‹ Théâtre (premìere série) (volume 3)Chapitre 7 sur 9 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

L'Amérique. Littoral de l'b^st. Vue plflt^e au fond d'une baie enceinte par les roches et par des collines boisées ; les arbrea descendent jusqu'à la mer. La marée est basse et laisse la grève découverte. Premières heures de la matinée.

.M.\HTI1IC est assise sous les arbres, lesyeux Kxés à terre^ LOUIS L.\lNI'],un jeune homme maijçrect robuste, aux cheveux noirs et à la peau cuivrée, sort de l'eau et revient prés d'elle. Il s'essuie le corps nonchalamment avec de l'herbe qu'il arrache, puis, s'accroupissaiil, il demeure en silence.

Du menton, il fait un petit signe, montrant la ligue de rhorizun.

MAHTIIK. — La journée qu'on voit clairet qui dure jus(ju*à ce (|u'elle soit finie!

Dis, l^ouis, toute la nuit il a plu

A verse, comme il pleut ici, et j'écoutais l'eau, Son;^cant î\ tous eeu.x ipii l'éc-oulent

A ce même instant, qu'ils se soient réveillés ou ceux ijiii ne dorment pas encore.

La mer à la marée de Minuit déhordait

Avec tout sou bruit, crachant contre la porte fermée.

La voilà qui s'est retirée et deux fois elle remplira ses bords, suivant la Lune

Et le Soleil jusqu'à ce qu'il soit retiré aux hommes comme une lampe,

Afin qu'ils puissent dormir.

— Mais tu n'as point passé la nuit dehors ?

LOUIS LAINE, remettant son pantalon et sa chemise, qui est couleur sang- de -bœuf. — Bah ! J'ai vu bien d'autres temps.

— Mais j'étais couché dans uu lit.

MARTHE. — Oùétaîs-lu?

LOUiS LAINE. — Chez eux.

11 désigne du pouce un côté de la scène derrière lui. — Sileuce.

MARTHE. — Tu as bien fait de ne pas passer la nuit dehors

LOUIS LAINE. — J'étais empêtré dans le chaud, j'étais emmêlé dans les draps !

Et je suis sorti de la maison à demi rêvant, riant, bâillant,

Et je marchais tout nu, et des pins

Les gouttes d'eau me tombaient entre l'oreille et l'épaule.

Et d'un coup je me suis jeté, la tête en avant.

Dans la mer, telle que 1(3 lait nouvellement trait.

Et étant remonté j ai rendu mon souffle et en même temps

J'ai vu que le soleil s'était levé, et de nouveau iivaiil respiré à plein corps,

Clulbulanl entre mes genoux, je me suis enfoncé en bas

Comme une pierre qui disparaît,

Je descends danc la profondeur de la mer.

Et tantôt, je nag-eais, et tantôt près du rivag^c, me tenant debout, je me passais les niaius sur le cor{)S du haut en bas

Gomme un homme qui se dé[)0uille d'un vêlement.

II M couche toat de soo lon^ t^xr le dos.

M-AH 1 lll'^. — Est-ce que nous partons demain' comme tu l'avais dit ?

LOUIS L.VINE, paresseusement. — l>cinaLi... Ah oui.

— DiMuain ? Est-ce que j'ai dit cela ? Je ne sais ce quec'csl qu'hier et (|ue demain. C/esl assez (|uc d'aujourd'hui pour moi.

.MAKTUI']. — Maintenant que les maîtres de la maison sont là.

LOUIS LAI.NE. — Jo vole dans l'air comme un busard, C4»mtne J<'an-Ie-blunc ({ui plane!

Et je vois la terre paraître sous les tlammcs du 8i>leil, ri l'entends

Le craijucmcnt de rillumiualion (gagner

~- iC)8 -

La terre sous la splendeur du soleil et les fleuves qui coulent selon la bosse de son corps, et les passants qui changent de place petitement,

Et les chemins de fer, et les maisons éparscs, et les villes des hommes dans la poussière.

C'est l'heure où l'ouvrier bâillant remet la courroie sur la roue, et le balancier plonge au travers du parquet.

— Mais je regarde seulement si je ne trouverai pas un lapin avant qu'il rentre au bois ou une dinde sur a branche.

MARTHE. — Dis-moi,

J'aimerais mieux m'en aller, comme tu Tavais dit.

LOUIS LAINE. — Pourquoi ?

MARTHE. — Tu disais que nous irions là-bas et nous aurions une maison à nous.

Je ferai ce que tu voudras, Louis.

— (^Profondément.) Je n'aime pas ces gens d'ici. Sans doute c'est très gentil qu'ils l'aient pris ainsi

pour surveiller.

Mais je n'aime pas cet homme, quand il vous regarde ainsi fixement, la main dans sa poche comme s'il comptait dedans ce que vous valez.

Et celte 11 mine, — c'estsans doute sa femme, —

{Avec expression) Avec ses yeux qu'elle a !

Elle ne rit jamais et toujours elle a l'airderire.

LOUIS LAINE. — lle-arde, là-has ! Eh? au ras du cap, vois-lu ?

MARTHE. — Quoi donc?

LOUIS LALNE. — La riniH'»» ! ne vois-lu pas I.i fumée? C'est la Vieilk'-ile-dt'ssous-Ia-Vaij^ue «jui fait la cuisine;

Elle a des coquillages pour oreilles. Sa cheminée dépasse quand le ï\nl est ha'^.

Et les chamhres sont pleines de défro(|ues de marins, [)lus que les maisons de prêts sur images ; et (h' montres, et de sifflets,

Et de cloches avec le nom du navire ; et de pièces d'or et d'art^ent que la mer a usées comme des graviers; et de sacs de i^rcnats.

Un jour que le chaulVeur du « Narragansett »...

MARTHE, tendrement. — Tu as toujonrs des histoires à raconter !

LOUIS LAINE. — .le n'ai pas été élevé

Dans les villes aux rues infinies, pleines (!»• peujile, et de l'arhrela feuille luuflue est agitée de\anl le ciel couleur de feu.

Une araignée

M'avait attaché par le poignet avec un fil et j'avais de l'Iierlic jusrpTau cou ;

Et du milieu de sa toile elle meracortliiii des histoires, telle (pi inie iVnime assise.

Et je connaissais les fbnrn)is selon leur nation,

Oiiand elles vont et viennent comme les ouvriers

qui déchargent les bateaux, comme l,e,s scieurs de

bois qui s'en vont portant des planches deux par

deux.

C'était chez ma naurrice.

Eiisuile mon père m'avait pris avec lui à sf n office, mais je ne savais rien, et j'allais passer la journée dans le trou à charbon

Pour lirela Bible, et je prenais de l'argent dans la caisse ;

Et il m'a chassé de la maison.

J'ai du sang d'Indien dans les veines. Ils avaient un dieu qu'ils appelaient « le Menteur »,

Parce qu'il n'est pas revenu.

MARTHE, — Et c'est alors que tu as traversé l'Océan blanc

Afinque tu viennes me prendre où j'étais ?

LOUIS LALNE. —J'ai lu la fui d'un livre sur eux ; on ne sait pas par où les iiommes rouges sont venus,

N'emportant rien avec eux, dans celte terre qui était comme un fonds abandonné, et il y avait trop de place pour eux.

Et ils vivaient, faisant la guerre aux anîmatx qui }' étaient ;

E( ils les conrtnîssîticfït pr»r leur propre nom, cl leurs tribus avaient f.-iil fllli;irice ensemble.

Mais les blancs sont venus, traversant la largeur de la fner j

Et ils ortt fôit lin éhnmp, el, rannla^san! les pierres, ils ofil fait un lïiur autour et ciiacun vit à la place où il est,

Kd'ancieri e^itêrrier s'en va, comme sur l'aile de la furucc.

— Maintenant je Vois lesrnillions d'hommes qui virent ici !

M.\I\TIIE. — A (pioi penses lu ?

L()( IS LAINE. — Je voudrais ôlre menuisier.

MARTHE. — Menuisier ?

LOl'IS LAINE. — Je voudrais t^îre conducteur de dilii^MMice eu ("aliforuie.

M.AlilTIE. — 11 va faire chaud nujotird'liui.

'^' il •Vice.

LOriS LAINE. — Il est dix heur, s, et le soleil, inonle dans la force d«» sa cuisse.

Ce n'est plus l'heure où Teau des lacs a la couleur de la lleui du pommier,

niauc avec un peu de ro.«<r, el la fiçure dp l'enfant s'cuivre (*omme nue rose routée.

MîHs (le la {gauche lu frappes les honnnes avec uiu' huuière éclalanle,

Et la sueur brille sur leurs fronts, et ils te regardent en montrant les dents d'en haut.

L'active scie

Flamboie au travers de la planche, et les usines sont pleines et les écoles ; et l'ouvrier à genoux

Un boulon entre les dents ramasse sa pince ; et à l'intérieur de la Bourse

Les hommesd'argent aux yeux de sourds aboient et agitent les mains.

Et la nuit ramène la volupté.

Et le dimanche ils iront aux champs, rapportant des feuilles et des bouquets de fleurs jaunes.

Mais moi, je ne fais rien du tout le jour, et je chasse tout seul, tandis que les rayons de soleil changent d'endroit, écoutant le cri de l'écureuil.

— Et combien reste-t-il encore ?

MARTHE. — Il ne reste plus rien.

LOULS LAINE, soulevant la tête. — Comment? plus rien ? Tu dis qu'il ne reste plus rien ?

MARTHE. — Il ne reste plus rien.

LOUIS LAIXE. — Déjà 1

De tout cet argent que tu avais emporté.

— Je me ferai épicier dans l'Ouest. On peut faire de la monnaie. On peut faire la banque avec les mineurs.

}*\\l\ll\Ey plaintivement, — M'aimes-tu, Laine?

LOUIS LAINE. — 1"oijj(jnrs cette question que font les femmes !

MAIITIIE. — Les femmes? quelles femmes ?

LOUIS LAINE. — Est-ce (juc tu n'es pas une femme aussi ?

^LVRTIIE. — Une femme aussi? 11 n'y a \m^ de femmes !

Je suis malheureuse, Laine, je suis jal(3use. Laine! et je voudrais toujours être avec loi.

Et quand tu t'en vas, j'en ai de la peine et du ressentiment.

Et je voudrais le suivre et être là sans que lu le saches, et savoir tout ce (pie tu fais.

Car peut-élre (jue tu vas avec d'autres femmes et que lu ne me le dis [las.

La femme sans l'homme, que ferait-elle ?

Mais de l'homme envers la pauvre femme dang son cœur,

Il n'y a rien de nécessaire et de durahle. El c'est là mon doute «t mon tourment.

Est-ce que les femmes ne sont pas bien bêles ?

LOUIS LAINE. — Oui.

MAUrilE. — M.Hs est-ce (pie ttiiMannes, ilis ?

LOUIS LAINE. — Cel.i me regarde.

Il est honteux à un homme de parler de ceschoses ipiand il fuit jour.

— 17/f — ]MARTIIE. — Laine, j'ai toujours peur pour loi, Et je pense toujours à toi quand tu n'es pas

Comme à un enfant dont on ne sait ce qu'il fait.

Car où vont tes yeux, tes mains y sont bientôt.

LOUIS LAÏNE. — 0 la fraîcheur de l'eau ! 0 je voudrais être comme un crapaud dans le cresson quand brille la lune sereine !

Il y a une chouette qui chante comme un coucou. Je voudrais vivre dans l'eau profonde

— Il n'y a pas besoin de parler, à quoi cela sertil ? —

Comme un poisson et je nagerais, aj^ant tout le corps au même niveau. 0 si tout à coup il m'éclatait des ailes î

Comme j'apprendrais à m'en servir, et, confiant 4ans leur coup régulier, je volerais sur le gouffre de l'air.

Je vouflrais être un serpent dans l'épaisseur de l'herbe.

— Ou'as-tu à me regarder ainsi? C'est ainsi que je. te trouve souvent à me regarder.

MARTHE. — Je ne suis point de celles qui parlent beaucoup.

Mais j'écoule ; j)eu de gens savent écouter. Mais le son de la voix humuine m'entre jusqu'au cœur même.

Quand les paroles n'auraient que peu de sens.

Et (jnand j'étais petite on disait que j'étais hien sai^e, parce que je faisais attention à tout ; je regardais les gens dans les yeux,

Écoulant ce qu'ils disent, et je les regardais agiter les mains, comme une petite fdle

Qui regarde la bonne l'apprendre le crochet.

Et je vivais à la maison et je ne pensais point à me marier.

Et un jour tu es entré chez nous comme un oiseau

Etranj^er que lèvent a emporté.

Et je suis devenue ta femme.

Et voiri (pi'en moi est entrée la passion de servir.

Va tu m'as remmenée avec toi, et je suis

Avec toi.

Voici donc ce pays qui est au d«dù dr l'eau !

Comme une i ivière cpiand on est de l'autre cAté.

Louis LAI.NE. — Nesl-ce point lin l>eau pays ?

MAUriII']. — O Louis Laine, je n'avais jamais vil la mer. ( Ihez nous

Le monde ne qnittepasdu piys, comme les héles qui vivent sur les Ivs.

Mais rhacun porte dans son crrur durant qu'il travaille liinai^'e

De sa porte cl de son ])iiits el de l'anneau où il altaclie le cheval.

O ! et quand nous étions déjà partis un gros bourdon

Passa autour de ma tête et déjà il fdait vers la terre.

LOUIS LAINE. — Je n'aime pas ce vieux pays. Ça sent le vieux comme le fond d'un vase.

Il y a trop de routes et l'on sait toujours où l'on est,

Et les gens vous regardent comme un chien qui n'a pas de collier.

MARTHE. — Sept jours

Nous avons été en avant, poursuivant le soleil,

Comme quelqu'un qui tient un bouquet de fleurs jaunes à la main. Et derrière

Les grands goélands nous accompagnaient avec des ailes tour à tour

Noires et blanches, comme l'année, et l'écume s'efl'arait comme une route.

Et le soir la société sur le pont en silence

Regardait autour.

Comme du milieu d'u!» (ron, la mer couleur de mûre.

Et le quatrième jour

L'air devint comme différent et plus pur, et dans

le ciel nous vîmes le croissant d'uiie lune nouvelle.

Et nous sommes arrivés à la fin.

LOUIS LAINE. — Si lon*^ que nous avons traversé l'eau

Aussi large la terre

S'étend entre le Sud et la limite du Nord,

Et l'Est, et à l'Ouest cft O.f'an (jue l'on appelle Pacifique.

iU*;^arde la carte !

C'est le spacieux [>nys dera[)rès-midi, donné aux hommes à l'heure de rex[)l()italion.

Tu as raison, il faut ({ue nous allions plus loin et qu(î nous (piillioiis celle rive de lièvre,

Et de l)ois entre les tristes champs de roseaux et de brouillards chaleureux. Mais c'est loi-méme qui voulais rester,

Cofnme si tu ne voulais pas (initier les plis de la mer.

El il fait bon ici pour cliasscr.

(Mi/sti'rirusrmrnt.) Tu l*rMiini«'>^, ma liiidrt' amie, mais si je suis avec toi, tu ne voudrais point être ailleurs.

MAUrilE. — Laine, je ne m Cmiuie j>as ! Pt^urquoi dis-tu cela ?

.le ferai ce que tu voudras. Est-ce que je veux (pielipie chose de moi-nn^me, dis ?

Pourquoi me clcsoles-tu, me faisant un s'gne de l'œil, comme quelqu'un dont on ne sait ce qr.'il veut ?

Car il y a des fois où comme un petit enfant tu semblés le plus sage.

Car je suis à toi, et ma passion est de faire mon service.

LOUIS LAINE. — Que faut-il que je dise, Marîhe?

MARTHE. — Tout ! Reg-ardé si je fle te dis pas tout ! Mais je suis assise devant toi.

Et je te suis connue, car je suis constante.

Dis-moi si tu aimes une autre femme et nous parlerons d'elle ensemble. Car tout ce qui t'àrrivë m'intéresse.

Mais tu me parles pour rire et tu me racontes des histoires.

Et parfois un esprit sombre tombe sur tni et tu restes longtemps l'œil immobile et le visnge rigide.

Et quand je t'interroge tu réponds autre chose et tu sors de mon lit gardant la Imuclie fermée,

Comme on dit que l'homme considéré ne confiera poiiit à sa femme de secret.

— 0 Laine, pourquoi ne m'ainies-tu pas ?

LOUIS LAINE. — l]st-ce que je ne t'aime pas ?

MARTHE. — X .M, nu!>, non !

IJ^UIS LAINI:]. — Est-ce que je ne l'aime pns, Uoiice-Aiiici e ?

MAUrilE. — Si tu le veux, je travaillerai pour toi.

Je ferai un chauij), j'arracherai TlierLe avec ifS uiaius, j'arracherai les souches d'arbres avec la pioche et la serpe ; et je sèmerai, et j'arroserai.

Va je (ravaillerai tant<jue le jour est long-, et le soir lu me reprocheras toutes les choses une fi ir une.

l'A je ne penserai rien là-conlre, et je serii (levant toi comme devant quehju'un de content et qui il man^é.

Mais lu ne me commandes rien et tu n'a pas souci <le moi et lu me laisses faire ce que je veux !

LOUIS LAINE. — (( Ta robe est voile tuin .r.

l'herbe, comme ral;^uc qu'on voit sous l'eau ! »

^'ois,je puis me rappeler le vert de la robe que»

lu avais.

Pau«o.

MAHTIIE. — Je te connais du moi/is d'une n.inièrv* où lu ne peux tronq>er, comme un luoulon qu'on pèse, l'ayant acheté.

Je ne suis pas libre, et je suis sous les pieds connue une b inpie (piami le pêcheur s'y trouve.

Laine, je ne c demande point de douces puio-

les ni de caresses. Ce n'est point là ce que je te demande.

LOUIS LAINE. — Que me demandes-tu doîic?

MARTHE. — Donne-moi ma part ! donne-moi la paît de la femme !

Les exig^eantes et dures racines par qui l'arbre

Prend et vit,

Et que les autres se réjouissent de ton ombre î Prends-moi donc et étreins-moi durement î

Car s'il ne garde point en lui

L'appétit de la terre en bas, il ne grandira point yers le soleil, avec ses branches,

S'il ne se fixe point à la place où il est.

Apprends de celte comparaison

Quelle est l'application de l'amour et que notre union soit comme entre le bois et le feu.

Aime-moi et tu seras comme le feu qui a sa racine en un seul lieu,

Et lèvent s'y engouffre, emportant

Ses flammes comme des feuilles.

LOUIS LAINE. — Je me défie de toi.

Car que fais-lu de mon âme, l'ayant prise, Comme un oiseau qu'on prend par les ailes, tout vivarjt, et que l'on empêche de voir ?

Peut-élre que j'ai vécu une vie quelque part

pendant ce temps, peul-èlre que j'ai été un int^n.iinnt en Chine.

Car ton cou est hnllc par le soleil, ton épaule

Est comme la tin de la journée et le soir est comme une table cliaii^ée d'herbes, quand l'honime se tient debout, tendant

Les bras, respirant le tout-puissant oubli !

— C'est ainsi que je me détie de toi.

MAKTlli:. — Il se délie de moi !

LOUIS LAIXE. — Qui rs-tu donc Pour que je le remette ainsi mon âme entre les muins ?

MARTHE. — Ta mère te l'a donnée, et l'épouse est là qui la redemande.

LOUIS LAINE. — <Jai es-tu pour faire une telle demande ?

Il la regarde des pieds à la l<<(r. — MAHTilG •e tait.

Ma vie est à moi et je ne la donnerai pas à un aiilic.

Je suis jeune ! j'ai toute la vie à vivre !

.MAUrilE. — Elle ne t'a pas été donnée pour rien.

LOUIS L.VINE. — Je serai libre en tout! je ferai ce qu'il me plaira de faire 1 Au matin «piand j'ouvre les yeux,

Je me rappelle dans mon lit, et la joie entre dans mon cœur!

Parce que je suis jeune,

Parce que la long-ne vie est à moi, etje vois mes hal)its par terre.

Le ciel ! le courant de l'eau 1

Et le soleil qui est attaclié à ].> T:"rre comme avec une corde.

Et la lune de minuit comme un coq blanc I

J'irai ! j'irai !

MARTHE. — Où ?

LOUIS LAINE. — Sous le ciel pommelé, et je mâcherai chaque herbe pour connaître le goût Qu'elle a.

MARTHE. — Fais cela, et peut-être tu trouveras celle qui donne rinteliig"ence.

Toute plante a sa saveur Acre ou douce selon qu'elle l'a tirée de la terre.

Pause. Elle fouille le sol de son talon.

La terre d'exil, la terre de mort sur qui descend la pluie, vers qui toute créature s'incline.

Et telle est l'odeur de la rose et de toute fleur dont on s'approche plus près,

Et la pêche qui mûrit pour qu'on la mange, et cette fleur velue qui est comme une oreille d'agneau.

Gomme un papillon s'est levé devant les pas,

tont-à-coijp ouvrant la l>>'ii lie et succoniî^ant au poids de la tète.

Tu l'assoiras dans la mort.

Et des animaux les uns broutent ce qui pousse de la terre ; et les autres les dévorent eux-inêines.

Mais où est Taltache de l'homme ? qui sur son ventre [)orle le sceau de sa naissance :

Ecoule.

LOUIS LAIXE. — J'écoute, Douce-amèrc.

MARTHE. — Douce-anirre ! i\)iirquoi m'app«'!les-lu de ce nom qui me fait du plaisir et de la peine ?

Mjhs écoute! C'est une feniuir qui t'a mis au monde et njainleriant voici une fmnne eni nn^.

LOUIS L.MNE. — Et ainsi il faut que je t aime toute seule ?

MAKTIIi:. — Oui.

I.OUiS LAINE. — O la poule (|ui a pt»ndu ses oeufs et qui veut toujours garder ses petits sous ses ailes.

Mais rey^.irdc : ma houthe est descellée et je respire |»ar urie contraction cpii est au-dedans de moinu^me.

El je man;;e le pain que jui i^ai^n»'.

Mais la femme ne peut se suflire à elle-même, el

il faut que je te fasse vivre, et lu nie prends ce qui est à moi.

MARTHE. — C'est vrai, ce n'est pas moi qui t'ai donné la vie.

Mais je suis ici pour le ia redemander. Et de là vient à l'homme devant la femme

Ce trouble, tel que de la conscience, comme dans la présence du créancier.

LOUIS LAINE. — Il y a d'autres femmes que toi.

MARTHE. — Ce n'est pas vrai, il n'y a pas d'autres femmes que moi 1

Pourquoi dis-tu cela exprès pour me faire souffrir ?

Ne te fie pas aux autres femmes 1 Ecoule-moi, car je les connais.

Ne le fie pas aux femmes blondes, car elles sont lâches et infidèles.

Ni aux noires, car elles sont dures el jalouses. Ni aux châtaines.

Ne le fie pas aux femmes! Ne te fie pas à la figure perfide qui est pleine «le lignes

Et de secrets comme la main!

Et elles te riront, comme quelqu'un que la lune éblouit !

Mais s'il y en avait une que tu aimasses,

Dis-le-moi, et je l'expliquerai p iirquoi elle n'est pas si belle que je le suis.

Car il n'y en a pas une qui t'aime comme moi rt qui le connaisse comme je le fais.

Et c'est en cela que je te suis douce et amère.

— Je suis honteuse, Laine!

LOUIS LALNE. — Qu'as-lu à dire encore?

MARTIIF']. — Je suis jalouse !

LOUIS LAINE. — Jalouse de qui ?

MAKTIIE. — I^ourquoi ne veux-tu pas me répondre ? Dis-moi que tu m'aimes toute seule.

LOUIS LAINE. — Toute seule.

MARTHE. — Dis-moi ipie tu ne coniKiis puS d'autres femmes.

LOUIS LAINE. — Aucune.

MAKTIIE. —Jure-le!

LOnS LAINE. — Je le jure. H est honleiiv de mentir.

I.onjf ■llfnr*. — Entrrntpar le cAl.' THO- MAS POLLOCK N.MÎKOMU: et I.K«.HY Kl. m- Il NON.

LECIIY ELlUdLNuN, cnant dr loin. - Mello!

Qtiand ils sont arriv<'.s tout près, MARTHE se lève ienleincut ; LOUIS LAINE reste couclié par terre, les yeux fermés.

THOMAS POLLOGK NAGEOÏKE. — Itello!

LECHY ELBERNON, riant des yeux. — Boa-

jour !

MARTHE la salue silencieusement.

LECHY ELBERNON. — Est-ce qu'il dort? Regardez-le ainsi élendu.

Elle lui soulève la tête avec le pied.

Est-ce que vous m'entendez ?

Levez-vous! Le soleil n'est pas bon quand on est couché.

LOUIS LAINE, lui tendant la main. — Aidezmoi

LECHY ELBERNON. — Pnli up!

Ils se lèvent. — Ils se rcg;ardent tous Ics quatre sans rien dire.

LOUIS LAINE, à Thomas Pollock Nageoire. — Je vous croyais encore au Canada.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Non j'arrive de Denver.

Silence

LOUIS LAINE. — On dit que ça ne marche pas là-has ?

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Yes, sir\ Ils sont dans l'eau chaude^ c'est positif, depuis que

l'Inde a arrêté la frappe de l'arijent. Le dollar vaut cinquaiile-qualre cents, nian !

L'or est tout; il n'est valeur que de l'or. Personne ne croit plus à l'arçent.

Moi, je l'ai toujours dit : une seule valeur, un seul prix, un seul métal.

rouis LAINE. — Mauvais pour les alTiiircs, hé?

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Well!

LOriS LAINE. — Bon, TOUS êtes riche! Cela TOUS csl ''i^al.

THOMAS POLLOCK NACEOIRE. — \Vr!l!

MARTHE. — Vous êtes commissionnaire, je crois? Comment dit-on?

THOMAS POLLOCK N.VGEoIRE. — Je suis tout !

J'achète tout, je vends tout. Si tous avez de vieux souliers à vendre, apportez-les-moi.

Rien n'est pour rien. Toute chose a son pii.x.

Ne donnez jamais rien pour rien.

Mais est-ce que vous n'avez jamais vu ma maison de New-Y'ork?

Old S/ipySee ?

MARTHE, — Non.

Tll^)^l \^ P'Md.OCK NACEMU^F. — Ct.i ..

gauche; la vieille maison où il y a une horloge.

11 faudra que je vous montre ça.

Il y a beaucoup de choses là-dedans. Comme h s dynamos sont dans le sous-sol des hôtels cl comme les églises sont bâties sur les ossements des saints, toute la fondation

Contient l'or et l'argent dans les coffres-forls qui sont rangés comme des foudres et le dépôt des litres et des valeurs.

Et comme le dimanche on envoie la petite fille chercher la bière dans un pot,

C'est ici qu'on va tirer son argent.

Et au-dessus est la caisse.

Au milieu est la caisse, et à droite est ma banque et à gauche l'office de fret et d'armement.

Et en haut, c'est là que je suis, et là est le service télégraphique.

Toc, tac tac !

Voilà Chicago ! Voilà Londres ! Voilà Hambourg!

Et je suis là comme au milieu de mains qui font des signes, comme quelqu'un qui écoute et comme quelqu'un qui demande et qui répond.

LECHY ELBERNON. — Hardi!

Le voilà qui allume, comme quand il a quelqu'un à enfoncer, le regard fixe comme un boxeur qui rit ! Hardi, ours blanc l

— iSq —

LOriS LAINH. — You are pretty smart^ are yr?

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE.— \lW/,il f;iut du nerf alors que vous vendez ferme comme si \ous saviez tout,

Ouand je ne sais pas le temps (]u'il fera demain ; chacjue jour a son cours, mais moi je connais les choses elles-m«*Mnes,

J'ai fait toutes sortes de jof)s, vous savez ! Je connais tout, j'ai tout vu, j'ai tout manié, j'ai traité tout.

Et je sais comment ça se fait, et où ra pousse, et quel est le prix de transport, et quel est le stock sur le marché,

Elle taux (le l'assurance, et j'ai les ('chéances devant les yeux, et je connais l'arithmëlitpie aussi.

Kl je suis comine un marchand dans sa boutique, comptant.

Car le commerce tient

Une balance aussi comme la justice ;

Et je suis comme l'aiguille qui est entre les plateaux.

lAH IS LAlNi:. — Vous êtes très riche?

TlloM\^ PoLLoCK NAtiKOlUE. — 01 H ?i \ a [>Hs de riches dans le commerce, (i'est tiioii compte dans l'inventaire, voilA tout. Ccbt un chitire dans la liquiiiation.

— igo —

Pansp. - LOUIS LAINE et LKCHY ELREI\NON causent entre eux.

LECHY ELBERNOiN. ■— Si ! je veux voir votre maison ! je veux voir comment vous vous êles arrai)g"és.

LOUIS LAINE. — Voyez-vous, nous ne sommes pas riches.

LECHY ELBERNON. — Ça ne fait rien ! A New- York une fois nous sommes allés voir les ménaj^es des pauvres gens, — slamming, on appelle, — c'était si amusant !

Venez me montrer votre maison!

Elle lui prend le bras. Ils sortent. MARTHE est assise, raccommodant un vêtement d'homme qu'elle a pris par terre.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Qu'est-co que vous faites là?

MARTHE. — Vous le voyez, je raccommode.

THOMAS POLI.OCK NAGEOIRE. — Ce n'est pas vïw ouvra«je de lady.

MARTHE. — Eh bien, je ne suis pas une lady.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. —Chez nous les femmes ne travaillent pas.

Silence. — Il la rep:ard .

Vous éles plus àg-ée «p-ie lui, n'est-ce pas. Qiul â^e avez-vous?

Ving^t-cinq ans, eh?

— ini —

MARTHE. — Non.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE.— Moins ru plus?

MARTHE. — Moins.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Wril.

Silence.

Elopenient^ eh ? Sauvée avec lui, eh? Le dad ne voulait pas, didiit he ?

MARTHE. — Cela ne vous regarde pas.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE.— Bon. ne ^ou^issez pas ainsi. Chez nous les filles se marient comme elles veulent.

Il la regarde sans rien dire.

El est-ce qu'il vous hal, eh?

MARTHE. — Ou'avez-vous à me questionner ain»ii ?

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Ron. il n'y a pas de mal. IVul-(Hre (juil est nu jien i\rc (piclquefois. Cependant ayez toujours un revoher.

— Et c|U*est-ce (pie vous avez l'inlention de fa i re ?

MARTHE. — Vous avez bien voulu nom prendre chrz vous.

THOMAS roLLOCK NAiiEOIRE. — \l>//. rt nprèi ?

— iga —

MARTHE. — Je ne sais pas. Esl-ce que vous ne voudriez pas le prendre dans votre maison?

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. - Ecoulezmoi.

Je n'en voudrais pas pour faire marcher l'ascenseur.

MARTHE. — Pourquoi dites-vous cela?

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Il n'est l)on à rien. Il ne vaut pas un cent.

MARTHE, 5^ levant. — Ce n'est pas vrai! Pourquoi dites-vous cela?

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE-— Il ne sait rien faire de son argent ; il ne fait pas attention à ce qu'on lui dit. 11 est comme un homme qui n'a pas de poches.

— Ouittez-Ie. Il n'y a rien à faire avec lui.

MARTHE. — Comment? Mais est ce que je ne suis pas mariée avec lui ?

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Bon, le divorce n'est pas fait pour rien.

On entend LEGIIY ELliEBNON qui rit aux éclats.

Moi aussi, je suis marié.

Du moins... Je ne me roppelle plus bien. Je crois que nous avons été devant le ministre. J'étais très occupé, vous savez.

Je crois que c'était un bHptistp.

Je riL' me rappelle plus. Je crois que c'était un pliai iTiacien. Bon.

Le divorce n'est pas fait pour rien, eh ?

Silence.

Comment vous ôtes-vous attachée <^ lui ? MAIITIIE. — Cela me convenait ainsi.

THOMAS POLI.OCK NAGKOIIU: s'avarre vers elle, el sans dire un mot lui passe le bras autour de la taille.

MARTHE. — (Ju'est-ce que vous faites ! Laissezmoi I

Il essaye de lui prendre \vs mains, puis entendant un bruit, il la lài'lic et se retourne d'un nir bourru.

n.Miinnt LnriS LAINK el LKCHY EL- BliU.NuN.

LECIIY ELHl':i\NON, irs rrtjardunt d' un air ironique. — Eh l)i«*n ! j'e^^pcrt* qu'il ne vous a pas tro[) einiijyée ?

Oii en est le « Nyark and Noillirm »> ? l'si-ce qu'il vous a raconté comntcnt il avait rompu le (( corner » des suifs, comme un rliinocéros ?

TIIOM \S I^OId.or.K NAC.EU1I\E, <7romm^/(j/i/.

— Aon s m se !

M.CIIV EMU:i\\ON. —Ma ch^rc I Connue c'est tçcntil, votre maison I Comment faites-vous pour tenir ti)ul cela si pri>pre sans avoir de tervanle ?

— ic'i -

Mais est-ce que c'est vous qui lavez le parquet ?

MARTHE. — Oui.

LECHY ELBRRNON. —• Comme cest propre !

La servante ne fait pas si bien que cela chez nous.

Et comme le jardin est joli ! J'ai vu le linge qui y était étendu. Monsieur Louis {elle le regarde du coin de l'œil)

Voulait m'empêcher d'y aller.

Mais est-ce que vous faites la lessive aussi ? Oui? Comme cela doit être fatigant !

MARTHE. — Je puis travailler.

LECHY ELBEE\NON. — Moi, je suis trop délicate. O dearî

Je mourrais s'il fallait que je travaille.

Silence.

Comme c'est tranquille ! La mer est comme un journal qu'on a étalé, avec les lignes et les lettres.

Et là bas au-dessus de cette langue de terre on voit les grands navires [lasser comme des cliâteaux de tijile.

— Ma chère, nous parlions de vous. Est-ce que c'est vrai que vous n'avez jamais été au théâtre ?

MARTHE. — Jamais.

LECHY ELI3ERN0N. — 0! Et que jamais vous n'riie/. sortie de votre pays ?

MAItTHE fait un si-ne qnr oui

Et voici qu'il vous a einineiiée ici.

Moi je connais le monde. J'ai «'te partout. Je. suis actrice, vous savez. Je joue sur le thf^àtre. Le thcîltre. Vous ne savez [)as ce que c'est?

MAiniIK.— Non.

LFXIIV ELIiEUNON. — Il y a la scène et la sall<*.

Tout étant clos, les /cens viennent là le soir et ils sont assis par rangées les uns derricre les autres, re^'-ardant.

MiMirilE. — ( Jiioi ? Qu'est-ce qu'ils rcLuardent puisque tout est fermé ?

LECIIY HLHHIAXON. — Ils iv, ardent It- ri<l.-au de la scèfie.

El ce qu'il y a derrière ipiand il est I«Mé.

El il arrive (pndque clio.se sur la scène comme si C*ëlait vrai.

MAUTlir]. — .Mais puis(pie ce n'est pis vrai ! (i'est comme les rêves ipie l'on fait (piand on

(Inrt.

LECIIV EEHEnNON. — C'est ainsi qu'ils vieu-

n<Mit an tlu-àtrc la nuit.

THOMAS roELOCK NACIF.OIUE. — Ellearais<»n. El quand ce serait vrai encore ? nu'cst-cc que cela me l'ail ?

LECIIY ELBEUNON. — Je les re-arde, el la salle n'est rien que de la chnir vivante et hahilN^e.

Et ils ç^arnissent les murs comme des mouches jusqu'au plafond.

Et je vois ces centaines de visag-es blancs.

Uhomme s'ennuie et l'ig^norance lui est attachée depuis sa naissance.

Et ne sachant de rien comment cela commence ou finit, c'est pour cela qu'il va au théâtre.

Et il se regarde lui-même, les mains posées sur les genoux.

Et il pleure et il rit, et il n'a point envie de s'en aller.

Et je les regarde aussi et je sais qu'il j a là le caissier qui sait que demain

On vérifiera les livres, et la mère adultère dont l'enfant vient de tomber malade.

Et celui qui vient de voler pour la première fois et celui qui n'a rien fait detout lejour.

Et ils regardent et écoutent comme s'ils dormaient.

MAliTIIE. — L'œil est fait pour voir et l'oreille Pour entendre la vérité.

EECHY ELHEI\NON. — Qu'est-ce que la vérité ? Hlsl-ce (|u'elle n'a pas dix-sept enveloppes, comme les oignons ?

Qui voit les choses comme elles sont ? L'œil certes voit, roreille entend.

Mais l'esprit tout seul connaît. Fa c'est pourquoi l'homme veut voir des yeux et connaître des oreilles

Ce qu'il porte dans son e8|)ril, — l'en avant fait sortir.

El c'est ainsi que je me montre sur la scène.

MAIITIIE. — Est-ce que vous n'êtes point honteuse ?

LECnV ELBERXON. — Je n'ai point honte I mais je me montre, et je suis toute à toui.

Us m'écoutent et ils {)ensent ce que je dis ; ils me reg^ardent et j'entre dansleur âme comme dans une maison vide.

C'est moi qui joue les femmes.

La jeune fdle et l'épouse vcrlncuse qui a une veine bleue sur la tempe et la courtisane trompée.

Et quand je crie, j'entends tout la salle yémir.

iMAHl'llP^. — Comme ses yeux brillent ! Ne me regardez [)as ainsi fixement.

LECIIV ELHEHNON. — Ma d.ère ! Je vous aime beaucoup.

l^)u^(ploi !ie venez-vous pas me voir ? Venez. J'ai (piehpie chose à vous dire.

THOMAS PULLOCK NA(îEOIhE, // Louis Laine, — Moi aussi, j'ai à vous parler.

Les deux femmes sortent,

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE, retirant de la poche à réuolver de son pantalon une poignée de billets et les mettant sous le nez de Louis Laine. — Qu'est-ce que ça, g-entleman ?

LOUIS LAINE, le repoussant. — Get away î Qu'est-ce que c'est qu'il a retiré là ?

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE, flairant le papier. — Hum ! Gai, cela a passé par beaucoup de maias.

Je ne trouve pas que cela sente mauvais.

— Qu'est-ce que c'est que ça, gentleman ?

LOUIS LAINE. — Eh bien, c'est du papier.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. —Oui, mais

regardez ce qu'on a imprimé dessus : DOLLAR.

Et voyez combien cela fait, {fl feuillette la liasse.)

Un, cinquante, cinquante, dix, un, un, vingt,

deux, cinq, cent...

LOUIS LAINE. — Eh, il y en a beaucoup.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE, le regardant fixement. — .SV'*^, man !

Vous dites qu^inc chose pèse tant, eh ?

Tant de livres ; et que vous avez tant de bushels de grain en stock, tant de gallons de pétrole ;

El combien toiil cela vaut de dollars.

Car comme lout A

LU poids et une mesure, lout vaut Tant.

Toute chose (jui peut ctie possédée et cédée à un autre prix. Tant de dollars.

LOUIS LAINE. — V\>//.' je n'ai jamais en que (ju«'l(jues pauvres petits billets dans mon gousset comme du papier à cigarelles.

Mais reganlei le [>a(juet qu'il a retiré de sa poche I

THOMAS POLLOGK iNAGEOIHE. — Ecoutez bit'M.

Celui (jui possrde une chose n'a que cette choselà même et il n'en h point d'autre.

Mais cette chose luiut^ et en elle il possède ceci, (|u'il peut avoir autre chose à Im place.

Va il îTv M pas de chose qui soil toujours bonne. domine (piand on n'a plus Tiim, il ne paraît plus bon de manircr. Et alors il peut la ct'der à un autre pour son pii\.

LOnS LAINE. — On ne j)enl [las t(Mit avoir.

THOMAS LOLLOCK NA(JKnn\i:. — On peul tout avoir pour son prix. Oans la vertu de l'arucnl

on ptvil tout :iV(Ui-.

LOUIS LAINE, regardant le paquet de dollars,

— Well!

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE, le regardant fixement. --Ayez seulement de l'argent !

LOUIS LAINE, regardantes dollars.— Well, sir !

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE, violemment.

— Cash.

LOUIS LAINE. — Well, sir !

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE, lui mettant les dollars dans les mains. — Take t/iat, man l

LOUIS LAINE, fermant à demi les doigts sur les dollars. — Comment ? comment? Qu'estce que vous faites ? Pourquoi me donnez-vous cela ? Je ne veux pas.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. - Take that^ man, I say ! Prenez cela, je vous dis !

Qu'est-ce que c'est qu'un petit millier de dollars pour moi ?

(Violrniment). Et il y en aura d'autres 1 Fourrez-moi ça dans vos poches.

LOUIS LAINE fourre l'argent dans sa poche.

Et maintenant écoulez-moi. Monsieur ! quel âge avez-vous ?

LOUIS LAINE. — Vingt ans.

THOMAS POLLOriK xNAGmTRE. — Vin-t ans.

Sileticc,

Il uni ! Pris l'ar^nMil du hoss\ t'h ?

LOUIS LAINE. — .l'éliiis chez mon père. Il fait la hanque dans l'Ouest.

THOMAS POLLOClv NAGEOIRE. — Ecoulez, moi. (Jue voulez-vous faire ? Parlez-moi f/aiichement) car je puis vous rendre service.

LOUIS LAINE. — Je ne sais pas.

Il fail comme s'il voulail parler, puis il indidii(n«* tout l'horizon d'un grand grsle de lir<ia ri sourit.

THOMAS POLLOGK NAliEOlUE.— Bon, j'ai été comme cela. Je ne pouvais pas rchln à la même place à faire la iuimuc chose.

Mais, voilà ! Vous avez une femme voilà 1

LOUIS LAINE. — Hou, clic l'iii! (..ut <c (jnr |c

veux.

THOMAS r(^I LOCK NACEOIHE. — O! Attendez (pi'cllc ail di's cnlaïUs.

Vous t>lcs pris.

U/est S('rieux mniiiteuaul, il finit fiiirc vivre ça.

l'aitc^ (le la vnindc, failcs des st)idieis, faites des liahils, Mou.sienr! Puvt /., pavez, pavez!

Vous n'avez plus rien à vous Nous n'iMes plus à vous V(Uis-ine^uic, ni jour, ni nuit.

— ao2 —

Tl faudra travailler comme un cheval de mine. Et personne ne voudra de vous.

LOUIS LAINE. — Pensez-vous que personne ne veuille de moi?

THOMAS POLLOGK NAGEOIRE.— Je vous dis la vérité : non.

LOUIS LAINE. — Mais comment est-ce qu'il faut faire alors?

THOMAS POLLOGK NAGEOIRE. — Je ne sais.

LOUIS LAINE. — Je n'aurais pasdOme marier !

THOMAS POLLOGK NAGEOIRE. — Vous n'avez pas un sou.

Ah ! Vous verrez si c'est facile que de faire de l'argent.

Sans arg-entjC'est comme de gratter la terre avec ses ongles.

Vous êtes pris.

Ah ! ah ! V^oilà qu'on vous a mis la main dessus. Vous n'irez plus où vous voulez aller.

LOUIS LAINE. — J'irai î Personne ne m'a mis la main dessus !

THOMAS POLLOGK NAGEOIRE. — WrUt

LOUIS LAINE. — Je suis libre! Personne ne m'a n)is la main dessus! Ma vie est à moi et m.n aux autres.

THOMAS POLLOCK NAGEOIHR. — Ou>st-rc qu'une femme ? Il y a bien des feii;ines au iikiuIc et il ii*y en a pas (ju'une.

LOUIS LAINE. — (i'psl ellt* qui a voulu (|ue je l'emmène avec moi.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE, ré'//ra/i/ c^r sa poche une poignée de sous et de pièces d'arij( nt avec une passion contenue.

— Rt'i^ardezça ! Ou'esl-ce que c'est que ces snus, genllenian?

Ça,

(/est la vie, ça, c'est la liberté pour loujdurs!

Ne me refusez pas ce que je vous demanderai! Je vous donnerai ce qu'il vous faudra.

Il soupire profutulciuftit ri ouvre la bouche, rc^ardaut toujours LAINKen Tncr.

Silence.

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE, regardant Laine d'unair tei'rilde. — Pensez-y, jeune homme!

Je suis un homme religieux,niai6si je veux avoir une chose.

L'enfer no m';irr<^tera pas et je ne me ferai pas damner pour rien !

Vous «Ues Louii Laine el je suis Thomas IVdlork.

Ne vous nieltez pasde\;ifii niPiiCar la passh'U d'un hiMumc n'est pas relie d'un enfant, et je n'ai pas de teujps à perdre.

Oui, quand la morl seiail là. ou que je sois blâmé !

Ou'avez-vous à vous embarrasser d'une femme, Pour la rendre malheureuse, et pour que vous soyez misérables tous les deux?

— Venez déjeuner avec moi.

— Hé?

Je vous donnerai ce qu'il vous faudra. Libre pour loujours, comprenez-vous?

— J'ai été comme cela aussi.

LOUIS LAINE. — Je ne sais ce que vous voulez dire.

Pause,

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — J'ai été comme cela moi-même, mais j'ai eu bientôt compris qu'avant tout

H est bon d'avoir de l'argent à la banque. Glorifié soit le Seigneur qui a donné le dollar à l'homme,

Afin que chacun puisse vendre ce qu'il a et se procurer ce qu'il désire.

Et que chacun vive d'une manière décenle et confortable, amen !

L'argent est tout ; il faut avoir de l'argent ; c'est comme une main de femme avec ses doigts.

Voyez-vous, faites de la monnaie.

LOUIS LAINE. — Je veu.x bien I

— io5 —

THOMAS POLI.OCK NAGEOIKE.— Faites de la monnaie !

J'ai commencé sans le sou, moi! Mais je n'avais pas de femme.

Et deux on trois fois, d'uT) coup,

J'ai perdu tout ce que j'avais, lots of fuii !

Il y a de tout ici, prenez à même, vendez, incitez votre nom sur votre chapeau.

Car c'est ici le marché où la vieille Europe achète.

Ils grouillent noir là-has et ils n'ont plus assez à man;^er.

Allez dans l'Ouest, achetez un ranch !

Faites un sillon, allant tout le jour dans le m(îme sens et semez-y le hh'*, scmez-v le maïf !

Le l)lé itidien, qui a plus (]ue la taille d'un homme, emplumé, présentant l'épi énorme el aiiju. Eh'vez une mer de cochons.

l*eut-<>tre qne je me suis trompé sur vous; vous com[)renez la vah'ur de l'arj^enl.

Faites de la haïupie, achetez [)0ur vendre ! Ou faites n'importe cpioi, car un homme adroit peut faire tout.

Mais faites de la monnaie! — lion, restez à déjeuner a\ee nu)i.

Voilà les ladies (pii reviennent.

— ao6 — Entrent MARTHE et LECHY ELBfcRNON.

LECHY ELBEKNOiN. — Vous êtes une femme étrange. Pourquoi?

Pourquoi reslez-vous ici ? Pourquoi ne voulezvous pas venir à la maison, comme je vous l'ai demandé, au lieu que de rester dans cette mauvaise cabane!

Au moins dînez-vous avec nous ce matin?

MARTHE. — Excusez-moi.

LECHY ELBERNON. — Comment?

MARTHE. — Louis ira. Je ne puis. Je ne me sens pas bien.

LECHY ELBERNON, mon/ra/i^ un papillon sur l'herbe. — Quelque papillon noir?

MARTHE, montrant le papillon. — Regardez I Quand il vole, il est noir,

Et quand il se pose il est couleur de poussière.

— Mon mari m'a dit qu'il avait passé la nuit chez vous.

LECHY ELBERNON. — Oui.

MARTHE. — J'étais toute seule, et quel orage

il a fait !

Et j''écoutais de l'autre côté de la porte

La mer laborieuse, effrénée, el tout le long Je la

côte au loin

Les voi^iics qui tomHMit dans les fentes de la pierre ; el le liiple t^chnr qui eni|)lit la maison, alors qu'on attend le coup ; et rinlarissuble ruissellement (le la pluie.

Et toujours la force du vent qui passe,

Aplatissant la fun^l ronime un champ de maïs ;

On ne sait ce que c'est; mais cela souftle, comme quand on souffle.

Elle souffle sur sa main.

LECIIY ELBERNON, rerjnrdant Laine du coin ilr fn'il. — Ncnis avons entenJu ;

Le i^'^rand saule (jui était ;iu-dessus de l'écurie a été déraciné.

MAimiE. — C'est ainsi que la mer

Comme (juehpie chose (jui a peur avertit les mauvaises consciences. Je me rappelle rpiand nous étions au milieu !

I )e la poile nous voyions comme un champ où il reste <le la neiv^e, el la mer en désordre sous la pluie, et l'étendue funéraire.

Oui sait pourcjutii le vent souffle? pourquoi, (piand les eaux se déchaînent et s'apaisent? — La lumièie créée

Suspeinl son pas un zénith, couvrant de splendeur r»'lenilne «pii la réfléchit.

Et le Ilot s'est retiré au plus loin

Avant qu'il ne revienne ici même. Mais cette peine

lu-meure et ne se relire point de mon cœur.

Toute la grève est parsemée de morceaux de bois et de branches où restent des feuilles.

LECHY ELBERNON. — 11 est midi et la journée est partagée en deux.

T.e soleil dévore l'ombre de nos corps, marquant l'heure qui n'est point l'heure : midi.

Et voici que l'ombre tourne, changeant de côté.

LOUIS LAINE. — Si cette brise ne tombe [)as, nous pourrions faire une jolie promenade ce soir dans ]v bateau.

THOMAS POLLOGK NAGEOmE.—Nonsense!

C'est aujourd'hui le Sabbath.

LECHY ELBERNON. — Tommy !

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE. — Well!

LECHY ELBERNON. — Il ai trouvé son salut tout fait.

(VvM pourquoi il a fait sa fortune, car il faut bien faire quelque chose.

LOUIS LAINE. — Comme je passais à cheval, traversant le Nord Missouri,

Sur le chemin au milieu d'un très-immense marais.

— 2nf) —

Je rencontrai un misera hle en haillons, tout couvert de ixme roii;^e et qui avait la barbe comme de la vieille herbe (l'hiver.

Et il me demandait à mander,

Parlant et se mettant les doigts dans la bouche, et je ne vis jamais gueule si large et si profonde !

Ki il me dit (ju'il y a un an, jour pour jour, comme il se trouvait là,

Un voyageur comme moi qui passait

Lui avait jeté une poignée de monnaie.

Et une partie était tombée sur le chemin et il l'avait ramassée ; et l'autre partie

Etait tombée dans le marais, etil cherchait depuis c<' temps-là, et il n'avait pu tout retrouver encore.

Et il me demandait à manger, et il disait

Ou'il me donnerait sa (« Ciràce-dc-Dieu » pour cela.

Mais je n'avais que quatre épis de maïs dans les fontes, et trente nnlles encore jusqu'à llorses Il nds.

Sa « Grâce-de-I)ieu » 1 Qu'est-ce que cela veut dir ?

THOMAS POLLOCK NAliEOlUE. — Et vous avez rcfiisé ?

Je ne mettrai jamais il'argent avec vous dans une a laire.

(Juesavicz-vous? («'était toujours bon à i»rentlrc.

LECHY ELBERXON. — C'est ainsi que tous quatre nous échangeons des paroles,

Nous tenant debout ensemble et nos yeux s'en v/)nt de l'un à Tautre,

La bouche livre des paroles et roreille les reçoit.

Mais j'ai l'oreille fine comme une pie ! et les Gjpsies qui ont la pointe de l'œil recourbé

(Car j'ai vécu avec elles un temps) m'ont dit.

Que si, perçant la pierre delà tombe, j'y appliquais l'oreille.

Je finirais par entendre les morts au fond,

Car ils parlent ensemble, d'argent.

Et j'écoute, et j'entends entre nos paroles trois bruits :

La rumeur de la mer,

Et un petit frémissement dans les feuilles, comme le souffle du quehju'un qui dort, et le cri

Des locustes dans l'herbe haute.

Mais jepuis pénétrer jusqu'à l'âme, car la parole

Répond dans la pensée des aulies ;

Comme quand je joue je sais ce que l'autre rc pondra.

Car comme il y a une harmonie entre les couleurs il y en a ufie entre les voix.

Et comme entre les voix il y a un concert entre les Ames, qu'elles se haïssent ou s'aiment.

Et nous, tous quatre, nous avons les cheveux noirs, et c'est ainsi que nous sommes réunis

ail —

Comme des ouvriers qu'on a loués pour travailler à une mAme pièce.

Ah ! ah I

Rnny^eons-nous en rond comme font les enfants quand ils comptent pour savoir lecjuel sera pris.

Ellecompie.

Akkeri rii'ikpri uJceri (in Filbtssi fiillasi — Aico/ds John Qurbee (juabee — Irishman Slimjleem, stnngle\'ni — bnck t

Paase.

TnOMAS POl.LOCK XAGCOIKi:. — Welif

Allons dîner.

Ils sorleul.

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