‹ Théâtre (premìere série) (volume 3)Chapitre 6 sur 9 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

La salle du premier acte. La cuit. Il n'y a personne, l^ne chandelle est posée sur la table. La porte extérieure est à demi ouverte.

MAKA entre et ferme la porte à clef. Ellese tient immobile auMjilifu de la pièce, tournée vers la porte, prêtant l'oreille*

On distingue un roulement de voiture bien loin.

IMARA. — On nVnttMid rien. On no voit jias d'étoiles.

Elle porte les mains à «es Dnrinrs et les fluire a\cc une expression d'Iiorrrur.

Kncore ! je reconnais l'odeur de ses (lievenx ! Pourtant, je me siiisl)ien lavée.

Elle frotte ReR maios contre sa j^ipe.

Allons ! il faut aller se rourher.

— Je ne pouvais pas faire autrement. Il le fallait.

Mon mari me tourmentait, médisant: « .!<* veux la voir. »

Fit il ne sonije plus A Violaine, on fait croire au.x Itoniinesce qu'on veut.

— io4 —

Elle m'avait dit comment je pouvais lui faire signe, et je lui demandai de venir,

Afin que je lui parle en secret, et je ne savais encore ce que voulais faire.

Mais quand je la vis seule dans cet endroit écarté,

D'un coup je me jetai sur elle, et je la tenais sous mes genoux sans rien dire, cherchant autour d^, moi, el elle ne disait rien non plus.

Et elle n'essayait point de me mordre; car j'avais ma main sur sa bouche et un de mes doigts repliés était enfoncé entre ses lèvres et elle le tenait entre ses lèvres comme font les petits chats sans dents.

Et je vis une grosse pierreet je la traînai jusque là.

Et lui prenant la tcte par les cheveux, à deux mains.

De toutes mes forces je la lui lapai sur la pierre et elle ne fit pas un cri.

Et je l'ai traînée dans un fossé et je l'ai cachée sous les feuilles.

Les f(jurmis lui mangeront le visage, on ne la reconnaîtra point. — Je pense qu'elle m'a reconnue.

— Mais, déjà,je n'aurais pas dû la laisser sortir de la maison.

Klle se ronce les onsçles, regardant toujours la porte.

— io5 —

Hier!

Et celte même nuil, comme je donnais, j'cnlendis crier !

Et il me sembla que c'était ma mère avec ses clieveux pris dans la porte, avec ses maigres cheveux t^ris t

El elle avait cri(', v{ j'entendis ce cri encore, le cri d'un mort ! nne autrefois.

Je me réveillai; cl c'était le coq dans son trou; et mon mari était à enté de moi, et il pleuvait à verse.

Elle prrle l'oreille.

— Allons ! il ne faudrait pas que je sois là.

Elle surt avec la citandclie.

Longue pnusc. Complète obscurit»* sur la «cène. Le bruit de la voilure se rapprix-he peu h peu. Il lonne loul pr«"«; de 1« perte. Court suspens. On frappe forletnenl trois coups sur le volet.

Ilruit à r«'lai;c nuprrieur d'une fen<'!re /jni s'ouvre.

VOIX DE JACOrES in UV. — Oui va li\ ?

Voix, m /jiis. — ('ii\i(/!

VOIX DE.IACnrES lllUV. — Que voulezvous ?

LA VOIX, m has. — Ouvrez t

— io6 — VOIX DE JACQUES HURY. - Qui êtes-vous?

LA VOIX, en bas. — Ouvrez, je vous dis.

Pause.

JACQUES HURY, une chandelle à la main, pénètre dans la pièce du bas; il ouvre. Au bout d'un moment entre

PIERRE DE C[\AON portant dans ses bras le corps de VIOLAINE, Il IVlendsurla table, la tète soutenue par un coussin de la voiture. Il se redresse, les mains couvertes de sang^.

Les deux hommes se rcjçardent face à face à la lueur de la chandelle.

PIERRE DE CRAOiN. — Jacques Huiy, ne me reconnaissez-vous point?

JACQUES HURY. — Nullement.

PIERRE DE CRAON. — Pierre de Craon.

JACQUES HURY. — Je n'avais point le désir de vous rencontrer.

PIERRE DE CRAON. — Je sais tout et tout vous sera expliqué.

Ainsi c'est moi qui vous ai enlevé votre fiancée,

La baisant près de la bouche, ce matin d'avril.

Alors que, toutes les étoiles s 'effaçant, une seule brillait d'un feu plus pur.

Savez-vous quel est ce sang- que j'ai sur les mains ? Savez-vous quelle est celte femme que vous voyez ici, .

Etendue sur la table du repas ?

JACOrES HURV. — Je ne vois que du sang et de la boue.

PIEllRE DE CRAON. — Allez chercher de l'eau et lavez-lui le visage.

II v.T chorcher de l'eau, et pendant qoe PIEIU'.K DE CF\AON sonlient la l'ie de VIOLAINE, il lui essuie le visage avec uue serviette mouillée.

VIOLAINE, se réveillant. — Ah !

JACOUES Ml'RV. à demi-voix. — Elle se réveille.

Pause.

VIOLAINE, à voix basse. — .Jacques!

JACQUES HrRV, la reconnaissant. —Ah!

PIERRE DE CRAON. — Maintenant vous l'avez reconnue ?

Je vous laisse seul avec elle. Elle vous expliquera toutes choses.

Pour moi, je sors. La nuit n'est pas assez noire pour ma douleur.

Il sort.

JACQT^ES l'aKKied et reste immobile, les yeux Hxosxurlo sol.

VIOLAINE. — Jacipies, je m'en vais mourir.

— io8 —

N'avez-voiis rien à dire ? n'avez-vous rien à nie demander ?

JACQUES HURY. — A quoi bon ? Non.

Rien.

Les choses sont comme elles sont.

VIOLAINE. — Vous ne m'avez pas encore pardonné ?

Il secoue la tête.

VIOLAINE, souriant, — Voyez ! c'est cela I voilà la pauvre chose à laquelle il n'y a pas moyen qu'il puisse pardonner!

JACQUES HURY (// lève les ijenx sur elle et la regarde longuement). — Aujourd'hui vous tenez votre visage tourné vers moi.

VIOLAINE. — Aujourd'hui je puis tenir les yeux ouverts, je ne romprai point le vœu que j'ai fait,

A cette heure que, ne devant plus vous épouser, j'ai résolu de ne plus vous voir en cette vie.

JACQUES HURY. — Je me souviens de ce jour-là.

VIOLAINE. — Je m'en souviens aussi.

— Mais aujourd'hui je suis aveugle.

JACQUES HURY. — Aveugle ? aveugle ?

11 la regarde de plus près.

— log —

VIOLAINE. — Oui, Jacques, je ne vous vois point.

JACQUES IIUUY, dune voix altérée. — Noire petit enfant

Aussi était aveugle ; il était né comme ça,

Et il y a une femme qui l'a guéri ! — Et je ne sais qui c'est.

Et je n'ai même point pu la remercier.

VIOLAINE, iour/a^i/. — Vous voyez donc qu'il y a encore de ces pauvres femmes (jui sont honnes à quelque chose.

Toutes ne sont pas méchantes, comme je Tétais.

JACQUES se ra«;sicd, regardant la Icrre.

Maintenant (|ue la pauvre jeune fille N'est plus, maintcrjaiït (pie j«î suis vieille et laiilc, Mainteuant que je suis tout près delà mort, maintenant (jue vous ne m'aimez plus...

JACiJUES, d'une voix basse et sans accent, — Violaine.

VIOLAINE. — ... Maintenant je puis parler. O Jaccpics ! il est vrai ; c'est ce baiser qui a tout fait, c'est co haistM' ({ui m'a prise.

JACQUES ilLilV. — Toiirquoi me diics-vous cela ?

VlOiwMNE. — Ami. laissez-m )i parler à ma faij'on, car je n'ai que peu de force.

Et croyez ce que je vais vous dire, car c'est la vérité, et je suis au moment de la mort.

Jamais je n'ai aimé cet homme, Pierre de Craon, de cette manière que vous avez cru,

El jamais je ne l'ai revu depuis cette heure de notre séparation,

Jusqu'à cette nuit où, m'ayant trouvée, mouranle dans la forêt,

Il m'a ramenée à vous.

Ami, comment avez-vous pensé de moi des choses impures ?

Mais je n'ai point reculé mon visage quand cet étranger

Y a posé sa bouche, tel que le baiser de l'Ange de la Mort, flétrissant le lien de la Vie,

Signe, signal, conseil, nouvelle donnée.

JACQUES HURY. — Pourquoi m'avoir fait croire que vous m'aimiez?

VIOLAINE. — Ami, ami, c'est vrai, je vous aimais ! N'est-ce point ridicule que vous forciez

Cette pauvre chose, cette pauvre vieille laide chose ruinée que voici à vous faire cet aveu? Mais oui,

Ami, je vous aimais!

Nous ne sommes point maîtres de notre pauvie cœur, et dès longtemps, Jacques, je vous l'avais donné.

II est vrai que je suis secrète et cachée, mais rafTcclion que j'avais pour vous

Etait comme celle d'un enfant bien sensible quj ne dit rien.

JA(!QUES IIURY. — Quoi ! est-il vrai que vous m'ayez aimé? est-il vrai que vous n'ayez pas cessé de m'aimer?

VIOLAINE. — 0 Jacques, ce ujatin de mai si beau I

Tandis que vous me disiez des injures et que je pensais en moi-même seulement :

« Je ne le verrai plus. Je ne lèverai plus sur lui les yeux. »

JAC^QURS MUKV. — Ainsi, ainsi il est vrai ipie vous nï'aimiez!

Pourquoi avez-vous fait cela? pourquoi m';>vezvous trompé ainsi crurlleineut ?

VIOLAINE. — J'ai su (pie nia scrur vous aimait. El, sachant ce que c'est que l'amour.

J'ai eu compassion d'elle.

JACOTES IIIÎIIY. — Mais de moi vous n'avez eu aucune compassion !

VIOLAINE. — Jacques, pcul-<Mre

N<^us nous aimions tro[> p«Mir qu'il fiU juste que Flous fussi»)nsrun ;'i l'autre, pour qu'il nous fiU hoQ d'iMre l'un à l'autic.

Et ce sacrifice que j'avais à faire, qui sait?

Peut-être est-ce là ce que déjà vous aimiez en moi.

Jl est des gens pour qui la souffrance est très bonne,

Et d'autres pour qui elle est un mal et un poison.

JACQUES HURY. — Ehl que me font les autres et que m'importent les autres?

Et que m'importait cette Mara que j'ai épousée?

VIOLAINE. — Ne croyez point qu'entre elle et vous il n'y ait pas une union plus forte

Que ne l'était celle de nos mains :

Le lien sacramentel, ce lit que vous avez partagé.

Et dites-moi, si nous nous étions épousés,

Cet enfant qu'elle vous a donné, comment aurait-il fait pour naître ?

N'était il pas nécessaire qu'il reçût d'elle et de vous la vie ?

JACQUES HURY. — Oh I Oh !

Si vraiment vous m'aviez aimé.

Ce n'est pas ainsi que vous auriez agi I

VIOLAINE, souriant. — Il faut, il faut me pardi >niM»r. Je savais déjà

Une chose que vous ne savez pas encore.

Il est vrai ! ce sacrifice m'a paru si cruel.

Si aimable, que je n'ai su me garder de le faire.

— ri3 —

JACQUES IIURY. — O Violaine ! et voilà aiijourd'liui que je vous retrouve pour vous perdre Misérable, aveugle, mourante !

VIOLAINE, souriant. — Maintenant que vous êtes bien sûr que je vous aimais,

Maintenant vous vous apercevez que je suis pauvre et aveugle, et que je vais mourir!

.lACOrES IirUY. — o Viulaine, ma fiancée, c*est loi !

WlOLWSE, ioujours souriant. — Paix! silence!

JACQUES IIUKY. — Où avez-vous été tout ce temps?

VIOLAINE. — Je vous dirai tout. 11 ne f.iut point qu'il y ait de secrets entre la femme et le mari.

Frometlez-nioi que vous m'écouterez tranquillement et que vous ne ferez pas de violences.

JACQUES m KY. — I>arlcz.

\ h M.AIN E. — iCst-ce que je pouvais rester ibiMS la maison? Ce n'est pas elle, c'est la maison mi^me qui m'a chassée.

El je suis derenne aveu^^le.

JACQUES IIUKY. — C'csl Mara qui tous a chassée de lu maison ?

VIOLAINE. — Comprenez que je ne pouvais y rester. J'ai vécu longlernps

Ailleurs, seule, rien ne m'a manqué.

Et comme je revenais ici, (quelqu'un dans le chemin

S'est jeté sur moi et, me saisissant par les cheveux,

M'a battu la tête sur une pierre.

JACQUES HURY.— Et c'est Mara? c'est Mara aussi qui a fait cela?

VIOLAINE. — Oui; ne vous mettez pas en colère. C'est elle.

Je l'ai reconnue, quoiqu'elle n*ait rien dit. J'ai reconnu ses mains fines et dures.

JACQUES HURY se lève, VIOLA LVE le saisit par son vêlement.

Jacques, que faites-vous? où allez-vous?

JACQUES HURY. ^ Il faut que je la tue et que je me débarrasse d'elle!

Oh ! comme elle s'est collée à moi, que je ne puis m'en dépêtrer.

Comme une vipère qui s'attache à la veine du jarret, comme un chancre sur un arbre!

Mais je la tuerai !

Je l'assommerai! je la tuerai à coups de pied comme une fouinel

VIOI.AINE. — Jacques! asseyez-vous! écoutezmoi! ô Dieu ! o Dieu !

Elle demeure épuisée.

JACQUES se rassied près d'elle.

N'aurez-vons pas pillé de moi? ne voyez-vous point que je meurs ?

Mais (i)ujours cette môme brutalité!

C'est ainsi (jue, m'ayant empoij^née par les clicveux,vous me tiriez la tôle en arrière.

0 homme méchant !

JACnUES IlUilY. — Il faut «lu'elle vous ait haïe !

\'IC)LAli\K. — Ce n'est p;is vrai! ce n'est pas vrai ! ce n'est pas cela que tu devrais dire,

Homme é^()ïstc et méchant îmais ( il faut (pi'elle mail bien aimée » ! Mais tu ne (MiMprcntis point une femme.

Vous autres, hommes !

1 )is-liii que je lui pardonne ! dis-hii que je l'aime ! l'allé a trt^s bien U'^'i

A sa manière. Plaise A Dieu qu'elli' 'Mi ait repentir.

— Il n'est point vrai de dire (jue Thomme soil bon de nature,

Quand il rst encore tout petit; les femmes cl les nouriices savent cria.

Pâiisr.

V.Ur lui tiuirhr du dox^l '« fitn'rerl In yrux, et. NcnlniU «lu'il plruro.rllr lui pCiiC la mmii •ur la idie.

Ne pleurez ponit, car c'est aujourd'hui Dimanche.

Et voici cette partie de la nuit qui n'est plus la fin, mais le commencement de la journée.

JACQUES HURY. — 0 ma fiancée à travers les branches en fleurs !

VIOLAINE. - Elle n'est plus, vous ne la verrez plus !

0 homme intelligent et avisé! comment vous êtesvous laissé ainsi

Abuser par de simples femmes ?

Tout de suite 1 comme il vous a été bien facile de croire que je n'étais qu'une femme sans honneur et sans vertu !

JACQUES HURY. — Plus facile que de croire au bonheur.

VIOLAINE. —Ami ! la joie!

Un cœur avide de joie, est-ce qu'il en sera frustré ?

Nulle n'est si bonne qu'elle n'en présage une a litre meilleure !

A la fleur succède le fruit qu'on man^e et au fruit

De nouveau les fleurs encore 1

Et quand vienl le printemps n'est-il point vrai que c'est ensuite l'été,

Alors qu'à travers le jx^chor ron^e on roil le pnmrnicr tout blanc ?

.IA(^QUES llUilY. — Vous savez que je vous aime.

VIOLAINE. — Et ainsi vous m'avez parilomié?

.lACniES Hl'KY. — Vous êteg bien la fille de votre mère. N'est-ce pas ?

Ce n'est [>as à vous que vous voulez que je pardonne?

VIOLAINE. — Eh bien?

Silence.

JACnlES m H Y. — Eh bien?

VIOLAINE — Songez que la pauvre femme est au-dessus de nous,

i*ensant, prùlant l'oreille, écoutant si vous allez monter.

Silence.

J.\(1QIIES IiriW. — Si VOUS lui pardonnez, que voulez-vous (|ue je fasse ?

\ lOL.M.NE. — delà est bien. Tout est très bien ainsi.

Paufte.

J.VdOlESIII \\\ . \insi est-ce que pour silr vous allez mnnriret me laisser seul ?

NIoL.\|\,'H. — .lanpu'S, c'est fini! C'<unmeul faire "' 11 n'y a aucun mo^en que je ne meure pas.

Cette nuit, comme j'étais étendue dans le fossé, mes sœurs m'ont tenu compagnie et nous avons causé ensemble,

Et je ne les ai pas entendues seulement, mais je les ai vues.

Ne ris pas de moi. Comment est-ce que je dirai que je les ai vues ? D'une vue qui n'était plus la même,

Et qui était à l'ancienne ce que les yeux par exemple sont aux doig-ts. La vision raisonnable !

Le lien n'est point le même.

Le rapport n'est point le même ; par exemple, quand plusieurs objets sont disposés autour d'un centre, si tu les regardes par le côté,

L'un cache l'autre ; mais si tu te places au centre.

Tu vois distinctement chacun d'eux.

Etj'ai vu mes sœurs Praxède et Félicité, j'ai vu ma sœur Cécile avec sa tête à demi coupée,

Eufants mystérieux, vierges prudentes, pleines de gloire et de simplicité.

Et elles m'assistaient comme de sag-es jeunes femmes près de leur sœur dans le moment de l'épreuve,

Et longuement avec des paroles bien tendres,

Elles me consolaient et me donnaient des instructions, m'expliquant

Tont-A-l'henre ce qu'il faudra faire, ce qu'il faudra savoir tout-à-riieure.

JACQUES HURY. — Et moi, moi, vous ne vous en souciez guère !

VIOLAINE. — Faix, paix, ami ! je vous aime bien.

Elle tend la main dr son rôle. Il ta prend.

Et maintenant il faut m'emporter d'ici.

JACQUES IIUllY. — Que dites-vous? vous emporter ?

\'I0LAINE. — Je ne suis point chez moi. Je n'ai point ici ma maison. J'ai été chassée tl'iri. Je n'ai point de place ici.

Je n'ai point dt'père ni de mère. Je n'ai point de famille. Je n'ai point d'enfanis autour d«* moi. Je n'ai [)oint «le foyer.

Mène-moi chez les sœurs où sont les orjdielins, et les pauvres, et les vieillards.

Car c'est là cpie je veux mourir, après «pic le prélre m'aura joint les mains cl les pieds.

JACQUES IIUKY. — Avant m<^me que la mort nous sépare, tu veux uje cpiittcr ?

VIOLAINE. — Son^jez qu«» hienlAt je n'aurai plus rien ;\ vous deriuinder. Jac<pies, pour celle seule chose (pie je vous aie jamais demandée, ne voudiez-vous p.jul la faire ?

JACQUES HURY. — C'est bien.

Il soft pendant un moment, puis rentre.

J'ai donné des ordres.

VIOLAINE. — Merci.

Il lui prend de nouveau la main.

Est-ce que Tannée a été bonne ? est-ce que vous êtes content? est-ce que le blé se vendra comme il faut?

JACQUES HURY. — Pourquoi me demandezvous cela ?

VIOLAINE. — Jacques !

Celui à qui il ne manque rien, que lui manquct-il pour être heureux ?

JACQUES HURY. — Oui est celui à qui rien ne miiique, Violaine?

VIOLAINE. — Par exemple, s'il était très riche ? ou bien mieux s'il était

L'ouvrier de sa propre richesse lui-même, voyant SMns cesse son travail

Fructifier entre ses mains ? s'il avait une femme qui l'aime, des enfants braves et beaux ?

El s'il se {>ortait toujours bien. Celui-là que lui nKHHjiierail-i! donc ?

JACQUES HURY. — Bien sûr, il ne lui manqueiuil lien.

VIOLAINE. — Et en cas de mallienr, s'il posséidail toujours avec lui, comme des outils

Pour réparer le dommage, rinlelligence, la patience, la force.

Ne peut-on dire qu'il sérail heureux ?

JACQUES HURV. —Oui.

VIOLAINE. — Mais est-ce qu'il n'est pas bon aussi de mourir? Alors que tout est fini et que s'ëtend sur nous

L'obscurcissement, comme d'un ombracre très obscur.

JACOrES HL'KV. — Oui, cela aussi est très bon. Oui, c'est là ce qu'il v a de meilleur.

VIOLAINE. — Certes, ccil.s.

Elle sourit et sê tait. L^npir pau<e.

JACQUES ULUV, ,i />,ir(. — Elle ne dit plus un mot.

Il lui couvre 1« (mer. Entrent de« hoonmef arec une ciTiére. On emporte VIOLAI.NE.

JACQUKS l'accompaf^ftr.

La porte reste béante.

Lons^ue pauHe. — IVu à peu on roit le petit jour naître.

Et sur le tenil de la porte paraît

ANNE VliUCOUS, m costnmr de roijarfeitr, un bdlon (l 1(1 main. — (^ti verte ? est-ce que la maison est vide, pour que la porte soil ouYcrle ?

Si matin? qui donc est entré? ou qui est-ce qui est sorti?

H regarde longuement autour de lui

Je reconnais la vieille salle, rien n'est change.

Voici la cheminée, voici la table!

Voici le plafond aux poutres solides.

Je suis la bête qui flaire et qui reconnaît son gîte et son nid.

Salut, maison ! voici que le maître revient.

Et seulement, pour l'accueillir, le battant de cuivre apparaît à l'œil de l'horloge.

Salut, village! hier depuis la route

J'ai reconnu à la crête de la colline

Les maisons parmi les clos,

Et se découpant sur les nuées telles qu'un pays blanc plein de montagnes et de précipices

La vieille église avec son clocher qui penche.

Salut, pays î la terre est dure à labourer, mais il n'y en a point qui donne autant de contentement.

Et toujours je me souvenais du vent, car jamais il ne cesse de soufller de la plaine rase et ouverte, ébranlant les sombres noyers.

Soit qu'en octobre, comme un balai empoigné d'une main furibonde.

Il saque les arbres et les maisons, noyant tout dans le fouet

D'une tempête plus froide et crue (jue l'eau de puits.

El fl(^jA j*ai vu nies lerrcs, et j'ai reconnu rurellcs sont bien soignées, et j'en ai eu de la joie. Jacques fait bien son trarail.

Pause.

Je II ai pas voulu rentrer hier soir.

Et j'ai passé la nuit, assis sur un roule, près d'une meule, pensant, dormant, regardant, me souvenant.

M'étant réveiil»% j'ai vu que la nuit s'éclaiiait,

El là l)as, au-dessus de la soudure masse de la fonM, pure, res[»lendissante,

l/éloile du n»alin njontaildans la solilude célfste comme un aim»' [)l»Mn d'honneur.

El je me suis mis eu m «nhe vers la maison.

— Holà ! y a-l-il (pi^^hju'un ici ?

Il fnipiie sur la table arec son bdion.

Le fond du jariiin. L'après-midi du même jour. Fin «!«• Vi'U'.

Les arbres charges de fruil««. L>e quelqneaans les branches qui plient jiisiju'à terre sont soutenues par des t'iais.I.cs ' " >.romme asês et plriiiK de p«)minrs : . jaunes,

font comme une tapis>irrir

Au fond, iuondèede hunicre, telle qu'aprèfl la moisson, la plaine immenne: dea êleuieaet, déj.^. licN terres labourées On v»»it les routes •I IcH viIInc'*- n«*N rance*» de mnil. >» ipii p«rals^cnl loiitr> petite^, rt. m ri la, un pau~ plier Très loin et dr tlifTiKuts côtrs dca

— ia4 —

troupeaux de moutons. L'ombre des grands nuages passe sur la plaine.

Au milieu, et à l'endroit où la scène descend vers le fond, d'où l'on voit émerp^er les cimes d'un petit bois, un banc de pierre demicirculaire où l'on accède par trois degrés et terminé par des têtes de lion. ANNE VEK- COiiS y est assis, ayant à sa droite JACQL'ES HUHY.

ANNE VERGORS. — L'arrière-saison dorée

Tout-à-l'heure

Dépouille l'arbre fruitier et la vigne.

Et le matin le soleil blanc

Se lève au-dessus de la terre couverte de gelée blanche, tel qu'un fer dans la forge ;

Et le soir celui qui passe sous les peupliers

Entend la dernière feuille en haut.

Maintenant voici qu'égalant les jours et les nuits,

Conirepesant

Les longs travaux avec son signe débordant, au travers de la porte Céleste

S'interpose la royale Balance I

JACQUES HURY. — Père, depuis que tu es parti,

Tout, l'histoire pitoyable et le mensonge de ces femmes,

Tu le sais, e( je t'ai raconté

Une autre chose, la Ixjuche sur l'oreille.

Où est ta femme ? où est ta fille Violaine?

Et voilà que tu parles du lieu nu'ou tord et de la ^^rappe i^^rande et noire

Oui remplit tout entière la maiii du vii^neron, la main qui s'enfonce sous le pampre !

Déjà

Va le Scorpion oblicpie et le Sagittaire rétrograde

Onl paru sur le cadran nocturne.

ANiNE VERGORS. - Laisse le vieillard jouir

de la saison chaleureuse !

Les chars qui passent par le chemin

Laissent de la paille après les branches char^«'es

de fruits.

JACQUES flURY. —0 Violaine ! 6 mauvai^^o Violaine ! tu m'as trahi ! A amour inutile et méprisé ! o cruelle Violaine ! ô [)erlide Violaine ! 6 malignité de la femme !

Etes-vous donc tout-;\-fait partie, mon ;\me?

iM'ayanl trompé, elle s'en va ;clm'avant détn)mpé, avec des [>aroles douces et insupportables,

Elle meuit, et moi, avec ce trait empoisonné,

Il va falloir que je vive et continue ! connue le bœuf (ju'on prend par la eorne, lui tirant la léie de la crèche.

Comme le cheval qu'au soir ou détache de la charrue eu lui frap[)aiit sur la croupe !

O bœuf, nous ne formons qu'un attelage à nous

deux et c'est toi qui marclies le premier. Que le sillon soil fait, c'est tout ce qu'on demande de nous.

Tout ce qui n'est pas nécessaire à ma tâche, tout cela m'a été retiré,

Et quand celle du long- jour est finie, la mienne est faite.

ANNE VERGORS. — A-t-on bien prévenu le sonneur ?

J] faudra de la paille aussi. Il doit y avoir de la paille d'avoine dans le grenier.

JACQUES HURY. — Vieux ! c'est ta fille qu'on va mettre dans la fosse, et voilà ce que tu trouves à dire ?

Certes tu ne l'as jamais aimée ! Mais le vieillard, comme l'avare qui se chauffe les mains après son pot de soupe,

Il en a bien assez de lui-même tout seul.

ANNE VERCORS. — Il faut que tout se fasse ! Il faut que tout soit fait comme il faut.

— Elizabeth, ma femme I humble, plus douce que l'huile d'olive !

Entre PIERRE DE CKAON.

ANNE VERCORS. — Est-ce que tout est prêt?

PIERRE DE CRAOX. — On travaille au cercueil. On fait la fosse où vous l'avez commandé,

Toucliant au nitir de l'ég-lise, près de celle de voire frère, rancicn curé de ce villai^^e.

Et un q:rand lierre noir

Sort de la tombe sacerdotale et, traversant l'iiiitique mur,

Pénètre jusqu'au sanctuaire.

— Demain, au petit jour.

JA(:(;)UES UVRY pleure, le poiiur sur la bouchf*.- (»fi voii prw rfl!l<'efNKIU:i,H;iEl'SE comme uue femme »jui chorclie des flcur>.

ANNE VERCORS. — Que cherchez-vous, ma Sd'ur?

VOIX DE LA RELKilErSE,.vo///7/r et eionJTre. — Des fleurs pour les lui mettre sur son ca'ur entre ses mains.

ANNE VEUCORS. — Il n'v a pas d.' neurs, il n'y a plus (pir des fruits.

JACQUES ill^RV, pleurant. — Ecartez les feuilles et l'on trouvera la dernière viidcltc!

Va la tleiir liinnortelle est encore en houtons. et scids nous loslcFil le dahlia et la l(Mc tic pavot.

l.A RELKÎIKI'SE n'e.st phu là.

IMERRE DE CRAON. — Les deux sœurs, l'une jciine et l'autre très-vieille,

L'ont pane, et Mai a a envoyé pour elle sa r(d»e de noce»,

Et ses pieds restent nus, car elle fut pauvre durant sa vie.

Je l'ai vue avant qu'on ne l'eût mise dans la bière.

Son corps est resté souple.

Sa figure est fraîche et vermeille. Elle repose dans un sommeil profond,

Comme celui qui sait à qui il s*est confié.

Oh! tandis que la sœur qui achevait de la vêtir,^ la main passée autour de sa taille,

La maintenait assise, comme sa tête retombait en arrière,

Telle que la perdrix toute chaude que le chasseur ramasse dans sa main !

ANNE VERGORS. — Mon enfant! ma petite fille, que je portais dans mes bras! Ah! ah! ô Dieu! hélas!

PIERRE DE CRAON. —Ne voulez-vous point la revoir, avant que l'on ne cloue le couvercle ?

ANNE VERGORS. — Non, l'enfant renié S'en va furtivement.

ÏMEKRE DE CRAON s'assied à la jçauche d'ANNE. LoDgue pause, lis restent eo sileoce, écoulant.

PIERRE DE CRAON. — Tout est fini.

Entre LE PETIT AUBIN.

ANNE VKRrOUS. — Où est ta mère, enfant? AUBIN. — Elle vient.

On voit pasier MAKA par le cM*-, puis elle rentre Icnlcnirnt par le fond et vient se placer en face du banc où sont assis les trois hommes.

(Is tiennenl les yetix sur elle, sauf JACQUES Hl'KY, qui regarde la terre.

MARA, la tête baissée. — Salut, mon père! Je vous salue tous.

Vous tenez les yeux sur moi, et je sais ce que vous pensez : u Violaine est morte.

« Le beau fruit milr, le bon fruit lioré

« S'est détaché de la hranrhe, et seule, amère au dehors, dure au dedans comnu' une pierre,

w Nous reste la noi.\ hivernale. » (Jui m'aime ? (pii m'a jamais aimée?

Klle relève la t^te d'an air sauvace.

Kh bien! me voici! (pravez-vous ;\ dire? Dites tout! qu*avez-vons à reprocher?

Qu'avez-vous \\ mr re^^arder ainsi avec ce» yeu.x qui disent : (l'est toi! — Cela «*st viai, c'est moi!

Cela est vrai, c'est moi (jui l'.ii tuée !

C'est moi

Qui l'ai st'parée de celle (pi'il aimait par ruse ! C'est moi qui l'ai chassée de la maison.

Et comme elle revenait ici, c'est moi qui l'ai tuée, l'assommant sur ime pierre avec ces mains que voici !

Quoi encore ?qne restait-il d'autre à faire? que fallait-il faire de [dus

Pour que celui que j'aime, pour que celui (|ui est à moi

Soit à moi comme il doit Têtre, tout entier,

A moi seule et non pas à une autre ?

Tel est mon amour. Et vous, à votre tour, répondez ! Votre Violaine que vous aimiez

Comment donc est-ce que vous l'avez aimée, et lequel a valu le mieux, de votre amour, croyezvous, ou de ma haine ?

Vous l'aimiez tous ! et voici son père qui l'abandonne, et sa mère qui la livre,

Et son fiancé, comme il a cru en elle !

Certes vous l'aimiez

Comme on aime un rayon de soleil sur un mur,' comme une fleur dont on trouve l'odeur plaisante, et c'était cela toute l'amitié de votre amour I

Pour moi mon amour était d'une autre nature;

Aveugle, ne lâchant point prise, comme une chose sourde et qui n'entend pas !

Comme je m'étais donnée (out entière, j'ai voulu l'avoir tout entier.

Ou'ai-je fail, après tout, que me défendre ! qui lui a et'/' phis (idèle, de moi ou de Violaine,

Do Violaine qui l'a laissé là, cédant au conseil de Dieu?

Pourquoi Dieu ne rcslol-il pas chez lui et vientil nous (i»!Tani,^er ? noire mallieurruse vie est si courte ! qu'il nous y laisse du nioins en |)ai\' !

(ionimenl pouvais-je faire pour me déleudre, moi qui ne suis point belle ni agréable, pauvre femme qui ne puis donner que de la douleur ?

C'est [)Ourquoi je l'ai tuée dans mon désespoir !

0 pauvre crime maladroit ! 6 disj^rAce de celle qu'on n'aime pas et A qui rien ne réussit ! Conimcnt fallait-il faire puisque je l'aimais et qu'il ne m'aimait pas ?

Elle se tourne rers son mari.

Et toi, ô Jacques, pounpioi ne dis-tu rien ?

Pourquoi tournes-tu ainsi le visag;e vers la terre sans mot dire,

Comme Violaine, le jour où tu l'accusais injustement ?

Ne me reconnais-tu pas? j«» suis ta femme.

Certes, je sais que je ne te parais point belle ni aiîr«ablt*, mais vo s, je me sui»^ parée pour toi, j'ai ajouté à la douleur (|uc je puis te d<MHier ! celle douleur, il n'y a (|ue moi qui puisse le la «lonner.

Il iKiit de la douleur! Cet amour ne naît point de la joie, mais il naît de la douleur ! celle douleur (pii est la même chose que notre vie 1

Nul n'a plaisir à le voir, ce n*csl [)oinl la fleur en sa saison,

Mais ce qu'il y a sous les fleurs qui se fanent, la terre niênic, Tavare terre sous l'herbe !

Reconnais-moi donc I

Je suis ta femme et tu ne peux point faire que je ne le sois point 1

Une seule chair inséparable, le contact par le milieu de nous-mêmes, et la confirmation, cette parenté mystérieuse entre nous deux

Qui est que j'ai eu un enfant de toi.

J'ai commis un grand crime, j'ai tué ma sœur, mais je n'ai point péché contre toi. Et je dis que tu ne peux rien me reprocher. Et que m'importent les autres ?

Voilà ce que j'avais à dire, et maintenant fais ce que tu voudras.

Pause.

ANNE VERCORS. — Ce qu'elle dit est vrai. Jacques, pardonne-lui.

Pause,

JACQUES, regardant sa femme en face. — Mara, je te pardonne. IMais écoute comment jeté pardonne.

MARA. — Eh bien ?

JACQUES HUPiY.— C'est Violaine qui te pardonne. C'est Violaine qui parle par ma bouche. C'est pour elle selon qu'elle nie l'a demandé

Oue je te pardonne. C'est elle, femme criminelle, qui nous gar.le réunis !

MA1\A. — Hélas! hélas ! paroles mortes cl sans trait !

0 Jacques, je ne suis plus I\ même! il y a quelque chose de fini I Tout cela m'est égal.

Il y aquelque chose de rompu en moi, et je reste sans force, comme une femme veuve et sans enfant.

LE PETIT AL'BIN enjambe péniblement les de'çn's el vienl se glisser entre Us genoux d'ANNE

AiNNE VERCORS, le caressant. — l^auvre Violaine !

Et toi que voici, [)elit enfant 1

MARA, fondant en larmes. — Père ! père ! II... il...

Il était avcutjle, et voici qu'une femme l'a ^uéri.

Elle s'éloigne et ra l'asseoir i l'ecirt.

Le soleil descend. Il pleut çà et li sur la plaine ; on Toa la plair dont lea trait» *« croisent avec les rayons du »oIci1.(Jd imiueuse arc -en-ciel se dt^ploie.

VOIX 1)1:MA.\ r. — lli l hi ! regardez la belle arc-en ciel î

Autres voix perdurs.

Od voit voler de jirnndes bandes de pis^cons qui tournent, sT-parpillent et s'abatlent çà et là dans les éleules.

ANNE VERCORS. — La terre est libérée. La place est vide.

Toute la moisson est rentrée, et les oiseaux du ciel

Picorent le grain perdu.

PIERRE DE CRAON. — L'été est fini, la saison suspend avertissement, le feuillage universel

Frémit sous le souffle de Septembre.

Le ciel est redevenu bleu, et tandis que les perdrix rappellent sous le couvert,

La buse plane dans l'air liquide.

(A Vercors). Vous voilà revenu chez vous.

Pause.

ANNE VERCORS, à demi-voix. — On dit (ju'on peut voir les tours de Laon par les temps clairs, •depuis ici.

PIERRE DE CRAON. — Ainsi vous êtes allé en Amérique ?

Long silence

ANNE VERCORS. — La mer; je Tai traversée ; je suis allé plus loin.

La terre est bonne; ils ne savent pas cultiver Je n'aime pas ces gens de là-bas.

PÎERKE DE CRAON. — Je ne les aime point

non plus.

AiNNE VERCORS. -^ Ronne ? Mais est-ce qu'on peut «lire qu'une terre est bonne, qui donne son fruit sans travail? Avec leurs machines !

Cela est mou,

Comme une femme flétrie dans le lien de son ventre. — On a mal conjuré l'ancien dt^sert, la terre sent toujours son i^oût de punaise.

Ils n'aiment point le travail. Leurs fruits sont aqueux; ils recueillent une richesse superte.

Et comme ils ne savent point travailler, ils ne savent point jouir de ce (ju'ils çaij^nent. Rien ne devient nulr comme il faut.

Comme des vieillards décrépits, ils aiment les choses sucre'es ; ils mantjent des bonbons, ils boivent de la limonade.

'j'out est fait à la mécanicpie, la ç^arniturr du corps et celle de l'esprit.

— Et j'ai trouvé les enfants de mon frère, son fds, sa fille.

IMERRK DE CRAON. — (Ju'était devenue .sa femme?

ANNE VKRCORS. — Klb* était déj:\ partie a>ec un ((cteur, eniporlMnt le piano.

Et j'ai trouve les enfants dans la serre des gens

de loi. Pendant cinq ans je me suis battu comme un homme.

Et j'ai ramassé toute la fortune de mon frère, claire et ronde, et je la leur ai remise dans les midns.

PIERRE DE CRAON. — Et qui sont ces enfants ?

ANNE VERCORS. — Des vauriens, dont je n'ai pas pu rien faire.

Tous les deux avaient le goût de VArt^ comme ils disent.

La fille chante quelque part.

Le fils a pris un métier plus infâme :

Il écrit dans la feuille publique pour l'amusement de la foule,

Tel que le saltimbanque qui joue de la flûte, la tête en bas.

Et quand ils ont été majeurs, je leur ai remis leur argent dans les mains, et je suis parti, n'ayant plus rien à faire.

JACQUES HURY. — Et c'est là tout le succès de votre voyage?

Et c'est pour cela (jue vous avez abandonné votre famille? c'est pour ces gens que vous avez sacrifié les vôtres ?

ANNE VERCORS. — Il faut que tout soit fait.

LiVh.js il y avnif iiii" r\\ .m» (jjie slmiI je j>ou\;iis faire.

Elle est faite. Le reste ne me reçarde pas.

Si le grain [nourrit, ce n'est point la fa'ite de celui qui sème.

— L'heure secrètement était venue. 11 était bon que je m'éloii^ne un peu de temps,

AHii (jue je leur permette de mourir.

— (lomme les champs sont vides, la maison vide m'accueille solennellement.

IMEKKr: DE Ci\A()N. — La moisson est finie; le «^rain est séparé de la paille.

ANNE VERCOKS. — Et vous, lierre de Craon,

tout ce temps (ju'élcs-vous devenu?

Je songeais à vous durant (pie je Iraversais Lji mer encadrée par les nua^es. Homme l'eau Est tluide, et semhluble à la sub'^lance même du

ciel!

Mais on dit (pic vous n'êtes plus aujt)urd*hin le

jardinier

Ue cet arbre mjMcneux auipici ciiacun lie nous ('.omnmni(pie, y puisant comme une Feuille La s^Nc, selon u\n' disiiibution cachée.

lMi:UHE DE CKAON. — O père, il yt une autre eau (jur celle ilout tu viens de traverser les réservoirs !

("elh* humidité secrète par (pioi

Toutes les âmes d'iiommes

Adhèrent d'une certaine manière, en sorte qu'un même vent les ébranle

Comme une onde qui se propa^çe;

Et tel est cet autre élément, l'eau nouvelle sur laquelle je me suis penché.

De même que l'eau, que ce soit la mer ou mêlée à une chair d'homme ou de raisin

Ne change point de nature et ne cesse point d'obéir au soleil.

De même toutes les âmes humaines, chacune libre et différente, tirent

D'un principe commun dont elles se servent pour être ce qu'elles sont

Leur jus intérieur.

Nous ne sortons point de nourrice. Il y a au dedans de nous

Une bouche qui ne cesse point de boire.

Et cette eau, comme l'autre,

Conserve sa nature, la même.

ANNE VERGORS. — Prétends-tu l'avoir décou verte?

PIERRE DE CRAON. — Non, mais je pouvais en poursuivre l'aclion, saisir le pouls. Sachcz-Ie,

Les eaux de la terre n'en sont pas seulemeul la sueur et l'égout.

C'est toujours le même ilfuve fjui coule; il '!••<cend, cai sa source le t re à elle.

Comme le sang clicule en nous, le battement de Teau emplit tout le vaste cor|»s de la nature

Pour une même fonction.

ANNE VEIICORS. - Quelle?

PIKUKE DE CUAON. — Médialrice, constrcc- Irice.

Voyez devant nous (juels palais elle éiiitie dans le ciel î

(C'est le soir ; les villes errnnlos aux barrières du jour s'arrôtent et s'accumulent.)

— L'ouvrière sans lelàclie de la vie, le niaron de notre coi ps.

ANNE VEiUiOHS. — On m'a dit (jue d'ingénieur vous vous êtes fait aïoliilecte.

P1I:KUE de CUAUN. — C/esl vrai.

ANNl'^ \*l']I\CnRS. — Et (|ui vous enseigna cel ail?

rii:iU\E DE CIWON. — La naturr pour (pii sait l'écouler est mi maîlre excellent. La piiTre que je maniais m'a insti nit.

ANNI'i \r.K< (M»S. — ( lonimc je passais pari» villc^ on m'a montre l'église que rous construisez. .

PIERRE DE CRAON. — Eh bien ! qu'en ditesvous?

ANiNE VERCORS. — Certes elle ne ressemble à aucune autre.

PIERRE DE CRAON. — C'est

One je Pai conçue en moi-même non point

Comme un vaisseau vide et comme une vaine

paroi,

Mais à la façon d'un organe vivant et d'un engin

que Ton combine.

ANNE VERCORS. — N'est-elle point faite pour le même usage?

PIERRE DE CRAON. — Le mot église veut dire assemblement,\e, lieu en qui tous les chrétiens réunis se trouvent

Assimilés dans l'unité d'un même corps mystique.

Et c'est pourquoi vous voyez que l'ancienne église était comme un homme vide, La forme de la multitude;

A la tête toujours présente venaient se joindre les membres avec fidéhté.

Ce n'était point [jroprement une maison que l'on habite,

Mais le dépôt de l'arche dans un carrefour clos- La nef de plain pied continuait la rue,

Barrée par route!.

Il fallait donc que quelque chose justifiai avec précision l'appel,

Une action, le saint drame, la messe; et Dieu demeurait tout le jour caché.

El ta: dis que le clergé dans ses stalles siéfi^cail à l'enlour du tabernacle

Le peuple était comme un homme arrêté dans sa marche et qui ne peut aller plus loin.

ANNE VEHCORS. — Et vous, quelle a donc été votre [)ensée?

PIEKI\E DECUAON.— D'a-randir le chœur et d'y faire asseoir Imit le peuple.

ANNE VEUCORS.— Quel peuple?

Qui songe encore à entrer aux éj^lises, hien loin d'y prendre «ièj^e?

PIERUEDKCKAON.— Ne parlez poinicomme

ceux (jui n'ont point de foi.

Nous savons avec assurance que Dieu existe, r.t que l'homme, ou non, le confesse du vent de

sa bouche,

Le cœur, plu»^ anritMi, ur oi«mi.I point en Im ' '

chan4»^e.

Oui, A défaut de son Arne, sa chair

Ft \a pierre d'assise de ses os porteront !

Si la femme tirée du flanc de l'homme

Lui demeureatlachée d'une dépendance si étroite, combien

Du Créateur à la créature la communication n'est-elle pas plus essentielle?

Comme Teau obéit au soleil, ^

Comme sous l'étude assidue du soleil, la plante

Ne saurait faire autrement, méditant son bourgeon, que de fleurir ses fleurs,

Ainsi Touvrag-e de la création ne cesse point en nous, la patiente g-ermination de l'image.

Pour une jouissance propre, telle qu'une note fondue dans un pur accord avec l'autre.

Et c'est cet effort secret, ce travail de tout l'arbre humain qui est essenliellement le désir.

Le fruit qui veut mûrir, quelque chose qui veut mourir, toute la personne composée dans le don,

L'épanouissement dans la connaissance.

Il est donc vain à l'homme de promener çà et là ses veux :

Hors du Père il n'est point de satisfaction.

Et c'est pourquoi l'église que j'ai construite dans unt; ostension perpétuelle

Tient devant tous le sacrement delà Vie.

O peuple n'a plus de tête, et c'est pourquoi il fan! lui donner un cœur.

AiSNE VEllCORS. — Il est vrai; si l'on veut,

on ppiil dire que cette église que vous avez cons- Iruile a la f'»riiie d'un cœur.

PIFJUir: DE CRAON. — Na-t-il pas révélé Qu'il bénirait lout lieu où sérail 1 imai^e de Son cœur?

ANNE VEIICUUS. — Pour moi d'abord je pensais que l'implication de son triple vaisseau, Honorait le mystère de l'organisme divin.

PIFRREDECUAON.— L'ancienne éç^lise n'avait pour fonction que la messe; on ne priait bas que dans les chapelles.

Couchée vers l'Orient, c'était l'église du malin.

Pour nous, moins forts que nos pères, nous avons besoin d'une assistance plus continue.

Et nous disons au Sei«^neur de rester avec nous

Parce que le soir approche.

Et c'est pourquoi, à l'EirTme du Matin, j'en ai soudé deux autres,

Olle du Soir et celle de la Nuit.

Et l'Aulel-Roi se dresse à leur intersection, avec le Sacrement (pii, le jour, la nuit.

Comme la colonne de feu au cunir de rarniée d'Israël,

Demeure dans une perpétuelle monlrancc,

ANNE \ IOR('OI\S. — Quand j'ai passé par la Ville, une seule des nefs encore Etait vidée de ses écliafauds.

Et je me serais cru dans une grotte, la cavité laissée dans le calcaire nalal

Par le départ de quelque grand fleuve.

Cent artifices en cachent la forme intérieure.

Les piliers ne partent point de la base, mais comme de longs filets descendant çgfet là de la voûle,

Ils viennent joindre la pierre à la pierre.

Toute la nef est comme une colonie d'antels et les chapelles sont dispersées de toutes pails,

Les unes creusées dans la paroi à diverses hauteurs,

Les autres dans les œuvres mêmes de la nef, en contrebas ou comme sur de petites collines.

Car on dirait que vous avez dessiné ce sile religieux comme un paysage ou un jardin de pierre,

En sorte que de tous points dans des cadres sans cesse changeants

On ne cesse point d'envisager le Centre sacré dans les flammes.

PIERRE DE CRAON. — L'autre vaisseau est entièrement vide et vous n'y verriez aucune sorte d'arcade ou de pilier.

Car c'est l'habitation de Dieu avec l'homme, mi l'un vient pour voir l'autre face-à-face

Et pour se montrer à lui. C'est là qu'il vient pendant les heures sans penle,

Rent.ant chins le ventre. Noire Dieu

Est là dans un silence qui est au-dessus de toute parole,

Comme une personne qui écoute et qui entend, et qui, quand on récoute, elle a parlé.

Solennellernerit [jour l'iiomning»'.

Et pour le témoij^uasje, et pour la réparation, et pour la cérémonie

La foule liquide en rancir^ qui se superposent peut monter dans l'œuf intt'rieur.

Et ils voient au-dessus d'eux un ciel;

Car de même que, par un jour d'orai^e, quand le soleil près de s(» coucher brûle au ras de la terre,

On voit les espaces supérieurs entièrement occupés par un noir monde

De monts ;;;rouillants (jui poussent à rebours et de vallées violentes,

Traînant en dessous, tels que cinquante ancres sus[jendues, comme des systèmes emmêlés d'Ii vdres et d'engins,

De même, réverbérant l'éclairaj^e bas, ils voient au-dessus d'eux au lieu de voiUe la concavité d'une énorme scul[»turc,

Soud)re et tachée de conlcur, et relevée çà cl là de cuivre et d'argent, telle t^uc la déchirure de la vision,

Le Jugement, môle à l'iiisloire cîu monde el à sa création.

El c'est à cela que m'ont servi les énergies, nouvelles de ce bois végété par les forges humaines, l'acier.

Et çà et là de la tempête apocalyptiquer

Se détachent comme les mamelles de la pluie des clefs vivantes.

Et comme dans les grottes les stalagmites se forment des pleurs de la pierre,

Ainsi par endroits du milieu du bassin humain

Des groupes en bas répondent aux accidents de la Nue :

Un nœud de démons précipités, aplatis comme une goutte de plâtre, le bouillonnement des monstres et des quadrupèdes,

L'exaltation de Nemrod,ratterrissement du premier des Sept Chevaux,

Un ange acharné comme u'i cormoran sur un corps d'homme

Que des mains convulsives retiennent par les chevilles, tandis qu'en haut unvorlex confus

L'attend comme un gonflement de lèvres.

Et comme au soir tout l'enlour de la fumée nocturne qu'elle troue

Brûle de l'ardeur de la fournaise.

Ainsi là où ce ciel des figures descend vers le chœur et en encadre FonvorUire

- ^fM -

On le voit, comme uiirideaude llcurs etdefcuillagcs, tout transpercé,

iVfSpleiidir dans les feux du Buisson ardent !

ANNE VEKCORS. — Maintenant parlez-moi delà troisième église.

PIERRE DE CRAON. — C'est !e cachot de la Pénitence,

Tel que la grotte des Oliviers, tel que celle où Adam pleura son crime.

C'est là où tous les cœurs déchirés, où tous ceux qui soutirent passion de l'espi it

Sont assurés d'une nuit pareille à celle de la tombe, telle (juela terre

Où la semence ensevelie attend la g;^ermination.

(^iC[)cn(lant une lampe hrillc devant un tahernacle, et d'un coté une vat^ue lueur

Eclaire rimajy^'e de la Vierg^e, de l'autre les fonts baptismaux se dressent dans le crépuscule,

Entre l'ombre et le naml>oyanl Autel

Où leSacriHcc est consonnnc dans la (jloirc et le Mystère dans l'Oulension.

ANNE VERCORS. — Est-ro tout ?

PIERRE DE CRAON. — IM -i i- .nénagemcnt lie la triple église intérieure.

Et pourla montée de la prner»s>inn .m .» di>.ru,vi' les rampes el les t na>MS,

Et tandis qu'au dedans la double église, comme deux bouches, pour l'adoration et le culte,

S'incline sur l'autel central,

Ainsi tout l'édifice extérieur, pour la bénédiction et la monlrance,

(Et l'on ne peut dire qu'il y ait un toit, mais Ton voit comme une montagne et tout ne forme qu'un bloc et une ampoule,

La forme parl'airet le contour de la place sainte réservée).

Culmine en un faîte essentiel.

C'est ainsique cela, excroissance parmi les maisons humaines de la pierre profonde,

Se dresse au-dessus de la Ville comme un trône, et comme un refn^*!^ aussi.

Silence.

ANNE VERCORS. — Et moi aussi, il me faut gagner le refuge 1 Voici la fin du jour, et de l'année, et de la vie.

Il est six heures. L'ombre du Grès-qui-va-boire atteint le ruisseau.

L'hiver vient, la nuit vient, .le suis seul.

Toute ma vie j'ai travaillé sous le soleil, et maintenant tout seul, il me faut commencer la nuit,

A la chaleur du feu, à la clarté delà lampe.

PIERRE DE CRAON. — 0 agriculteur, ton œuvre est achevée. Vois la campagne vide, vois

la (erre moissonnée, et déjà la cliarrue entame l'éleule !

Du sillon a germé le pain du cor[)S et de lame, de l'Eternilé et delà vie.

Et comme nn maçon construit sa granire, j'ai aménagé la demeure inépuisable !

ISIais meilleure est la maison queconstruil le pain lui-môme,

Le corps de l'homme dans la pulsation dr son sang.

Kt vous comprenez maintenant ce (jue je voulais dire.

De môme (pTil faut au travail îles matériaux et que chacuFi marii^^e,

De mômt" il faut à cette oau coFumune, ;\ c«'lte môme sève qui vivifie 1 arbre de tous les bi»n)mes,

Procurer, afin qu'il se déploie dans la composition de SCS l)ranches et dans ri)[»ulencc de sa feuille,

Une nourriture, cl «jiie tous mant^ent ensend)le.

Kl (pi«* II' Uoi cl sou règne ne soient plus audessus d'eux, mais çu eu\-inômes.

Sileoce

ANNE VEHCOI^S. — Pierre de Craon. nos

pensées ne sont [)oint les mômes.

ComuH' la Ivre des anciens poètes, je sais

Ou'il est des hommes que la bossr entre leurs

deux paumes il'iui blor de terre

— loa —

Enivre comme une main mysléricnse saisie et comme une voix gémissante.

De même pour vous, sculpteur nouveau, vous sentez dans vos doigts

Le tas humain comme une glaise vivante,

Et tout plein du bouillonnement de l'esprit, vouS voudriez lui donner la fig-ure de votre amour.

Mais moi, je suis pareil aux bœufs qui labourent les champs de la terre, d'un pas ég-al à celui des constellations.

Ma vie a été réglée par les astres, j'ai fait ma tâche comme le soleil.

La terre fournit le fruit, Teau et le soleil fournissent la croissance, et j'y ai un peu ajouté, l'épaule près de celle de mes chevaux, mon travail.

C'est ainsi que le ciel mûrit l'une sur l'autre

Les moissons humaines. Comme elles poussent parla grâce de Dieu,ellesjaunissenten leursaison.

Je me suis uni à la nécessité, et maintenant je voudrais m'y dissoudre.

La paix, pour qui la connaît, la joie

Et la douleur y entrent pour des parts égales.

Ma femme est morte, Violaine est morte. Cela est bien.

Je ne désire plus tenir cette frêle vieille main ridée. Et pour Viohiine, à huit ans, quand elle venait se jeter contre mes jambes.

Comme j*;umnis ce petit corps robuste! Et peu à peu rifiipétiicuse j^arnincrie de la rieuse

S'était fondu»» d;iiis raltendrissem^nt de la jeune fille, dans la [)pine et le poids de l'amour, et déj:î quand je suis parti,

Je voya's tlans ses yeux parmi les fleurs de ce printemps se lever

La vocation de la mort comme un Ivs S(»Icnnel !

PIHRRE DE CRAON. — O père, c'est (l'ellemi^me que j'ai reçu con^^é et délivrance 1

N*ai-je point fait ma tAche aussi ? I>a terre que vous ouvrez de votre charrue, je l'ai creusée plus profondément.

Et comme vous donniez à inanj^er aux hommes, je leur ai donné à boire.

Mais avec ce baiser j'ai reçu mon émancipation.

Et j'ai connu une vérité, (pie rien n'est fait pour l'homme, mais (pie l'homme est fait pour Cela qui l'a fait.

Ne dites pas que je suis maçon, mais comme vous je suis un semeur de semences.

Dans le milieu de la ville, dans le sïTOuillant sol humain j'ai planté cette éj^lise comme une v^raine.

Le t;erme inexlini^uible et la coque du vide séminal.

\.r soleil f«ii ilans l« partie gauchr do ciel à la liuulrnr d'un Krand arbr«.

PIERRE DE CRAON. — Voici le soleil dans le ciel,

Comme sur les images quand le maîlre réveille Touvrier de la Onzième heure.

On entend craquer la porte de fa gçr.inge.

JACQUES HURY. — Qu'est-ce que c'est ?

ANNE VERCORS. — C'est la paille qu'on va chercher dans la grange.

Silence. — Bruit de battoir au loin. — Voix d'enfant au dehors.

Marguerite de Paris t Prête-moi tes souliers gris!

Pour aller au Paradis I Ou i fait beau !

Qu'ifait chaud!

J'entends le petit oiseau!

Qui fait piii\

JACQUES HURY. — Ce n'est point la porte de la grange, c'est le cri de la tombe qui s'ouvre !

Et m'ayant regardé de ses yeux aveugles, celle que j'aimais passe de l'autre côté.

Et moi aussi je l'ai regardée comme un aveugle, et sans preuve je n'ai point douté,

Je n'ai point douté de celle qui l'accusait.

J'ai fait mon choix, et celle que j'ai choisie

Elle m'a été donnée. Que dirais-je? Cela est bien ainsi.

Cela est bien ainsi.

Je n'ai jamais eu foi au bonheur, et chaque fois qu'il s'esl ofl'ert à moi,

Je m'en suis détourné comme d'une chose suspecte el mauvaise, le sucre qui se consomme tout entier dans la bouche.

G'esl pourquoi il était le meilleur, (^ Violaine, que je ne V(jus épouse pas, vous l'avez compris.

Car je vous aimais trop, «'t afin (pif» cet jimour ne soit j>oint trompé, c'est pour ceia que vous m'avez trompé.

l^assant outre, vous me montrez le chemin, d lête ensanglantée!

Vous avez rom{>n d'un coup votre cai^e et vous vous êtes rendue libre par violence. Mais moi,

La tâche à faire, je l'ai encore devant moi, le devoir à épuiser, la ranron avec tous les termes à solder.

Ainsi faisant vie de tout comme un arbre cpii pousse, ce n'est nulle part aucune douceur (jue je cliercherai.

Mais l'utilité essentielle, car dans l'action est la vie et la jouissance est une [lourrilure.

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Iruu do luuiicre.

ANNE VKRCORS. — Me voici ns?is, et du Imnt de la inontagne je vois tout le [)ays à mes pieds,

Et je reconnais les routes, et je compte les fermes et les villages, et je les connais par leurs noms, et tous les i^ens qui y habitent.

La plaine, par cette échappée, à perte de vue vers le Nord !

Et ailleurs, se relevant, la côte autour de ce village forme comme un théâtre.

Et partout, à tout moment.

Verte et rose au printemps, hieue et blonde Tétc, brune l'hiver ou toute blanche sous la neige,

Devant moi, à mon côté, autour de moi,

Je ne cesse point de voir la Terre, comme nn ciel fixe tout peint de couleurs changeantes.

Celle-ci ayant une forme aussi particulière que quelqu'un est toujours là avec moi présente.

Maintenant c'est fini.

Que de fois ne suis-je pas sorti de mon lit, allant à mon ouvrage !

Et maintenant voici le soir, et le soleil ramène les hommes et les animaux comme avec une main.

Il se lève lentement et péniblement et étend lentement les bras de toute leur longurpr, taudis que le soleil devenu jaune le couvre.

Ah! ah!

Voici que j'étends les bras dans les rayons de

soleil, comme un tailleur (jui mesure do l'étolTe.

Voici le soir! Aie pitié de tout homme, Seii^Micur, à ce moment qu'ayant fini sa tâclie, il se lient devant toi comme un enfant dont on examine les mains.

Les miennes sont quittes! J'ai fini ma journée ! J'ai si'mé le blé et je l'ai moissonné et dans ce pain (|ue j'ai tous tes enfants ont communié.

A présent j'ai fini.

Tout-à-l'heure il y avait quehpi'un avec moi,

Et maintenant, la femme et l'enfant s'ëtant retirées,

Je reste seul pour dire grâces devant la tahie desservie.

Toutes deux sont mortes, mais moi,

Je vis, sur le scnil de la mort ! et une joie inexplicable est en moi I

L'anii^rltis sonnr. Premier coup.

IMK1U\K l)i: CIWON. — ï/an-e de Dieu nous avertit de la paix et renfanl tressaille dans le sein de sa mère.

Deuiièmf coup.

JACOUKS IICIW. — I/liomniesort le m.ilin et il rentre le soir, et la lerrc s'étend aMii>iir de ses [M)r(es.

TroUi^m*' roap.

ANM: VI-JICOUS. — Chante la 1 1 .Mn|.rile ! et

— iCG —

toutes choses se consument dans la consommalion.

Profond Gilence. Puis, volée.

PJERRE DE CRAON. — Ainsi parle TAn-elus comme avec trois voix, ainsi en Mai,

Quand l'homme non marié s'en revient a^ant enterré sa mère, chez lui,

(( Voix-de-la-rose » cause dans le soir d'argent.

0 Violaine 1 ô femme par qui vient la tentation ! —

Car, ne sachant encore ce que je ferais, j'ai regardé où tu fixais le noir de tes yeux.

Certes j'ai toujours pensé que c'était une bonne chose que la joie.

Mais maintenant j'ai tout!

Je possède tout sous les mains ! et je suis comme quelqu'un qui, voyant un arbre chargé de fruits,

Etant monté sur l'échelle, il sent plier sous son corps le profond branchage.

Il faut que je parle sous l'arbre, comme la flûte qui n'est ni basse, ni aiguë ! Comme l'eau

Me soulève ! L'action de grâces descelle la pierre de mon cœur !

Que je vive ainsi ! que je grandisse ainsi, mélangé à mon Dieu, comme la vigne et l'olivier.

Le soleil se couche.

MARA tourne U télc vers son mari et le regarde.

JACQUES nUI\Y. — I/a voici (|iii me re^^arde. La voici (jui revient vers moi avec la nuit!

ANNE VERGOUS. — La f.)rce de la terre qui est aii-dcssoiis produit

L'herbe d'abord, puis le çraiu,

El les fruits qu'on met sur la table, et les bonnes châtaignes et les j^rappes transparentes,

El le vin qui enivre est fait le dernier.

L'année change, et de nouveau se levant du noir hiver, cramoisi, tout d'or,

De nouveau le nouveau soleil se peinl sur les fleuves charjg^és de glaronsl

NOTICE BIBLIOGUAPIIIOUE

La premirre version dt* Iji Jeunff Fille. Violaine, rrsfco maiJiiKcrit(*, est (Je iS(|j. Lu (leiixirri'.p, telle (]ii*otj la trouve dans « l'Aibre », esl île i8Q(j-iyoa,

L'LCilAiNGE

PEnSOXXAGES

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