de tombes.

A droite, dans l'enceinte colossale des monts,

Avec ses forteresses, ses pag-odes et ses lieux hauts,

L'immensité de la ville où grouille le peuple d'or !

Tout s'éteint : un blanc couple d'aigrettes vers son nid rerole par l'air sombre et bas;

Au pied du rempart démesuré de la montagne, une petite lumière s'allume au ras de l'eau.

L'EMPEREUR. — Assouvissement comme de la nourriture; satisfaction, comme la jonction de l'homme avec la femme !

Fécondité, comme une mère qui, dans ses deux bras, porte attachés à ses deux mamelles un fils et une fille !

LE RÉCITANT. — Tout s'éteint : le désir en moi meurt avec le rassasiement.

L'EMPEREUR. — Paix au peuple dans la bénédiction des eaux ! Paix à l'enfant de Dieu dans la communion de la flamme l

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