‹ Théâtre (premìere série) (volume 2)Chapitre 9 sur 17 · LE HÉRAUT · texte numérisé non relu

LE HÉRAUT

O sol de la terre d'Argos, mon pays,

Nous voici revenus à toi, à l'aurore de cette année,

la dixième.

Et, entre beaucoup d'espérances brisées, j'en tiens

une!

Je n'eusse jamais espéré qu'ici, enterre Argienne, Etant mort, j'aurais ma part dans le très-cher

tombeau!

Maintenant, salut, terre! salut, lumière du soleil! Et Zeus au-dessus de la contrée ! et que le prince

Pythien

Ne décoche plus contre nous ses flèches ;

Au Scamandre il fut assez notre ennemi; maintenant

Resois le dieu salubre et salutaire,

Prince Apollon ! Et j'invoque tous les dieux militaires,

Et le mien, mon patron,

Hermès, le bon héraut, l'org^ueil des hérauts, et aussi les

Héros qui nous ont vu partir, que maintenant ils reçoivent

De l'armée ce qui revient vivant avec bénignité.

0 vous, demeures royales, cher toit,

Sièges augustes, dieux au soleil !

Céans ou jamais, avec des yeux qui brillent.

Faites accueil au roi après l'absence longue !

Car voici que nous arrive, apportant dans la nuit

Une lumière à tous commune, Agamemnon le Roi !

Saluez-le donc avec révérence, vous pouvez le faire,

Car il a déraciné Troie avec la houe

Du juste Zeus, et il en a retourné le sol ;

Les autels ne sont plus, ni les édifices sacrés.

Et tout ce qui pourrait repousser a été extirpé delà terre.

C'est ainsi qu'ayant rais à Troïa un tel joug,

L'Atride, Auguste, heureux,

Arrive, le plus admirable

De tous les hommes qui vivent. Paris et la ville

solidaire de son crime Ne se pourront vanter de plus qu'on ne leur ait

rendu ; Sous la sentence de volet de brigandage, Il a dû rendre son butin, et il a perdu tout entière Et ruiné la maison de son père, avec le fonds. Les Priamides ont payé au double leur péché.

LE CHŒUR. — Salut, le héraut de tous ceux qui sont à l'armée!

LE HERAUT. — Je te salue, — Je ne refuse plus de mourir !

LE CHŒUR. — Le regret du pays te tourmentaitil?

LE HERAUT. — Au point que je larmoie de bonheur.

LE CHŒUR. — Sache donc que c'était ce doux mal que vous prîtes.

LE HÉRAUT. — Quel mal? que faut-il que je comprenne?

LE CHŒUR. — Le désir de celui qui aime pour l'autre.

LE HÉRAUT. — Les désirs du pays répondant à ceux de l'armée?

LE CHŒUR. — J'ai grandement gémi, ne voyant point de lumière.

LE HÉRAUT. — Et d'où vient cette douleur qui s'attachait à l'armée?

LE CHŒUR. — Depuis longtemps le remède est le silence.

LE HÉRAUT. — Eh quoi? craignais-tu, dans l'absence des rois, quelqu'un?

LE CHŒUR. — A présent je sens toute la douceur de ton « mourir ».

LE HÉRAUT. — Tout est bien ; dans une entreprise si longue il faut prendre bien le bien.

Et les revers mêmes que l'on rencontre. Les dieux : qui d'autre

Passera tout le temps de la vie sans maux?

Et si je disais nos misères à bord, la mer dure,

Et les rares relâches, et comment nous étions couchés, car quelle

Part du jour étions-nous sans souffrance et sans besoin?

Et à terre, mais là c'était pis !

Car nous campions sous les murs des ennemis.

La pluie du ciel, par terre

L'humidité des prés nous trempait, gâtant

Les vêlements et remplissant les cheveux de vermine.

Et si l'on vous disait les froids de l'hiver, à faire mourir les oiseaux,

Et que les neiges de l'Ida rendaient intolérables?

Ou la touffeur, quand la mer sur le Midi

Dormait à plat dans son lit, et point de vent.

Se lamenter ? pour quoi faire? La peine est passée;

Passée pour les morts aussi,

Et aucun d'eux n'a souci de ressusciter.

Pourquoi donc porter les morts en perte,

Quand les vivants ont à souffrir le sort revêche ?

C'est beaucoup que d'avoir dit à tous hasards adieu.

Pour nous qui restons de l'armée des Argiens,

Le gain l'emporte et la perte ne le compense pas;

Tel qu'il convient à la face du soleil de le trompelter,

Nous élevant au-dessus de la mer et de la terre :

« L'armée de Troie

« Aux dieux de ces dépouilles par les temples de la Grèce

« Consacra l'antique trophée. »

A ces mots chacun de rendre gloire à la ville

Et aux chefs ; et de bénir Zeus

Oui a tout fait par sa grâce. — Tu sais tout.

LE CHŒUR. — Il me faut céder à ce discours et je n'en rougis point.

La vieillesse est toujours assez jeune pour apprendre.

Mais voici la maison, et Clytemnestre à qui

Reviennent tes paroles et elles me laissent assez riche.

CLYTEMNESTRE. — Pour moi j'ai déjà fait mon

applaudissement, Et ce fut dès la première nouvelle par la nuit Du feu qui d'ilios disait la ruine et la capture. Et l'on me reprenait disant : « Une torche, « Voilà qui te fait croire que Troie est prise? « Voilà où le cœur d'une femme s'emporte ! » Disait-on, et je leur semblais en démence. Mais je n'en faisais pas moins des sacrifices ; et

selon le rite des femmes Le long' cri de parts et d'autres par la ville S'élevait et l'action de grâces dans le temple des

dieux.

Et l'on apaisait avec l'encens la faim de la flamme

de bonne odeur.

Qu'as-tu à faire de me raconter l'histoire au long?

J'apprendrai de la bouche du roi toutes choses. Le mieux est que de mon époux vénéré Je ne retarde point le retour et la vue. Car quelle Lumière pour une femme est à voir plus douce, Quand un dieu ramène Lhomme de la guerre sain

et sauf, Que lorsqu'elle lui ouvre la porte? Va-l'en dire à

mon mari Qu'il revienne bien vite et que la ville l'aime, Et qu'il trouvera une femme fidèle à la maison, Telle qu'il l'a laissée, chienne de la maison, Loyale à un, mauvaise aux ennemis, Toute pareille, et n'ayant rompu Aucun sceau tout ce temps-là.

Je ne connais la volupté, et le propos répréhensible D'aucun autre homme, pas plus que la trempe du

bronze.

LE HÉRAUT. — Un tel éloge de soi, quand il

contient la vérité, Ne dépare pas une femme bien née.

LE CHŒUR. — Je pense que tu es satisfait, et voilà

Qui est parler clairement et bellement.

Mais dis-moi, héraut, — Ménélas, — cela seulement.

Est-il de retour? est-il sauf?

Et notre cher seigneur s'en revient-il avec vous?

LE HERAUT. — Jl ne se peut que je vous fasse

un mensonge, Et que vous en goûtiez longtemps, amis, la joie.

LE CHŒUR. — Comment être à la fois agréable

et vrai?

La contradiction ne se peut pas cacher.

LE HERAUT. — L'homme a disparu de l'armée

Grecque, Lui et sa nef; je ne dis pas de mensonges.

LE CHŒUR. — Devant vous, au départ d'Ilion, Ou la commune tempête vous l'a-t-elle enlevée?

LE HÉRAUT. — Tu as touché, comme un adroit

archer, le but.

Tu as raconté un grand malheur d'un mot court.

LE CHŒUR. — Mais est-il mort ou vivant? Aucun bruit qui vous soit revenu de la mer ?

LE HERAUT. — Nul ne le sait et ne peut sûrement rien dire,

Excepté le soleil qui nourrit le poussement de la terre.

LE CHŒUR. — Quelle est donc cette tempête

qui a éprouvé l'armée?

Raconte tout ! par la colère des démons.

LE HERAUT. — Il ne convient point de profaner

un jour béni Avec une voix de malheur, sans parler de la révérence due aux dieux.

Quand un messager d'un visage odieux à la ville Apporte l'horreur d'une armée tombée, annonçant Que la chose publique est frappée d'une blessure

seule sans doute.

Mais que de tant de maisons les hommes Sont retirés avec la fourche victimaire qu'Ares

aime.

L'instrument de mort à deux dents et la paire de

pointes sanguinolentes :

Un messager qui arrive avec une telle charge de

malheur sur lui, 11 lui convient de chanter le chant des Furies ! Mais quand j'apporte, moi, La nouvelle salutaire et belle à la ville joyeuse, EsL-ce que je mêlerai le bien et le mal, disant La tempête que nous avons essuyée, non sans le

courroux des dieux?

Car le feu et la mer, les vieux ennemis.

Se sont conjurés, et tous deux se sont montré leur foi,

En perdant l'host des Grecs misérables.

Des eaux dans la nuit s'est soulevée la calamité !

Car les vents de la Thrace fracassaient

Les navires l'un sur l'autre. Il en est qui, donnant de la corne

Dans la fumée de la tempête et la trombe et l'écroulement de la pluie,

Ont péri et disparu, dans le fouet du pâtre horrible !

Mais quand monta la lumière splendide du soleil,

Nous vîmes la Mer Egée s'épanouir, toute couverte

Des cadavres des nôtres et d'épaves.

Pour nous, car le navire était sauf et la coque intacte,

Il faut que quelqu'un nous ait dérobés, ou réclamés.

Un dieu, et non pas un homme, touchant la barre.

La fortune pour nous sauver sur la nef s'est assise à dessein.

Pour qu'elle ne prît pas d'eau, qui saute, ébranlant les jointures,

Et que nous ne fussions pas jetés à la côte sur les rochers.

Ayant donc évité la mort de la mer

Dans la blancheur du jour, n'en croyant pas la

fortune, Nous ruminions la pensée de cette épreuve nouvelle, L'armée ainsi frappée, dispersée comme cendre ! Et eux autres maintenant, s'il en est encore qui

respirent, Ils disent que nous sommes morts, pourquoi pas? Et nous, nous supposons la même chose d'eux. Que tout soit pour le mieux ! — Et quant à Méné-

las, D'abord et surtout, supposons qu'il est revenu, Mais s'il est quelque part un rayon de soleil Qui le déclare vivant et voyant, par le moyen de

Zeus Qui ne veut pas que sa race soit détruite encore,

on peut Espérer qu'il revienne à son foyer.

Mais tu sais maintenant ce que je puis te dire. Ce

sont les faits.

LE CHŒUR

STROPHE I Qui donc aurait trouvé

Ce nom à la lettre véridique,

Si quelqu'un que nous ne voyons pas, ayant

Prévision de la destinée,

N'en eût accordé le bruit avec la chose future,

Pour que les armes y fussent avec la querelle, —

Hélène ?

Voici que très-véritable Hélène, Perdition des bateaux, des hommes, des villes, Tendant au souffle immense de l'Ouest son fin voile,

elle s'en va.

Et le peuple des gens de guerre Suivait sous ses piqueurs la piste, {Après que Vinvisible aviron Eut du Simoi's gagné la rive ombragée). Pour le sang et la contestation.

ANTISTROPHE i

La malédiction fut efficace

Qui à Ilion amena

Ce mariage dont le nom est deuil.

Pour venger après les jours révolus,

La table déshonorée et le dieu domestique ;

Cependant qu'ils publiaient l'hymne nuptial et qu'en

chantant ils menaient cet hy menée, alors ! La vieille ville de Priam A désappris les chansons.

Voici une grande lamentation et Je ne sais quel

gémissement !

Et elle appelle Paris le mal-marié.

Depuis tout le temps que sa vie

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