ACTE III
N ^ Le pays de Chevoche. Soir d'hiver. Le carrefour de deux
\ routes abandonnées au milieu d'une maigre forêt de sapin et
de bouleaux. Au pied d'une haute croix de fer se tiennent
debout MARA VERCORS avec l'enfant AUBIN, aveugle, et
une autre femme.
LE PETIT AUBIN. — Maman! maman! allonsnous-en.
LA FEMME.— C'est vrai. Il est tard. Nous ferions aussi bien de partir.
MARA. — J'attendrai encore. Je ne suis pas venue ici pour rien. Nous verrons
Si je ne finirai pas par lui mettre la main dessus un peu !
LA FEMME. — II est tard. Le chemin est loin d'ici. J'ai peur.
Celte croix, ce croisement de routes que Ton trouNe comme ça
Dans le mitan du bois, y a quelque chose qui
n'est pas comme il faut. Sans doute que la route passait par ici dans los temps.
Et un peu {)Ius loin on m*a montré l'auberge, y a [)lus rien que la cave avec un mur ou deux.
Le maître a été pendu, qu'on dit.
Il commeace à neiger.
MARA. — Allons, bon, et voilA qu'il neige à cette heure! O qu'il fait froid !
LA FEMME. —Il est tard. Allons-nous-en.
MAllA. — l'^h l)ien, est-ce qu'il y a besoin de tant de jour que ra, pour trouver une femme qui ne voit point clair!
Je gèlerai raid?^ comme du bois et Aubin peut crever aussi! Mais je ne reviendrai pos. Je resterai ici jusqu'à ce (pie je l'aie trouvée.
LA FEMME. — Si c'est pas un malheur de courir les bois comme ra A mon Age ! Pour silr (pie (;a me fera pas de bien !
M.Vl^A. — Alors on ne sait pas où elle gtte ?
LA FE^LMl*!. — Un jour ici, l'autre ailleurs. Et puis des mois sans (pi'on la voie.
Faut la lra(pier comme une b(He.
— Et comme r.\, votre petit est aveugle?
MAIW. — Oui.
LA FEMME. — Moi, j'ai mal dans le corps.
Silence. H* llexiont. Il nelg«
G'est-il un malheur ! on ne dirait pas ça à le voir. C'est pas comme la Mariette, que je vous ai raconté.
Elle aussi, elle Tétait depuis sa naissance. Elle avait tout le tour des yeux saignants, (|ue c'était pas joli à regarder. Et mariée, et des enfants, avec ça.
— Et maintenant elle voit tout aussi fin clair que vous et moi.
— Et le père Philippe aussi, elle lui a remis son bras.
— Ça a dû être drôle pour elle de les voir ! Bien sûr que c'est mieux que la somnambule.
MARA. — Alors c'est des miracles qu'elle fait ?
LA FEMME. — Y a pas de miracles, que vous êtes simple! C'est ce qu'on appelle la « force», voilai
Y a pas de miracles. C'est seulement la« force », vous comprenez? On m'a bien expliqué tout ça.
— Si y a du bon sens de faire courir les gens comme ça! faut qu'elle soit méchante!
Est-ce qu'elle ferait pas bien mieux de s'établir tout à son aise quelque part à la ville,
Au lieu de courir les bois comme une déraisonnée? Bien sûr qu'elle est folle. On irait la voir à sa facilité.
Et elle gagnerait de l'argent avec ça. Et ça ferait bien du bien pour le pays.
MARA. — Pour sûr que ça serait mieux.
Et l'on dit qu'elle est aveugle ?
LA F1:MME. — Oui.
MARA. — Et comment est-ce qu'elle trouve son chemin ?
LA FEMME. — Elle se débrouille; elle sV reconnaît comme une hôte.
MARA, n'étant retournée d'un autre côté. — Qu'est-ce que cela ?
On voit, à un endroit dccourrrl, des «mpreiates de pieds dus sur la oeij^e.
LA FEMME. — oh !
MARA. — (lesont «les pieds nus! Les cinr| doigts et le talon.
Un pied de femme.
LA FEMME. — (Cherchez si vous voulez. Moi, je m'en vais, j'ai peur !
Ces pieds nus sur la nei;je, ça me fait un iiicl.
Faut (|ue ça soit pas une personne naturelle.
Les [)ieds nus par un froid pareil ! Est-ce que vous venez ?
MARA. — \on.
LA l'EMME. — .Fainic mieux rester com'uc je suis. Eh bien, je vous dis adieu.
Elle kort.
]MaR.A, pense. — C'est mieux ainsi. Gomme ça je suis seule,
Elle n'en aura qu'une à écouter.
Ellereo^arde longuement du côté où se perd la trace des pieds nus ; puis, comme elle se tourne d'un autre côté, elle aperçoit, par l'air plein de flocons, une forme noire; vêtu de vêtements grossiers et coiflfé d'un capuchon, cela se dirige vers elle. Et quand elle est suffisamment près, MAHA reconnaît VIOLAINE.
Toutes deux un instant restent immobiles, face à face ; puis l'une continue sou chemin, l'autre la suit.
Et elles s'enfoncent au travers de la maigre forêt de sapins et de bouleaux, de bruyères et genêts secs. Un lapin parfois se sauve devant leurs pieds. MAKA porte l'enfant sur son dos. La neige cesse, la nuit est venue. Il se fait une cclaircie. Le premier quartier de la lune brillant au milieu d'un immense halo éclaire un^ butte toute couverte de bruyères et de sable blanc. Des pierres monstrueuses, des grès aux formes fantastiques s'en détachent. Us ressemblent aux bêles des âges fossiles, à des monuments inexplicables, à des idoles ayant mal poussé encore leurs membres et leurs têtes, Et l'aveugle conduit MAKA à la caverne qu'elle habite ; un couloir form^ de deux rocs qui s'étaient l'un sur l'autre. Le fond est fermé, sauf une ouverture pour la fumée. Elle allume un feu de bruyères.
Et tous les trois restent assis, sans rien dire, auprès du feu.
VIOLAINE. — Je ne pleure plus. La cendre est tombée de mon visage.
MARA. — Violaine, tu m'as reconnue?
VIOLAINE. — Mara Vercors, ma sœur.
MARA. — Est-ce vrai (jue tu es avciiçle? je dis aveu^He tout à fait?
VIOLAINE. — C'est vrai.
MARA. — Comment donc m'as-tu reconnue?
VIOLAINE. — A la fois à l'odeur et au dedans par i'àme.
MARA. — Mais si tu ne vois point, pourquoi est-ce que tu me res^ardes ? car les aveugles n'ont point de rej^'ard.
Mais toi, sans que tu remues les yeux,
Ils me suivent comme ceux des portraits dont on ne peut se débarrasser.
Et cependant l'on reconnaît fort bien qu'ils ne sont pas comme les yeux de chacun.
Car v()il;\ un fiMi bien clair : mais ils ne brillent [>oint et ne r<MnbMil point (l(* icllot.
Mais je ne nie pas rpi'ils voient, car comme les yeux ordinaires
Sont faits pour la lumière et appréhendent chaque chose
Par renveloj)pe (prelle lui fait,
L'on dirait que les tiens sont sensibles
A la nuit seule, reconnaissant tout par le novnu, par la forme de l'opacité intérieure.
Détourne de moi ce» yeux noirs et vides I
VIOLAINE. — Tu me cherchais ; tu m'as trouvée.
MARA. — Maintenant je sais que tu es vivante. Qu'es-tu devenue tout ce temps ?
Mais quand j'ai rencontré cette étrange marque de pieds nus sur le duvet blanc,
Quand soudain j'ai vu, parmi les flocons mouvants, cette personne noire
Et ensuite quand je t'ai tout à fait
Reconnue dans le clarté de la neige...
VIOLAINE. — Cependant tu m'as suivie ?
MARA, d'une voix indistincte, moitié parlant, moitié pensant. — Le cœur... glacé...
De l'invincible obéissance...
Un sentiment d'épouvante et de sécurité...
Pause,
VIOLAINE. — Ce n'est point la route qui finit, mais vient l'heure où le voyageur descend.
Et quelqu'un attend, comme une servante envoyée vers nous, que sans la connaître, dans la nuit.
On reconnaît, là, près de la croix de la route,
Conductrice, marchant à notre côté, comme celui qui se tait près de celui qui ne sait pas.
Pause.
MARA. — Violaine, j'ai la tcte dure.
J'ai une loi au dedans de moi-môme, à laquelle j'obéis comme un scjldat, écrite comme sur un papier.
Quand c'est mon intérêt de faire quelque chose et que je le vois positivement, j
Je le ferai, et pour cela rien ne me coûte.
Mais où cesse l'indicalio!! je n'avancerai pas plus le pied que si la terre manquait au-devant de moi.
Telle je suis, Violaine, et je n'y peux rien.
VIOLAINE. — Mais qui je suis et ce qu'il y a avec moi. est-ce que cela fait [)artie des choses ijue tu sais ?
MAUA. — Je sais que (u jieu\ me faire du bien. Je nais que j'ai besoin de toi, avcu^de !
Kt je sais aussi (pie je t'ai fait torr, mais rela je n'ai point ù m'en occuper.
Et je rn'adiesst* à toi sans pour, car j'ai besDin de toi.
VI< >LAINE. — Toi (pii vois clair, tu as besoin de l'avrn^le !
Moi (pii n'ai rien, c'est toi «pii vient me (h^mander secourb !
P«ase.
M AU A. — Si tu veux savoir si notre père est revenu,
Non, il n'est pas revenu.
VIOLAINE. — Où est-il ?
MAHA. — Je ne sais. Il ne nous donne point de nouvelles.
Et pour notre mère...
Pause.
VIOLAINE. — Hélas !
MARA. — Peu de temps après que tu es partie. Elle n'a point retrouvé usage de sentiment. Elle a langui un peu de temps. Elle est morte.
— Et toi, qu'es-tu devenue depuis ce moment ?
VIOLAINE. — Je reconnais la voix familière. Ta voix ressemble à celle de maman, bien qu'elle soit claire et que la sienne fût voilée.
Voici que tu es venue au parloir! Et moi, je suis comme la pauvre sœur cloîtrée derrière la grille et le rideau
Qu'un parent est allé visiter et il donne des nouvelles de la maison. « Un tel est mort », dit-il.
J'ai mon propre corps pour cellule, elle n'a point de fenêtre et la porte qu'il y a, un seul en garde la clef.
Je ne sais plus où je suis, je suis en celui que j'aime !
Mara, est-ce que je suis changée ? Comment estce que je suis extérieurement?
MARA. — Est-ce que tu es vraiment aveugle ? aveugle à ne rien voir ?
VIOLAINE. — Oui.
MARA. — Tu parlais de cendre toiit-à-rheurc. Ce n'est pas ce qne je t'ai jeté, bien sùv !
VIOLAINE. — D'abord je pensais que cela n'était rien et que je pourrais faire mon ouvraj^^e. J'étais servante.
Mais j'avais mal aux yeu.x, et je voyais tout, devant moi,
Comme quelqu'un qui n'a pas dormi, comme l'ouvrière qui ne disliiigue plus ses laines : ainsi s'elfaçait le monde.
Et voili^i que je pouvais laver, mais non pas coudre.
Et j'étais bien sotie ;\ ce moment et je me disais:
« Mon Dieu ! voil;^ cpie je deviens aveugle cl je ne pourrai plus travailler !
(!()inMi(Mit est-ce que je vais faire pour vivre, i\ celte heure ? »
Et je ne vis plus clair, comme quand on fiMine les yeux.
MARA. — Ne pas voirclair, maintenant jecomprends ce (pie cria veut dire.
VIOLAINE. — La nuit, il fait iinir : niiN.-ril ne pousse rien.
Et cependant je me rappelle, cette autre année, comme j'allais à la messe de Noël,
Je vis le g^rand pommier au milieu de la nuit fourmillante,
Plus blanc qu'en mai, jusqu'au bout de ses branches habillé de fleurs plus belles, toutes vivantes I
L'élincelante promesse pullulante, comme un vêtement pour la noce, de quels fruits ?
Ainsi toute la nuit avait attendu l'arbre, ayant besoin de lui,
Oue ses feuilles tombent et que le soleil ne soit plus là.
MARA. — Comment ! maintenant, est-ce que tu diras que tu es contente d'être aveugle ?
VIOLAINE. — Tout arrive par la secrète volonté de Dieu. Il est des fruits qui mûrissent à leur aise
Du printemps jusqu'à l'automne dans le soleil clément.
Et d'autres comme la grappe de raisin
Dont l'on tord la queue pour qu'elle soit noire plus tôt
Et qu'elle soit mise dans la main de la Vierge au jour de la Bonne-Dame.
Mara, tu as coupé le lien qui me tenait, et je ne repose plus que dans la main de Dieu même.
— Et qui connaîtra le mieux un homme, celui qui de temps en temps
Lui rend visite par honnêteté ou par intérêt, ou la servante
Qui attend son pain de son mnître?
(lelle-Ià le sait par cœur.
Non point seulement dans son extérieur,
Mais dans ses secrètes habitudes domestiques.
MARA. — Comment est-ce que tu fais pour vivre?
VIOLAINE. — Une honne âme m'avait recueillie; et après je fus seule.
Et il me fallut faire mon apprentissii^e, cl comme l'enfant apprend à voir, c'est ainsi (|iril me fallut apprendre à ne pas voir et la distance de cliaipie objet.
Mara, par la vue ou par les oreilles nous ac(piéroiis une connaissance dillérente.
(^ar par les yeux cprapprenons-nous de tlKi(]ne chose, sinon ce qu'elle est?
Or ce qu'est chacjue chose, qti'est-re sinon autre chose qu'elle-même?
Par exenq)le \c \\\cu est une chose et le ciel qui est bleu n'est pas la même elu)se.
Mais par l'ouïr nous connaissons de tout»* chose
Ceci seulement, (pi'elle «*st lu, l'appel propre, le signe qu'elle produit d'elle-ménK»,son appellation.
— go —
El tnndis que par les yeux nous portons notre esprit hors de nous-mêmes, attachant notre attention hors de nous-mêmes,
L'aveugle a besoin de bien recueillir toute son âme sur
Le tact intérieur, le ressentiment obscur du bruit à quoi de chaque côté de la tcte
S'ouvrent les oreilles compliquées, et cette digestion du choc profond.
Je te dis cela pour que tu comprennes comment j^ai pu vivre.
Car, n'y ayant point le moyen de gagner ma vie, il me fallait l'attendre d'un autre.
Et ne pouvant cuire mon pain, il fallait qu'on me le donnât tout fait.
Et comment Taurais-je reçu si nous
N'avions trouvé tous les deux le moyen d'avoir ensemble communication?
Il n'était pas moins invisible désormais que le monde ne l'était devenu pour moi.
MARA. — Je n'entends point cela. Dieu est à l'église et nous ne ferons point notre maison de la sienne. Il faut vivre avec ses pareils.
VIOLAINE. — Comment l'aurais-je fait puisque mes pareils n'ont point voulu de moi?
Celui que j'aimais m'a accusé de l'avoir trahi, et
pcnt-ôtre qu'il disait la vérilé, ne sachant ce qu'il disait.
Qui expliquera la naissance de la pensée et comment la parole conçue se sépare de notre cœur?
— Que me reproches-lu? Est-ce donc qu'il s'agissait d'amour,
Ou d'aucune proposition que l'on sache, et souci de noire consentement.
Ou de rien comme un changement d'état accompli [)ar la lecture de la loi moyennant l'écriture de nos droits respectifs, '
Lorsque, comme dans une vierge s'éveille le sentiment de la modestie.
Notre coeur qui au milieu de ce monde se croyait bien assuré et tranquille, à la manière d'une femme qui tricote,
Se trouve toiit-;\-cou[) sensible à ce secret accent: Je nr suis pas là ?
Qui dofic, en nous, autre que nous-mêmes, a dit .A* .' a dit coy^» élran,:^e et plus mi\r ?
Y a-l-il donc chrz nous
QuelipTun, et depuis (juand est-il là ?
De (piolle manière nous faut-il fermer les yeux [)0ur le voir?
11 ne faut point dire que l'époux obscur m'appelait,
Mais je me sentais comme lourde et enivrée de sa [)résencc.
Et alors il arriva que je devins aveui;^le, sans qu'il y eût de ma faute.
Et, d'abord, je me trouvai éperdue, comme quelqu'un qui ne sait plus où il est,
Toute sanglotante et chevelue, pauvre brebis de femme attrapée aux ronces par sa laine.
(Et je n'étais plus nulle part, mais quelqu'un était en moi.)
Et je criai vers Dieu comme s'il était bien loin.
— Ou'aurais-je pu faire? A qui demander le secours ?
Ce qu'on lit dans les histoires, l'enfant chassé
Qui demande la pitié de lion.
Est-ce que c'est de son plein gré qu'il s'en va vers l'être inconnu, vers la bête énorme et terrible?
Et moi, pauvre fille, je n'avais plus de père, mais puisque de vivre est une même chose que naître,
A tout moment, ainsi qu'il ne naît point sans père, chacun a le père avec lui.
Et je me tournai vers celui-ci, tel que l'aïeul alors que le père est mort.
Le Vieillard que nous ne voyons point, et qui est là, parce qu'il est.
Et j'ai dit : a Vous voyez (jue ceux que vous aviez chargés de prendre soin de moi
Me rejettent, pauvre lille, et me voici sans père et sans mère, sans maison, sans yeux, sans mains!
Mais moi, je ne doute point de vous. Et je n'ai point peur de vous, et je n'ai pas besoin que vous mettiez d'autres à votre place.
Faites-moi une place à votre coté, je ne vous gênerai point beaucoup. »
Et je m'attendais à une réponse, mais je rerus dans mon Ame et dans mon corps
Plus (ju'une réponse, le lirement de toute ma substance, 9
Gomme le secret enfermé au cœur des planètes, le rapport propre
De mon être à un rire plus j^rand.
C'est ainsi (pio comme les astres par les chemins de la nuit, tout brillants d'une lumière (prils i^niorent,
il me mène parmi les hommes, aveu;^le et close.
MAUA, <'i /xif'l. — .le n'entends pas bien re qu'elle dit : les aveugles parlent toujours tout seuls.