I-e fait est qu'elle tnnive le moyen de vivre
Moi, je n'ai jamais bien su faire mes prières. Mais elle, c'est son métier
Puis(ju'elle en vil. Ce (pi'elle obtient pour elle, elle peut l'avoir aux autres.
Paus«.
VIOLAINE. — Mara, qui est-ce qui est avec loi ?
MARA. — Commentsais-lu qu'il y a quelqu'ua?
VIOLAINE. — J'entends battre un autre cœur.
MARA. — C'est Aubin, notre petit garçon.
Pause.
VIOLAINE. — Quel âge a-t-il ?
MARA. — Cinq ans.
VIOLAINE, à demi voix, — Il n'a pas été long à t'épouser.
Par se.
MARA. — L'enfant est aveugle.
Longue pause.
VIOLAINE. — Pourquoi me l'as-tu amené ?
MARA, avec passion. — Violaine, pour que tu le guérisses.
VIOLAINE. — Aveugle, tu l'amènes à l'avengle?
MARA, avec passion. — Guéris-le ! Violaine, quand je t'ai vue ce soir.
Tournée vers moi, me regardant comme si tu me regardais,
J'ai eu peur, et j'ai été bien contente en même temps, voyant (jue c'était toi,
Et que tu étais aveugle ; j'ai tout compris.
Maintenant guéris-Ic ! Car puisque c'est toi la oause (ju'il est infirme, tu peux le guérir.
Voici cette chose aveui^le qui est soi lie de moi !
Songe que je suis sa mère ! Je n'ai pas vu jour àjour ses tendres yeux
Se former en me regardant, il ne me voit pas, il ne me connaît pas.
Tu le sais bien, Violaine, la douleur n'est pas de ne point voir, mais de ne point être vue.
Ali î plus que sous l'œil île son mari, une femme se trouble et rougit de bonheur quand elle sent sur elle
Le tranquille rerard du sage petit enfant.
Mais lui, il ne me connaît point. C'est cette chose aveugle qu'd y avait en moi, c'est cela que j'ai conçu entre les bras «le mon mari.
La mort entre ses paupières ; sans raison il t )urne son ^isage çà et là
Comme quehju'un de mal vivant qui remue et parle. Et il a les mêmes yeux que les tiens.
J'ai reconnu au travers delà neige cesyeux nuirs el vides !
VIOLAINE. — Que veux-tu que je fasse?
MAUA. — Cu«*ris-1'' ' l^^r;^^de le chemin que j'ai fait pour le trouver.
Lt mon mari qui est tv)ut seul, et la ferme qui reste comme cela sans m» i' Il . n HMiirf^^n! I.i.-n d»* l'ouvrage maintenant.
Je sais que tu en as s^ucri d'autres.
Pourquoi est-ce que lu te sauves et te caches ainsi
Au lieu de rester tranquillement
Quelque part où l'on pourrait te trouver, tous ceux qui auraient besoin de toi ? Ainsi lu ferais du bien atout le monde,
Et même tu pourrais gagner de Targent.
Mais les dévols ne s'occupent guère de leur prochain.
VIOLAINE. — Mon Dieu, il me suffit dene point être vue des hommes !
Il nous est bon d'êlre cachés.
M ARA. — Eh quoi, de faire du bien, est-ce un ennui pour loi ? et toute la religion n'est-elle pas pour le bien des hommes?
VIOLAINE. — Quand la religion ne serait point, Dieu existe ;
S'il ja des hommes, c'est parce qu'il est, et tout leur bien provient de ce qu'il est bon.
Mara,le trésor des richesses divines
N'est point semblable à un magasin où chaque acheteur, plein de prudence, éprouvant tout,
Vient faire choix de ce qui lui convient.
Ce n'est point nous qui choisissons, c'es! nous qui sommes choisis.
Au-dessous de la raison, au-dessous delà conscience, au-dessous du sens,
Au-dessous de l'instinct, et de toute la part allumée de nous-mOines,
De l'attraction disproportionnée de celui qui est comme l'abîme et le silence,
V'oici (|ue,tout éperdus, dans une révolte comme celle delà conception,
Nous sentons que nous ne pouvons [)Iiis défendre ceci en nous
Oui est comme le noyau i^crniinal, le grain intime, la semence de notre [»r«^pre nom.
L'arbre occupé à pousser ne raisonne point sur ce (]ui lui est bon ou mauvais; il pousse, il pense,
Il invente dans son cœur ges fruits dans l'expansion de SCS l>r;mcli<\s!
Heureux (jiii sur tousses membres ressent l'aimable fardeau, la pesanteur délicieuse de ses fruits!
Il ne peut plus boui^er, cassé sous le faix trop rielie.
Mûr lùi-méme pour le feu inexlinmiible.
Mara,je revois souvent cette allée, à ce juur plus beau qu'un jour de lianeaillcs»
Où Jacques et iimi nous sommes séparés. Mais ce n'est plus Avril, mais Octobre!
Au lieu de Ilcurs, il n'y a plus (pic des fruits et la terre en est joneliéc.
MARA. — Je comprends ce que tu veux dire et que tu n'es point libre de faire toute chose à ion g-ré,
Et que tu n'es point la marchande qui vend les fruits, mais comme l'arbre même qui les fait.
Mais encore les fruits sor.t-ils toujours pour être mançés, et l'arbre doit compte à qui l'a planté, quelle que soit la terre où il pousse.
VIOLAINE. — Oui man^e le fruit, il faut qu'il l'aime, et avant d'y mordre, l'ayant reconnu, qu'il le cueille.
Mais que nul ne le tâte de ses mains curieuses, car les lèvres tendres et confiantes, seule la bouche obscure
Le peut recevoir ; la chair
Aveugle et savoureuse, l'enveloppe de nuit
Ne peut fondre que dans la bouche seule, afin que le cœur accueille le germe bienfaisant.
Et ainsi ce fruit échappe à ceux qui le cherchent avec les mains.
Et non point avec leur cœur, et non point pour son goût, mais pour son utilité.
MARA. — Violaine, comment faire? Je sais seulement que tu peux me faire du bien.
Aie pitié de mon imbécillité! aie pitié de ce petit enfant qui n'a rien fait de mal! — Tires en une branche jusqu'à nous!
Ah ! s'il y a en vcrité quelque salut hors dcnousm(^mes, quelque arbre
Par qui cette région déserte et nulle (jui s'étend au delà de notre prière devienne fructueuse,
<Ju'il ne soit point pour nous comme s'il n'était pas !
\'l< )[.AINE. — Que sais-tu de ce qui lui est bon ou mauvais"?
Comment te fier à moi qui suis comme une herbe qui à l'un ost bonne rt à l'autre ne sert de rien?
Mais le repentir donne la paix et la patience est plus belle que la couleur verte.
Et ainsi d'être aveui^le cela est mauvais ou bon.
MA II A. — Violaine, je ne comprends pas!
Dis, d'aucune manière, comment cela peut-il ôlre bon (pie mon entant soit aveuc^le?
Violaine, je crois! Je crois que tu peux me faire <lu birii. Je crois cela.
Est -ce (|ue c'est un bien pour moi que mon enfant soit aveue^Ie ? Est-ce que je m'en icviendrai sans avoir rien oi)t(Mui ?
Hue m'im|)orle tout ! (pie m'importe que tu soi» loi-nn^me aveugle !
Je crois que tu peux mo faire du l)ien.
Vb )LAINE. — Que cette croyance te soit imputée ;\ justice,
Et ù raison cette opiniAtrelé !
— Où est Ion enfant ?
MARA. — Il dort.
VIOLAINE. — Donne-le-moi.
MARA hésite un moment, puis le lui donne VIOLAINE le prend dans ses bras.
MARA. — 0 sœur aveug^le, comme cela est étrange devoir mon enfant entre tes bras !
Tumulte au dehors. Le vent et les rafales delà pluie.
VIOLAINE. — Dors^ami^et ne le réveille point. Dors, petit enfant aveugle, entre mes bras !
Comme il dort! sa respiration est si faible qu'on la dirait suspendue.
Le vent terrible fait son sommeil plus profond.
Pause de plusieurs heures. Ils restent sans bouçer, VIOLAINE tenant toujours l'enfant entre ses bras ; et il serre entre ses lèvres un de ses doijçi^ts.Le feu s'éteint peu à peu et l'obscurité se fait complète ; on ne voit plus que quebiuc.î braises rouges. Bruit régulier du vent et de la pluie.
VIOLAINE pousse un soupir et dépose par terre l'enfant qui se réveille et se redresse. Elle remet du l)ois sur le feu.
VIOLAINE. — On ne sait pas d'où il vient; il soultle le jour et la nuit,
Et la fumée des cheminées s'en va dans un sens ou dans l'autre. Je pense que lejour se lève.
Elle reste assise pensivement, la face tour née vers le feu.
MARA. — Violaine, est-ce qu'il voit?
VIOLAINE. — Demarule-le-Iui.
MARA. — Aubin, mon petit enfant, regarde, est-ce que tu me vois ?
AUBIN. — Oui, mère. Comme c'est drôle ! comme c'est joli !
MARA prend une brindille enflammi^e et l'approche de ses yeux. Ils d^aieureiil 6xes.
MA HA. — O n'est pas vrai ! Ses yeux ne bou" gent point (juand on approche le feu !
VIOLAINK. — Ils ne voient pas encore La même chose que los autres yeux.
Ouvre le rideau.
Rlle re[)rend l'enfanl ?; -nonx.
MAF\A ouvre lo rideau. Une i • pluie
entre dans la caverne. Malin d'hiver dans le ciel obscur. On distihç^ue dans la nuit des branchantes agites par le vent.
Le petit AlUIN cli|;iie convulsivement des jeux cl, comme otVrayc, se rrciile cl tourne le télé çàel U. Afçitant maladroitement les mains il eu heurte le vika^e de VlOLAlNK. qu'il ref^ardc avec une expression d'ëtonnemeul el d'horreur.
LE PETIT AUBIN. — Oh î qu'est-ce que c'est que cela ! que cela est laid ! L;\che-moi !
Vini. VINK Ir tourne de l'autre cOtc.Tcrtrou. Tcrlure de iaca^'-rnr
Ah I
Il agile les mains et contracte Irt doigts comme s'il voulait toucher et saisir
MARA. — Aubin 1 Aubin 1 dis, est-ce que tu vois clair ?
Long silence.
LE PETIT AUBIN. — Hé ! hé ! hé !
MARA. — Aubin, pourquoi est-ce que tu pleures?
AUBIN. — Hé 1 hé 1 Qu'est-ce que c'est que ça?
Il montre it jour.
Hé ! hé 1
MARA. — C'est le jour qui se lève.
LE PETIT AUBIN, pleurant. — Hé 1 hé ! hé ! hé ! hé !
Pause.
VIOLAINE, à demi-voix. — II pleut sur la bruyère et les genêts. C'est comme quand on revient de l'enterrement et qu'il pleut à verse,
Et que les chouquettes volent autour du clocher en criant « des noix 1 des noix I »